Etes-vous spéciste ou antispéciste ? (chimpanzés médiapartiens bienvenus)

Après le billet de la semaine dernière sur les usages raciaux de la génétique, je vous propose d'exciter vos neurones en poussant le bouchon un cran plus loin.On en a peu débattu ici, mais il s'est passé quelquechose d'inédit en Espagne en juin dernier. Sur Rue89 par exemple, l'info a toute fois été répercutée : la commission environnement du Parlement espagnol a voté une proposition de loi conférant aux grands singes certains droits humains, notamment en termes de liberté individuelle.

Après le billet de la semaine dernière sur les usages raciaux de la génétique, je vous propose d'exciter vos neurones en poussant le bouchon un cran plus loin.

On en a peu débattu ici, mais il s'est passé quelquechose d'inédit en Espagne en juin dernier. Sur Rue89 par exemple, l'info a toute fois été répercutée : la commission environnement du Parlement espagnol a voté une proposition de loi conférant aux grands singes certains droits humains, notamment en termes de liberté individuelle.

Une première ( je ne parviens pas a trouver le texte précis de la proposition sur le site du parlement espagnol, mais j'ai repéré la discussion parlementaire afférente ici, p 26). Le gouvernement de M. Zapatero a 4 mois pour statuer. L'opposition conservatrice a exprimé, je cite Rue89, sa « honte ». Ce faisant, ladite commission du parlement espagnol a repris à son compte les théories antispécistes, qui veulent abolir au moins partiellement les distinctions, sur le plan du droit, entre l'espèce humaine et d'autres espèces animales.

 

C'est un débat épineux. A tous ceux qui ont le progrès des droits au coeur, il peut apparaître comme une avancée heureuse. Il mérite pourtant qu'on s'y arrête. Car la distinction entre espèces n'est pas la même que celle entre les pseudo- « races » ( pour ce « débat », je vous reporte au billet évoqué plus haut et à ses commentaires!). Un petit détour par la théorie s'impose.

 

Le concept d'espèce a un double statut pour les biologistes, et vous allez voir qu'on n'est pas loin de la contradiction.

 

D'une part, il est absolument fondateur. L' "espèce" est l'une des seules divisions du vivant qui soit presque objective, notamment si l'on garde la formulation d'Ernst Mayr : une espèce est constituée de tous les individus interféconds et dont les descendants sont féconds. A la différence des races, qui, quand elles existent, sont un sous-groupe de l'espèce et dont les contours sont flous, ou du moins très subjectifs, il semble que l'on tienne ici une définition plus solide. Et ce n'est pas rien, parce que l'une des première forme d'organisation des savoirs est la classification, la typologie. Pouvoir faire rentrer le vivant dans des cases, cela aide à le comprendre.

 

Mais par ailleurs, ce concept pose des problèmes. La définition de l'espèce ainsi proposée plus haut concerne les êtres vivants qui se reproduisent par voie sexuée, laissant de côté, excusez du peu , 99,9999% des individus sur terre, j'ai nommé les bactéries de tous poils qui peuvent avoir une sexualité mais qui peuvent surtout se multiplier par division successives ( « se multiplier par division », joie du vocabulaire...) et dans ce cas, la notion d'interfécondité et de descendants féconds n'a pas de sens...Par ailleurs, on sait au moins depuis Darwin voire Lamarck (même si les mécanismes qu'ils proposaient différaient) que les espèces évoluent, apparaissent à partir d'une autre (c'est la spéciation) : dans ces phases transitoires, à partir de quand a-t-on deux espèces et non plus une seule? Et puis la définition de Mayr pose le défi de son test : comment sait-on que tous les individus de l'espèce « éléphant » sont interféconds ? On ne peut bien sûr pas le vérifier ! Comment sait-on que je suis fécond avec toutes les femmes de l'espèces humaine (non, je ne veux pas tester!!!)? Et si je ne le suis pas avec toutes, ne suis-je alors plus humain ? C'est vertigineux. Ce type de problèmes a conduit les biologistes à considérer progressivement que, bien que relativement plus solide que d'autres, la division « espèce » au sein du vivant a sa part de fragilité, et que la seule division qui tient vraiment le choc pour l'instant, c'est le niveau de l' « individu »...( ce dont on débattra...)

 

Cette petite digression nous ramène donc à l'antispécisme. Cette école de pensée, sous l'influence de Peter Singer, veut abolir la distinction entre espèces avec une visée précise : rendre les animaux sujets de droit. Leurs arguments sont redoutables, notamment quand ils ne sont pas sur une position maximaliste débile ( du genre : tous les animaux ont le droit de postuler à un concours de la fonction publique...). Peter Singer, qui se réclame de la tradition utilitariste, exporte en fait les arguments que nous utilisons classiquement contre le racisme : si on fait une séparation entre les espèces, tôt ou tard c'est pour les discriminer. Ainsi, dans cette logique, il juge impérieux de faire éclater la barrière de l'espèce pour par exemple, décider du droit à mettre à mort un animal. Il n'est pas radicalement contre, mais le corrèle à la capacité que l'animal a à se projeter dans l'avenir. A le suivre, on aurait alors certes plus le droit d'abattre une vache qu'un homme, mais... plus le droit de tuer un nouveau né humain qu'une vache. Malaise !

 

La décision espagnole s'inscrit donc dans la philosophie antispéciste. Elle a les apparences d'un progrès du droit : la lutte contre la souffrance animale inutile. Outre qu'on n'imagine mal que le pays de la corrida accorde un jour ce droit aux bovidés, on peut bien sûr entendre cet argument dans un premier temps. Pendant de trop longues années, l'intérêt porté à la souffrance des animaux d'expérimentation a été nul, et les scientifiques n'ont peut être que ce qu'ils méritent. Néanmoins ne pas chercher de moyen terme est problématique. En l'absence de solutions alternatives, cela peut compromettre les progrès de la médecine, de la connaissance, et le progrès humain en général (oui, c'est flou...). Il ne semble pas y avoir assez de bases philosophiques et morale pour se prémunir du danger que l'antispécisme devienne un anti-humanisme. Et pourtant, on peut lire sous la plume de certains auteurs, romanciers, essayistes que le droit des animaux sera la prochaine grande conquête de l'humanité (je pense à Kundera par exemple).

 

Il me semble absolument nécessaire que l'Homme cherche inlassablement à ne pas faire souffrir les animaux. Il y a d'ailleurs depuis peu, si je ne m'abuse, une catégorie spécifique, intermédiaire, dans le code civil, concernant les animaux domestiques et interdisant les traitements cruels. Avant, ils rentraient dans la catégorie des "biens meubles".

 

Ce qui me distingue des antispécistes, c'est que je pense qu'il doit le faire au nom d'une morale humaine, au nom de la dignité essentielle qu'il accorde à ses semblables, et pas au nom de droits qu'il accorderait aux autres animaux. C'est peut-être une position de surplomb, mais je pense que l'homme a développé des outils moraux qu'aucune espèce n'a développé et que c'est de cela qu'il est redevable, parce c'est cela qui fonde le droit. Pas la commisération, ni les sentiments, comme ceux qu'a certainement fait naitre chez vous la vision de la photo qui accompagne ce billet. Se pose aussi la problème de l'étendue du domaine de ces droits. L'Espagne s'est arrêtée aux "grands singes" (quand ne le sont-ils plus ?), mais pourquoi pas aux lémuriens, aux souris, aux criquets, au pou ? À la salade ? Au virus ? Derrière cette sempiternelle question de limites, se faufile une autre : les antispécistes semblent nous dire que c'est le concept de vie qui est « sacré ». Dans le droit, humain par définition, il n'y a pas de sacré. Il y a un choix que la communauté des hommes fait de s'organiser collectivement en se respectant. C'est très différent.

Je sais que je marche sur des oeufs, je sais que des travaux étonnants nuancent la frontière homme/ « reste des animaux » sur le plan du jugement moral, je sais aussi que l'homme « moral » peut être le pire des monstres....mais je sens que derrière ce débat, il se cache un pan décisif de la pensée humaine des décennies à venir. Et j'ai parfois peur que l'extension des droits humains aux animaux soit aussi un paravent pour en rabattre sur ceux que nous avons obtenus progressivement. J'ai donc écrit ce post pour vous faire réagir et solliciter vos avis.

 

 

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