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Billet de blog 7 avril 2022

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La présidentielle du numérique : faites ce que vous voulez mais...

L'heure est à la consigne de vote. Voici un rappel de l'enjeu politique contenu dans le numérique sous le joug des GAFAM.

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Ce n'est pas chose aisée de résumer les enjeux du numérique en quelques lignes. Je m'apprête pourtant à le faire.

D'abord, rappelons sa promesse initiale : le numérique en 1996, c'était la perspective d'un espace d'autonomie et de liberté. On cite comme référence la déclaration d'indépendance du cyberespace de John Perry Barlow : « nous sommes en train de créer un monde auquel tous pourront accéder sans privilège ou préjudice accordé par la race, le pouvoir économique, le pouvoir militaire, ou par le statut à la naissance. »1

En 2022, la situation du numérique rappelle plutôt cette description du jeu de rôle Cyberpunk2 définissant le Technoféodalisme : « Dans un monde dérégulé, les corporations peuvent s'unir en bandes, formant des quasi-monopoles où toutes peuvent maximiser leurs profits en réduisant les choix du consommateur et en s'appropriant ou en éliminant les compétiteurs qui tentent de défier leurs pactes.  »

Comment considérer le numérique sans tenir compte de l'emprise de ces corporations géantes ?

Il ne peut être question d'en parler sérieusement sans considérer leur rôle tout d'abord dans les révolutions conservatrices qu'elles ont emmené dans le monde du travail.

L' « ubérisation », ce terme fourre-tout désigne les méthodes des entreprises du numérique pour sauter par dessus les statuts et la protection qu'accordent le salariat. Certes, le salariat est un rapport de subordination mais avec des garanties pour le travailleur, un coût encore trop élevé pour la start-up nation apparemment.

De la sous-traitance aux travailleurs « autonomes », Amazon est le modèle typique de ce retour au XIXe siècle dans les rapports au sein de l'entreprise, visant à discréditer ou supprimer tout bonnement les syndicats, imposer des cadences infernales, virer les travailleurs sans raison. Tout cela sous couvert de modernité.

Le management algorithmique déguisé en promesse d'équité, qui n'en est que plus cruel. La satisfaction du client à tout prix, y compris des accidents graves pour les livreurs, contraints de pisser dans des bouteilles. La livraison en une journée, au mépris de l'urgence écologique à consommer moins d'énergie et transporter moins de marchandises moins loin.

Comment considérer le numérique sans ses conséquences climatiques ravageuses ?

Les smartphones nécessitent plus d'une cinquantaine de composants issus de terres rares ; là où sont ces mines, par exemple en Chine, c'est une dévastation sans nom du paysage, de la faune et de la flore. Des mines à ciel ouvert qui devraient faire penser aux mines à charbon de Germinal.

Les datacenters sont des consommateurs gargantuesques d'eau et d'énergie, nécessitant toujours plus d'électricité pour être refroidis. Nous sommes toujours dans une période d'explosion du nombre de ces installations pour pouvoir stocker encore plus de données - et nous n'en sommes encore qu'au début, avec les promesses aberrantes de la 5G, de la voiture autonome et des objets connectés.

Tous ces fétiches produiront des masses de données qu'il faudra stocker et traiter.

Comment considérer le numérique surtout sans son économie, qui est celle de la surveillance ?

Je suis particulièrement bien placé pour le savoir, moi qui ai fait partie de ces bataillons de travailleurs du clic, tâcherons précarisés pour la plupart, ou bien soumis à des clauses de confidentialité pour éviter de montrer l'ampleur de ce que nous savons tous déjà. Ces masses incommensurables de données – et je dis incommensurables car nous ne pouvons en prendre la mesure, les chiffres donnant le vertige – servent à traquer les habitudes, les goûts, et plus grave, la santé, les relations amicales ou amoureuses, les émotions, les comptes en banque, les opinions politiques, les trajets, la voix.

Une surveillance de tous les instants y compris par personne interposée : que vous n'ayez pas de smartphone ne suffit pas, encore faudrait-il que personne dans votre entourage n'en utilise jamais, et ne vous inclue pas dans ses contacts.

C'est une surveillance insidieuse qui veut orienter votre comportement. Cela commence avec la publicité ciblée, mais c'est aussi l'algorithme de recommandation, qui oriente votre attention. C'est également la dépolitisation des espaces d'échange virtuels. C'est encore son instrumentalisation par la propagande et la désinformation massive, systématiquement le fait des organisations nationalistes qui haïssent l'esprit critique.

Comment considérer le numérique sans l'autre surveillance, celle de l'Etat, des services de renseignement et de la police ?

La surveillance, c'est aussi celle de la CAF, de Pôle Emploi, de la Police Nationale qui signale les subversifs et les fiche selon leur opinion politique et leur appartenance syndicale. C'est le retour de la censure, dont nous avons longuement débattu en France avec la loi « sécurité globale », qui promettait le flicage par drone interposé et l'interdiction de la diffusion d'images de violences policières sans flouter les coupables.

La surveillance, c'est aussi le transfert des données européennes aux Etats-Unis pour les soumettre au Patriot Act, heureusement bloqué à plusieurs reprises par Max Schrems3. C'est aussi celle qui a cours en Chine, dont je ne donnerai qu'un exemple, qui n'est pas le plus connu : IflyTek4, la firme à la reconnaissance vocale la plus poussée, qui identifie et traque les individus à leur voix – car la voix est un marqueur biométrique – et ce au service d'une dictature raciste, qui s'attaque aux Ouïghours et aux Tibétains.

La surveillance, on la voit à l'oeuvre en Russie, avec un internet russe mutilé par la censure et le contrôle. Alors force est de constater que non, le web ne porte pas forcément en lui le germe nécessaire de la liberté radicale des anarchistes.

Comment parler de numérique en mettant sous le tapis la reconnaissance faciale (Clearview), les partenariats entre l'Etat et le privé démantelant le service public et privatisant l'intérêt général (le Health Data Hub, Google à l'école Nationale), l'emprise sur nos relations amoureuses (l'algorithme Tinder qui note le physique et le statut social), la gentrification et l'urbanisation (AirBnb), les déserts numériques, la non-application du RGPD, la dépendance et l'attention transformées en marchandise, la reproduction des inégalités entre pays riches et pays pauvres ?

Je mets en exergue un sujet qui m'est cher : l'évasion fiscale – légale – qui au sein de l'UE permet aux filiales françaises d'Apple d'échapper à l'impôt en déclarant les bénéfices dans ce paradis fiscal qu'est l'Irlande. Je ne cite même pas Jersey, Guernesey et les Pays-Bas.

Pourtant, impossible de tout aborder en une fois.

Il faut donc résumer : à la racine de ces constats, une seule cause.

L'expropriation du virtuel par un petit groupe de corporations. Les GAFAM ont déterminé le modèle contemporain du numérique, que le reste du secteur s'empresse de suivre. Les entreprises du numérique sont les mieux cotées en bourse, qui ont fait la fortune des milliardaires les plus connus et les plus goujats. Leur promesse d'avenir ignore l'urgence climatique, assure une dépendance accrue aux écrans, supprime les perspectives d'autonomie et d'appropriation de l'outil par l'individu et sa société.

Tournons-nous donc vers une poignée d'irréductibles : les acteurs du logiciel libre, les associations qui portent le combat contre les GAFAM et la surveillance étatique. Ce sont Framasoft, la Quadrature du Net, NOYB, EDRi, la fondation Wikimedia France, entre autres.

Ils mènent les combats du quotidien, et vous aideront à trouver des alternatives à Google, vous informeront des enjeux critiques sur le temps court, moyen et long.

L'enjeu des présidentielles

Je considère que le risque contenu dans le numérique est si grand, à la fois matériellement, climatiquement, démocratiquement, et surtout, pour la possibilité de l'autonomie et de l'esprit critique, pour la possibilité d'avoir une marge de manœuvre qui vous soit propre, qu'il est impossible de l'ignorer, et surtout, de laisser le débat entre les mains des experts. Il nécessite une implication politique immédiate et conséquente.

Pas besoin d'un panorama général sur les programmes des candidats aux prochaines élections présidentielles : il y a les capitalistes et les autres. Sans programme de rupture claire et immédiate avec le régime d'accumulation de données, sans assurance de protection des citoyens européens – en commençant par l'application de la réglementation déjà en vigueur-, sans financement direct et massif des alternatives du numérique libre aux Gafam, ces candidats n'auront pas saisi l'enjeu critique et immédiat du numérique. Il y en a donc un seul dont le programme corresponde à ces urgences.

Je conclurai avec ces mots de Frédéric Lordon, en vous invitant à lire son billet5 :

« [...]Le moyen électoral est peut-être le plus imparfait, parfois même le plus trompeur. Mais, sans pléonasme ni mauvais jeu de mots, un moyen médiocre vaut mieux que pas de moyen du tout.

Au point où nous en sommes de cette campagne, les choses sont suffisamment décantées. Il reste maintenant : la fasciste, le fascisateur, et un candidat de gauche. Normalement, c’est assez simple. »

Et pour paraphraser Libération le 6 mai 2017 : le 10 avril, faites ce que vous voulez, mais votez Mélenchon.

1https://www.eff.org/cyberspace-independence

2Lloyd Blankenship, Gurps Cyberpunk. High-tech Low-life roleplaying. Steve Jackson games , 1990

3https://noyb.eu/en/privacy-shield-20-first-reaction-max-schrems

4https://www.wired.com/story/iflytek-china-ai-giant-voice-chatting-surveillance/

5https://blog.mondediplo.net/leur-societe-et-la-notre

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