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Billet de blog 25 mars 2022

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Infowashing : la manufacture du consentement numérique

[Rediffusion] Depuis que la presse se retrouve bousculée par l'émergence des GAFAM, un rééquilibrage est en cours, où Facebook, Google ou encore YouTube s'arrogent des pouvoirs de rédacteurs en chef du web.

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De la confrontation à la cooptation

Le mariage de raison passé entre les GAFAM et les organes de presse traditionnels illustre un mouvement de convergence vers une manière très particulière d'envisager l'espace médiatique: la fabrique numérique du consentement.

Voici que, passant de la confrontation à la coopération, les GAFAM s'associent aux « médias de masse » traditionnels pour filtrer l'information et en devenir les médiateurs. L'évolution de la posture de Facebook en Australie en est l'illustration parfaite. En février 2021, mécontente d'une nouvelle loi l'obligeant à rémunérer les journaux pour l'utilisation et le partage de leur contenu, l'entreprise prend des mesures de rétorsion.

Facebook avait « empêché 18 millions d'Australiens de voir ou de partager des articles de presse du jour au lendemain, une escalade dans les tensions autour de la question de la rémunération des médias pour l'utilisation de leur contenu. Facebook affirme que la nouvelle réglementation « ignore les réalités » de ses relations avec les rédactions .»1

Mais le rapport de force était mal mesuré : la tentative de coercition se retourne contre Zuckerberg et cie. Les ONG, les gouvernements et les médias décrient unanimement la mesure, qui empêche également l'accès des Australiens à des services publics de proximité. La leçon est apprise : Facebook rétablit son service à peine quelques jours plus tard2, puis annonce après quelques semaines un accord de coopération avec les médias australiens3.

Une recomposition est à l’œuvre depuis l'émergence du support numérique, dont Laurent Mauduit donne un panorama complet dans son article du 5 janvier 2022, intitulé « Les médias sous la domination de Google et Facebook »4, illustrant la situation en France, où des accords ont été passés avec certains médias, mais pas d'autres. Google et Facebook ont joué de leur situation d'oligopole pour passer des accords individuels avec l'Apig (alliance de la presse d'information générale), puis au cas par cas avec Le Monde ou l'AFP par exemple.

Ces accords rémunèrent médiocrement le droit d'auteur et ses « droits voisins » :c'est-à-dire le droit de réutilisation des contenus produits par les médias concernés :« Le droit voisin a été conçu pour aider les éditeurs de journaux et magazines, ainsi que les agences de presse, à se faire rémunérer par les grandes entreprises réutilisant leurs contenus (le texte d’un article, par exemple) sur Internet. »5

Dominant les activités publicitaires en ligne, et servant de porte d'entrée numérique principale à l'information, donc à même d'indexer et de hiérarchiser les contenus, les GAFAM tirent avantage de leur position surplombante, tout en essayant de pallier leur point faible: d'être les principaux convoyeurs de désinformation.

Des partenaires douteux

La fabrique numérique du consentement s'accommode tout à fait des opérations de manipulation politique qui savent recourir à leur outil. L'espace numérique de circulation de l'information, est, comme les biens vendus sur Amazon, soumis au péage des GAFAM. Désormais,l'ambition affichée par ces plate-formes est de se faire passer pour des sources d'information fiables en mettant en avant leur partenariat avec des médias classiques.

Facebook a sciemment laissé circuler toute une série de campagnes de désinformation dans le monde : c'est ce que révèle Sophie Zhang en avril 20216 . Elle explique dans The Guardian que l'entreprise ne s'intéresse aucunement aux méthodes de propagande des gouvernements autoritaires qui gonflent artificiellement leur soutien sur le réseau social. De l'Azerbaïdjan au Honduras, ce sont au moins 25 pays qui sont directement concernés par cette absence de modération pendant des mois, voire des années. Cette politique de laissez-faire s'assimile par conséquent à de la complicité passive.

En Inde notamment, c'est le cas du BJP, parti nationaliste de Narendra Modi, qui infiltre aussi les boucles Whatsapp. Le documentaire « Propagande, les nouveaux manipulateurs » d'Alexandra Jousset et Philippe Lagnier7 illustre particulièrement bien comment le BJP, parti nationaliste et islamophobe, s'est organisé pour créer ou infiltrer des groupes d'affinités. Des militants y diffusent ensuite des supports mensongers ou trompeurs, visant à diviser hindous et musulmans afin de renforcer le soutien au BJP.

Il existe toute une série de partenariats entre Facebook et plusieurs organes de presse pour « lutter contre la désinformation » : «Facebook, Instagram et WhatsApp s’allient à des médias français pour lutter contre la désinformation »8, titre Le Monde le 16 février. Loopsider, France 24, et l'AFP sont concernés. Une dépêche de ces derniers ajoute : « Meta (ex-Facebook) va créer un «centre opérationnel virtuel» pour la présidentielle »9.

On peut goûter l'ironie de ces accords de modération et de contrôle sur ou par ces mêmes plateformes qui font régulièrement l'objet de révélations antagonistes avec les objectifs affichés d'une presse libre et indépendante. De ce passé dont on constate la résurgence régulière (Frances Haugen répète en février 202210 qu'il y a un « problème avec la désinformation » chez Meta), les GAFAM prétendent faire table rase.

Les arrangements d'Apple avec le gouvernement chinois l'illustrent crûment. L' « Appstore » est le site où les créateurs publient leurs applications, sous réserve qu'elles ne contreviennent pas aux conditions d'utilisation d'Apple. La corporation semble y avoir inclus le codicille souhaité par le gouvernement chinois : en Chine, l'application du New York Times a disparu, et la censure sur les « Appstore » de tous les pays peut être suivie en direct sur le site applecensorship.com11, lancé par les dissidents chinois de Greatfire.

De l'indexation des articles à leur co-création : l'infowashing

Souhaitant changer la perception sur leur responsabilité en tant que convoyeurs de propagande, Google et Facebook s'associent aux médias de masse pour produire un contenu à faible teneur en travail journalistique, qui permet aux premiers d'augmenter leur trafic et leur revenu, et aux seconds de s'asseoir légitimement à la table des médiateurs de l'information.

L'envers du décor dans les grandes rédactions françaises, c'est la régie publicitaire, qui gère les commandes des marques. C'est le native advertising qui domine, c'est-à-dire le camouflage de réclame en article de presse authentique.

Arrêt sur images publiait en janvier un article12 sur le « magazine » Azerty, brochure publiée par Google et distribuée en complément dans Télérama, Le Figaro Magazine, Le Parisien, etc. : « Le principal conseil de Google pour trouver de la bonne information ne consiste pas, par exemple, à recommander de lire les médias dans lesquels le publi-magazine est inséré (contre rémunération). Mais plutôt d'utiliser… le moteur de recherche Google bien sûr, sans oublier sa filiale YouTube, ou l'une des myriades d'applications du géant californien. Dans ce cinquième numéro dédié à la bonne information, ne cherchez pas non plus à savoir ce qu'il s'est réellement passé ces dernières années à propos de Google.»13

La différence entre Google et, par exemple, les grandes marques automobiles, réside dans le fait qu'une part très large de son activité consiste à créer et classer de l'information à des fins commerciales. Regardez, dit Google, nous aussi, nous luttons contre la désinformation. Nous avons appris de nos erreurs, et nous avons modifié notre régime en nous associant aux spécialistes du sujet.

En somme, c'est une opération classique de ré-étiquetage. On connaît le greenwashing et le pinkwashing : voici venu l'infowashing, quand les plateformes responsables du système de désinformation que nous connaissons font le ménage avec l'aide des meilleurs fact-checkers.

Les médias en tant que machines de propagande

L'objet ici n'est pas de revenir sur la démonstration du travail de sélection et de présentation partielle des faits par les médias. Elle est abondée par exemple dans Les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi : son propos est illustré par de nombreux exemples: la guerre du Golfe14,ou la grève de 199515 parmi d'autres. Après sa démonstration des connivences personnelles et idéologiques entre politique, journalisme et grande industrie, il conclut: « Des médias de plus en plus présents, des journalistes de plus en plus dociles, une information de plus en plus médiocre. Longtemps, le désir de transformation sociale butera sur cet obstacle. »16.

Dans la continuité de cette analyse, il faut ajouter un nouvel acteur : les corporations du numérique, qui sont des canaux incontrôlés auxquels s'ajoutent les canaux contrôlés de l'information. Les premiers sont les nouveaux producteurs de contenu. Les seconds sont les acteurs habituels de la fabrique de l'opinion

Les canaux incontrôlés de Facebook ou Youtube continuent de servir de la propagande directe au sens commun du terme, c'est-à-dire en tant que manipulation à peine dissimulée de faits ou de mensonges cadrés à des fins politiques.

Et de surcroît, les accords passés avec les canaux contrôlés de l'information leur permettent de mettre en avant la propagande au sens de Chomsky et Herman, c'est-à-dire un récit cadré et produit selon les besoins de l'industrie médiatique.

En tant que nouveau médiateur, le numérique utilise un effet de manchette connu de la presse : là où Le Monde prétexte que sa couverture médiatique est objective, Google peut dire que son algorithme est neutre. Rappelons donc la maxime : «il n'y a pas d'algorithme, il n'y a que la décision de quelqu'un d'autre »17.

La seconde médiation opposée à la première (qui n'a pas disparu pour autant, loin s'en faut), la boucle est bouclée : Facebook peut se prévaloir de « lutter contre la désinformation », Youtube s'enorgueillir de « fact-checker » ses informations, Apple de proposer un « News Partner Program »18 à tarif réduit, etc.

Reprenons Serge Halimi. « Noam Chomsky ne cesse de le répéter : l'analyse du dévoiement médiatique n'exige, dans les pays occidentaux, aucun recours à la théorie du complot. Un jour, un étudiant américain l'interroge : « J'aimerais savoir comment au juste l'élite contrôle les médias ? ». Il réplique : « Comment contrôle-t-elle General Motors ? La question ne se pose pas. L'élite n'a pas à contrôler General Motors. Ça lui appartient. »19

Les nouveaux arbitres s'associent aux anciens pour trier la « bonne » et la « mauvaise » information. Un nouveau modèle naît, qui associe les GAFAM à de l'information libre et objective. Non qu'elle le fut avant, mais la voici sous le joug de nouveaux maîtres à penser.

1https://www.theguardian.com/technology/2021/feb/18/facebook-condemned-in-uk-and-us-for-attempt-to-bully-democracy

2https://www.theguardian.com/technology/2021/feb/26/facebook-returns-news-to-australian-feeds-as-company-seals-further-deals-with-media-outlets

3https://www.theguardian.com/media/2021/jul/02/guardian-australia-strikes-deal-with-facebook-to-licence-news-to-the-platform

4https://www.mediapart.fr/journal/economie/050122/les-medias-sous-la-domination-de-google-et-facebook

5Le Monde, 18 novembre 2021.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/11/18/droits-voisins-google-va-payer-l-agence-france-presse-pendant cinq-ans-pour-utiliser-ses-contenus-en-ligne_6102476_3234.html

6https://www.theguardian.com/technology/2021/apr/12/facebook-loophole-state-backed-manipulation

7https://boutique.arte.tv/detail/propagande-les-nouveaux-manipulateurs

8https://www.lemonde.fr/pixels/article/2022/02/16/election-presidentielle-facebook-instagram-et-whatsapp-annoncent-une-serie-de-partenariats_6113989_4408996.html

9https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/meta-ex-facebook-va-creer-un-centre-operationnel-virtuel-pour-la-presidentielle-20220216

10 https://arstechnica.com/tech-policy/2022/02/facebook-misled-investors-on-scope-of-misinformation-problems-whistleblower-says/

11https://applecensorship.com/greatfire-asks-apple-about-app-stores-management-in-china-open-letter/

12https://www.arretsurimages.net/articles/comment-google-se-paie-les-medias-et-les-menace

13Suite de la citation, énumérant les arrangements de Google avec l' « information » : « Nulle trace ici des pratiques délétères de YouTube, en matière de censure informationnelle ou via ses algorithmes de recommandation. Rien sur le financement de réseaux de sites de désinformation par l'intermédiaire des publicités gérées par Google, un scandale notamment dévoilé par un documentaire de Complément d'enquête en août 2021 – nous avions alors reçu sa coautrice Aude Favreien à propos du financement, par son projet de mécénat Google News Initiative, de médias pro-gouvernementaux dans des pays autocratiques. Rien non plus, évidemment, sur la présence, dans son service Google Actu, de communiqués de presse présentés comme des contenus journalistiques, et d'acteurs institutionnels n'ayant aucun rapport avec une quelconque "actualité" – par exemple la préfecture du Lot-et-Garonne. Rien sur l'appétence légendaire de Google Actu pour la multiplication d'informations sensationnalistes publiées le plus vite possible – générant la création d'agences de contenus low cost, telles que 6Médias ou NewsGene. »

14« Pendant la guerre du Golfe, on s'occupa davantage d'encourager l'ardeur des combattants. Presque tout a été dit sur l'effondrement de l'esprit critique des journalistes lors de ce conflit où, mis à part L'Humanité et La Croix par intermittence, chacun des directeurs de quotidien se plaça au service de nos soldats »

Serge Halimi (1997), Les nouveaux chiens de garde, Paris, Liber, Raisons D'agir , p. 23

15« Le 4 décembre, M. Fraz-Olivier Giesbert fulmina dans Le Figaro :« les cheminots et les agents de la RATP rançonnent la France pour la pressuriser davantage. Car c'es bien de cela qu'il s'agit : de corporatisme, c'est-à-dire de racket social. ».

Serge Halimi (1997), Les nouveaux chiens de garde, Paris, Liber, Raisons D'agir, p. 23

16Serge Halimi (1997), Les nouveaux chiens de garde, Paris, Liber, Raisons D'agir

17Antonio A. Casilli (2017) « Il n’y a pas d’algorithme », Préface à OErtzscheid, L’appétit des géants. Pouvoir des algorithmes, ambitions des plateformes, pp. 10-19, Caen : C&F éditions

18https://www.apple.com/newsroom/2021/08/apple-introduces-the-news-partner-program/

19Serge Halimi (1997), Les nouveaux chiens de garde, Paris, Liber, Raisons D'agir, p. 34

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