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Billet de blog 28 mars 2012

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L'opposition syrienne: laïcs contre islamistes?

Après avoir obtenu la reconnaissance des puissances occidentales et de plusieurs pays arabes, le Conseil National Syrien (CNS), principale instance représentative de l'opposition au régime de Bachar al-Assad, est aujourd'hui victime de fortes tensions internes ayant abouti à plusieurs défections.

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Après avoir obtenu la reconnaissance des puissances occidentales et de plusieurs pays arabes, le Conseil National Syrien (CNS), principale instance représentative de l'opposition au régime de Bachar al-Assad, est aujourd'hui victime de fortes tensions internes ayant abouti à plusieurs défections. La domination exercée par les Frères Musulmans sur le CNS a pu laisser penser à certains observateurs que ces divisions étaient liées au clivage entre laïcs et islamistes. On montrera ici qu'il n'en est rien, la fragmentation de l'opposition syrienne étant davantage liée, entre autres, à un fossé entre anciens et nouveaux exilés.  

Le clivage laïcs-islamistes n'est pas totalement sans rapport avec la ligne de faille séparant l'opposition radicale, c'est-à-dire le CNS, des formations qui, comme le Comité de Coordination National (Michel Kilo, Haytham Manna) et le Courant de la Construction de l'Etat (Loueï Hussein), n'excluent pas la perspective d'un dialogue avec le régime. Alors que le CNS est dominé par les islamistes, qui en occupent environ la moitié des sièges, ses rivaux "modérés" sont en majorité composés d'intellectuels laïcs, souvent anciens militants de gauche, même si quelques figures de sensibilité religieuse se sont ralliées à leur ligne politique (1). 

En revanche, les différends idéologiques n'ont pas grand chose à voir avec tensions qui traversent actuellement le CNS. Les premières tensions émergent suite à une réunion organisée par le CNS à Tunis en décembre 2011. Le litige porte alors sur la décision de prolonger de deux mois le mandat exercé par le président du CNS Burhan Ghalioun. Professeur à la Sorbonne, ce dernier est un laïc convaincu mais ce sont les Frères Musulmans qui ont imposé le renouvellement de son mandat. Cela, explique l'ancien Contrôleur général des Frères syriens (2) Ali Sadr al-Din al-Bayanouni, parce que Ghalioun constitue un "visage acceptable" au yeux de l'Occident et des Syriens laïcs. À cette alliance tactique s'oppose, d'abord à mot couvert, une coalition analogue demandant l'établissement, au sein du CNS, d'un collège électoral qui désignerait le président sur la base d'un vote démocratique. Cette opinion est notamment défendue par l'islamiste Imad al-Din al-Rachid, ancien vice-doyen de la faculté de Charia de l'Université de Damas, qui fonde son propre groupe rival des Frères Musulmans, le Courant National Syrien, ainsi que par le groupe de la Déclaration de Damas, dirigé par le laïc Samir Nachar (3). En février dernier, un second renouvellement du mandat de Ghalioun est à nouveau dénoncé par ces deux formations, publiquement cette fois. Déclarant cette décision "nulle et non avenue", le Courant National Syrien menace de suspendre sa participation au CNS (4).

Un nouveau conflit éclate peu après qui aboutit en mars au départ du CNS de l'islamiste Haytham al-Malih et de deux laïcs, Kamal al-Labwani et Catherine al-Telli. De son côté, le Courant National Syrien d'al-Rachid, forme une nouvelle coalition comprenant quatre autres groupes composés respectivement de libéraux (Mouvement National pour le Changement d'Ammar Qurabi), Kurdes (Mouvement pour une Vie Nouvelle), Turkmènes (Bloc National Turkmène) et "tribaux" (Bloc de la Libération et du Développement du cheikh Nawaf al-Bashir). Cette fois, le litige porte sur le soutien du CNS à l'Armée Syrienne Libre (ASL), jugé insuffisant par les dissidents. Le problème se pose à deux niveaux : d'une part, les dirigeants du CNS les plus proches des positions occidentales, comme Burhan Ghalioun et Basma Qodmani, se voient reprocher leur tiédeur quant à la militarisation du soulèvement; d'autre part, les Frères Musulmans sont accusés d'utiliser les fonds du CNS, dont ils contrôlent la distribution en Syrie grâce à leur mainmise sur la commission d'aide humanitaire, pour se reconstruire une base populaire et milicienne à l'intérieur du pays après trois décennies d'exil (5).

Tout comme les dissensions provoquées par la prolongation du mandat de Ghalioun, le conflit suscité par la question de l'aide à l'ASL souligne le caractère actuellement très secondaire de l'opposition entre laïcs et islamistes puisque dans les deux cas, on a vu s'affronter des coalitions idéologiquement mixtes. Le clivage réel se situe ailleurs : les Frères Musulmans, comme Ghalioun et Qodmani, sont des exilés de longue date dont les liens avec la société syrienne sont relativement ténus; en revanche, les dissidents ont en commun d'être des exilés récents qui, pour la plupart, vivaient encore en Syrie au début du soulèvement en mars 2011. Ayant assumé jusqu'il y a peu les risques de l'activisme en Syrie, dont la prison, ils perçoivent très négativement les prétentions hégémoniques de ceux qui, depuis des décennies, vivent à Londres, Paris ou Amman. 

NOTES 

(1) On pense notamment ici au médecin Muhammad al-'Ammar, un disciple de l'apôtre de la non-violence Jawdat Sa'id, qui fut parmi les membres fondateurs du Comité de Coordination. Alors que les membres laïcs de l'organisation ont été relativement épargnés par la répression, al-'Ammar vient d'être emprisonné pour la cinquième fois. ADDENDA, 15/04/2012 : le nouveau Bureau exécutif du Comité de Coordination annoncé le 10 avril comprend également le Dr Riyad Darrar, un activiste d'orientation religieuse originaire de Deir ez-Zor.

(2) Al-Hayat, 21 décembre 2011.

(3) Le chef suprême des Frères Musulmans syriens porte le titre de Contrôleur général (al-muraqib al-'am), manière de souligner sa soumission hiérarchique (très théorique) au "Guide" (murchid) de l'organisation-mère égyptienne.

(4) Al-Ghad (bulletin du Courant Patriotique Syrien), 21 février 2012. Sur les protestations de la Déclaration de Damas, voir The New Syria, 19 février 2012.

(5) Cette accusation est formulée notamment par Kamal al-Labwani (al-Quds, 14 mars 2012). Dans un reportage remarquable publié début mars, le journaliste américain Nir Rosen montre à quel point les Frères Musulmans sont aujourd'hui dépourvus de structures organisées en Syrie.

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