Le droit à l'écoute

 La liberté d'expression en France est partout l'objet de longs discours élogieux. Chacun peut dire ce qu'il souhaite quand il le souhaite sans devoir craindre pour son intégrité physique ou morale. Cependant, elle connaît, même au pays des droits de l'homme, d'importantes limites. On ne peut penser la liberté d'expression sans un droit à l'écoute. Parler c'est bien, être écouté, c'est mieux. La « production de l'expression publique », en langage sociologique, reste entre les mains d'une élite médiatique puissante (politiciens, experts en tout genre, journalistes, pseudo intellectuels, publicitaires) disposant de nombreux leviers qui lui permettent de se faire entendre au sein de la société.

 

Arrêtons-nous d'abord sur cette élite qui se réserve le droit de la parole. En 1789, la Révolution Française avait renversé un ordre tripartique multiséculaire, où la noblesse et le haut clergé, son pendant culturel, exerçait une domination politique et économique sur le Tiers-Etat, réduit au silence et au labeur. On s'est vanté, et l'on se vante toujours, d'en avoir fini avec ces coutumes arriérées et anti-démocratiques. Pourtant, depuis une trentaine d'année, cette structure caractéristique de l'Ancien régime que l'histoire avait semblé reléguer aux manuels scolaires refait surface silencieusement. Les têtes ont changé, les moyens aussi, mais pas les ambitions. Le pouvoir de la noblesse d'antan est comparable à celui du capital aujourd'hui. Celui-ci dispose d'une arme culturelle puissante : les médias. Comme ce haut clergé, sur lequel l'aristocratie avait la mainmise au XVIIIe siècle, inscrivant la domination d'une classe supérieure sur le peuple et l'absolutisme du roi dans la volonté de Dieu, lui attribuant ainsi un pouvoir transcendantal, la masse médiatique, acquise aux idées néolibérales, en prêche les fondements. Elle est l'arme culturelle du capital. Mais il arrive un moment où la comparaison n'est plus possible : car si le haut clergé se déclarait haut et fort serviteur du roi, la masse médiatique, elle, se cache derrière un pâle voile démocratique, s'enorgueillissant de sa mission « éducative » auprès du corps social. Journalistes, présentateurs, spécialistes ou intellectuels autoproclamés, tels sont les évêques, archevêques ou cardinaux à l'ère de l'information continue et débridée.

 

Une autre caractéristique de ce milieu est son extrême concision. Ses membres ne sont pas plus d'une centaine, et pourtant ils animent le quotidien de chacun des français. C'est un cercle fermé, un « monde clos d'interconnaissances et d'intercommunications », analysait le sociologue Pierre Bourdieu, qui s'octroie le droit monopoliser la parole nationale. Tous fréquentent les milieux d'affaire, en témoigne la fameuse pratique des « ménages », qui consiste, pour un journaliste, à vendre ses services à une société privée en vue d'une opération de communication. Ainsi, Christine Ockrent, Alain Minc ou PPDA. Sans oublier ces économistes, fervents défenseurs du système en place, qui collaborent avec banques et compagnies d'assurance ou siègent carrément à l'administration de celles-ci, comme Jacques Attali, Michel Godet ou Elie Cohen. De fâcheux vices soigneusement masqués par des titres universitaires dont la pompe n'a d'égal que la tartufferie qu'ils dissimulent. Et que dire de ces intellectuels autoproclamés, qui ont ramassés d'anciens diadèmes tombés dans les caniveaux, se déclarant philosophe pour avoir osé critiquer le racisme ou la désagrégation de l'école ? Les politiciens, bien sûr, entrent joyeusement dans la danse, et jouissent d'un droit de parole incontesté. Ils se révèlent être d'excellents produits pour les chaînes d'information qui souhaitent gonfler leur audimat. Nicolas Sarkozy intervenant sur le plateau de France 2 à la fin du mois de septembre représente plusieurs millions de téléspectateurs.

 

Ce dernier cas soulève une question cruciale, dont il n'est hélas pas seul l'objet : celle de la légitimité. Quelle est-elle, cette légitimité, lorsque l'ex-président de la République, qui n'exerce plus aucune fonction au sein de l’État, se permet de prendre quarante-cinq minutes d'attention aux Français, alors qu'aucune campagne électorale n'est engagée ? Et monsieur Sarkozy n'est pas le seul sur le banc des accusés, loin de là. C'est toute l'élite médiatique qui, non contente de prendre au corps social le monopole des mots de leur sens, se construit une légitimité de façade afin d'exercer sa domination. Il s'agit d'un empire qui ne dit pas son nom.

 

Jetons maintenant un œil de l'autre côté, là où l'on a pas la parole. Comme bien des choses, les mots sont objets de convoitise, de compétition, de lutte. Il existe un réel « champ » de la parole, pour reprendre un terme du sociologue Pierre Bourdieu. Et comme bien des choses, les mots sont inégalement partagés. La domination de la classe d'en haut n'est pas donc pas seulement économique, elle est aussi culturelle : car les mots sont des outils de puissance culturelle. Dans l'espace médiatique, le corps social est privé de la parole. On ne l'interroge pas, sinon pour lui faire dire qu'il se pâme au soleil en plein mois d'octobre. Le peuple a la parole, mais seulement lorsqu'il s'agit d'enfoncer des portes ouvertes. La structure d'un reportage lambda n'échappe pas à ce mécanisme : interroger les gens d'abord (la plèbe non-instruite) puis l'expert, le docte. Après l'opinion, la réflexion. On assiste à une séparation radicale de la qualité de la parole, en ce sens que celle de l'expert est toujours mise en valeur, et celle du peuple dénigrée. Si vous n'êtes pas politologue, économiste, expert en quelque matière ou titulaire d'un diplôme au nom interminable, véritables lettres de noblesse, la parole ne vous est pas donnée. A moins que ne teniez à fulminer grossièrement contre la montée du chômage et l'incapacité du gouvernement à y remédier, crier « Sus aux PD » en agitant en drapeau rose et bleu ciel, ou esquisser un sourire niais sous le soleil provençal en maillot de bain sur la plage, c'est-à-dire à ne rien dire. Le peuple est spectateur ou attraction, jamais le « je ». Le sens des mots est réservé à l'élite, et il est totalement exclu de remettre ce privilège en question. Cette hiérarchisation a des effets secondaires pervers sur le corps social : il pense sa légitimité infondée. Le « je pense » est devenue denrée rare. Ainsi, la dynamique du renoncement s'empare du lui, il rechigne à s'informer, à s'éduquer, à étayer une conscience critique à l'égard du monde, en sorte que le citoyen moyen est réduit à une simple alternative : ou bien se taire, rentrer dans le rang, ou bien s'exprimer par la violence, mais pas par les mots. Là réside le but ultime du capital : ôter au corps social la capacité de s'exprimer. Hormis la confiscation de la parole qu'il opère via les médias de masse, un autre mécanisme est à l'épreuve pour arriver à ce funeste dessein. Il s'agit de la concision et de la technicisation du vocabulaire utilisé. Le lexique dont se sert l'espace médiatique se concentre « autour de quinze ou vingt mots », déplore l'économiste (peu connu à la télévision et à la radio) Frédéric Lordon, « sans lesquels les journalistes ne peuvent faire une phrase ! ». Réforme, crise, catastrophe, changement,… Autant de mots utilisés à tord et à travers. On aboutit à une pauvreté de vocabulaire qui se répercute sur le corps social. Voilà donc les deux mécanismes auxquels l'espace médiatique a recours : d'une part créer un monopole des mots, d'autre part, en réduire l'utilisation et le sens, de manière à priver, en retour, le corps social de toute forme d'expression symbolique. Baudelaire voulait faire de l'or à partir de la boue. L'espace médiatique au service du capital opère le cheminement inverse, une contre-alchimie répugnante.

 

Tout n'est pas noir pour autant, il existe des bastions de la parole libre dans la constellation de l'information française que la fourberie n'a pas atteints. Mieux encore : si la période récente a vu ce modèle médiatique se renforcer, d'autres, notamment grâce au déploiement d'Internet, émergent. Chaotique, cette nouvelle nébuleuse porteuse de la parole démocratique se répand davantage chaque jour, et elle doit être soutenue. Médiapart, qui me permet ici de publier cet article, en est un des meilleurs exemples. Face au cercle fermé des moyens classiques de diffusion de l'information, le net voit proliférer ces formes originales d'expression dont le corps social peut s'emparer et s'empare déjà. Il s'agit maintenant de procéder à un partage équitable de la parole -et non du bruit- au sein de la société, car la liberté d'expression ne peut être pensée sans le droit à la parole et le droit à l'écoute. Ce sont là deux enjeux majeurs pour l'existence effective de notre démocratie.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.