Alsace : la ZAD qui défie Vinci

Vinci souhaite construire une autoroute à l'ouest de Strasbourg, dans le but affiché de désengorger la capitale européenne. Les opposants dénoncent un nouveau « grand projet inutile » dangereux pour l'environnement. Reportage à la ZAD du moulin, où la résistance s'organise.

À la sortie de Kolbsheim, petit village du Bas-Rhin situé sur le relief du Kochersberg, d'étranges panneaux bordent la départementale :« Non au GCO », « Vinci Geh Heim » (Vinci, dégage, en alsacien). Ils convergent à l'entrée d'un chemin de terre sillonnant à travers la forêt. Au bout, une clairière sur laquelle sont installées une quinzaine de tentes et une roulotte. Bienvenue à la ZAD (zone à défendre). L'endroit est calme, on entend l'eau ruisseler derrière le moulin, qui a donné son nom au lieu. Quelques personnes s'affairent autour de l'espace de vie construit avec des matériaux de récupération. Une cuisine, un bar, un espace de stockage pour le bois et les aliments. Un reste de feu languit entre des chaises de camping, un vieux fauteuil et des sièges taillés dans des troncs. Quatre poules déambulent tranquillement sous le soleil de l’après-midi. Elles s’appellent « Iron », « Maiden », « Led » et « Zeppelin ». « On a même une scène pour les spectacles », complète Peter, zadiste. Il dort là depuis trois nuits, « même s'il commence à faire froid. Ça va être dur cet hiver. » Ce n'est rien à côté de Notre-Dame-des-Landes et ses centaines d’occupants permanents.

Pourtant, ce petit monde a bloqué les travaux d'une autoroute et fait mordre la poussière à un géant mondial du BTP, Vinci et sa filiale Arcos, concessionnaire et maître d'ouvrage. Le 20 septembre, les opposants ont manifesté et empêché les travaux de déboisement qui devaient inaugurer l’autoroute A355, également appelée Grand contournement ouest (GCO). Le maire de Kolbsheim, Dany Karcher, a pris la tête de la contestation. Et pour cause : le nouvel axe routier de 24 kilomètres doit traverser la commune. Selon ses promoteurs, il permettra de désengorger l’A35 qui passe au milieu de Strasbourg. Il est reconnu d'utilité publique. M. Karcher, lui, juge le projet « inutile », même si Vinci assure tous les frais de construction. Nicolas Hulot a suspendu les travaux mais ne s’oppose au GCO. Il s’en remet à l’avis (consultatif) du Conseil national de la protection de la nature (CNPN), attendu pour ce mois d’octobre. Il avait déjà rendu un avis négatif en juillet et Vinci avait dû revoir sa copie. En manifestant, les opposants ont peut-être gagné un temps précieux : en raison de la nidification des chauve-souris dans la forêt autour de Kolbsheim, le déboisement n’est autorisé que du 1er septembre au 15 octobre. Si rien n’est fait avant cette date, le chantier ne pourra pas redémarrer avant septembre 2018.

Malgré tout, Norbert, jeune ouvrier agricole et zadiste, est assez pessimiste. « Il faudrait qu’on soit 70 personnes au moins pour peser. » Il salue l’aide des habitants de Kolbsheim, qui amènent des palettes et un peu de nourriture. « C’est la faute des gens, ils veulent tous prendre leur voiture », tranche-t-il. Il ne compte pas sur le soutien des autorités  « Le CNPN ne pourra faire barrière très longtemps. Vinci est puissant. » Alors il s'en remet à lui-même et ceux qui l’entourent. « Comme j’ai un gros jardin, j’ai donné toutes mes récoltes à la ZAD. C’est ma contribution. »

Derrière la ZAD se déploie le paysage idyllique du Kochersberg. Les chemins serpentent entre les hauts arbres et les prairies, où paissent paisiblement quelques vaches et les cours d'eau gonflés par la pluie de ces derniers jours. Le grand hamster, espèce protégée, creuse son terrier sur cette colline, havre de biodiversité. Bientôt, le vrombissement des automobiles remplacera le chant des oiseaux. Si Vinci s’est engagé à construire un viaduc au-dessus de la rivière, la Bruche, cela n'empêchera pas la destruction d'une partie de la forêt et la dégradation de l'environnement local.

De nouvelles personnes arrivent peu à peu dans la clairière. Parmi elles, un homme à la tête grisonnante, au long manteau marron. Son air de grand bourgeois détonne dans cette atmosphère libertaire. Erik Grunelius est propriétaire du château de Kolbsheim, classé monument historique, autour duquel se trouve un « Jardin remarquable » labellisé. Il possède également le terrain sur lequel sont plantés les tentes, qu'il a prêté aux zadistes, par conviction. « L'autoroute doit passer à côté de chez moi. Ils n'ont pas le droit de construire à moins de 500 mètres de l'habitation. Du coup, ils se sont mis à 510 mètres... ». Une curieuse alliance de circonstance entre des zadistes et un châtelain s'est établie. Dans le jargon, on appelle cela la « convergence des luttes ».

Il n'y a pas qu'à Kolbsheim que la colère gronde. Plusieurs élus locaux se sont joints à la contestation, comme Jean-Marie Schaeffer, conseiller municipal à Oberschaeffolsheim, commune voisine située sur le tracé de l'A355. « Comme la route sera sur le relief, la pollution va descendre vers la commune. Et moi, j'habite à 400 mètres de l'autoroute. » Ses motivations sont écologistes, mais aussi pratiques : « Cet axe sera payant, et on ne pourra le rejoindre qu'à quatre endroits. D'une part, on ne pourra pas le rallier à partir des petites communes aux alentours, il faudra rouler jusqu'aux échangeurs. D'autre part, qui sera prêt à débourser 3 euros, voire 7 euros en heure de pointe, alors que les autoroutes alsaciennes sont gratuites ? Les gens continueront à rouler sur l'A35, c'est complètement absurde ! » En 2008, le dossier d'enquête publique avait conclu que le désengorgement de Strasbourg n'était « ni l'enjeu, ni l'objectif du GCO » et que le rapport de trafic ne serait que de 4,6%.

Le soir commence à tomber, tandis qu'un homme à l'imposante moustache blanche sort d'une voiture. La cinquantaine de personnes présente se précipite pour le saluer. José Bové, saint patron de la ZAD, héros du Larzac, est venu donner sa bénédiction. « C'est grâce aux zadistes que la forêt tient encore debout, entonne-t-il sous les applaudissements. Le droit, il est de votre côté. » Mais pour combien de temps encore ?

 

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