Trois jours en Enfer

Je veux raconter ici non pas une mais deux expériences. J'ai été à la fête de la bière. Ou plutôt, j'ai été à la fête de la bière avec ma corporation étudiante, ce qui est différent. Un furieux mélange de deux faits culturels qui participent activement de l'identité allemande. Alors imaginez...

 

Je veux raconter ici non pas une mais deux expériences. J'ai été à la fête de la bière. Ou plutôt, j'ai été à la fête de la bière avec ma corporation étudiante, ce qui est différent. Un furieux mélange de deux faits culturels qui participent activement de l'identité allemande. Le premier est une fête bavaroise bicentenaire très arrosée qui attire chaque année des millions de visiteurs. Le second, ce sont ces communautés étudiantes (Studentenverbindung en allemand) comparables aux confréries américaines, parfois religieuses, ou politiques, mais très souvent avides d'événements alcoolisés. Durant tout le week-end, j'étais le seul français. Alors imaginez...

 

Premier jour, 8 h 30 : le bus décolle de Fribourg en direction de Munich pour la fameuse fête de la bière. Malgré l'heure matinale, mes colocataires sont surexcités. L'idée de la beuverie émoustille les esprits des première année et des deux anciens qui nous accompagnent. Il ne s'est pas écoulé plus d'un quart d'heure qu'ils commencent… la bière. Les gorgées passent, les voix se font plus fortes, les rires plus vifs et les sièges moins propres. À eux sept, ils rafleront une caisse de 24 bouteilles de 50 cL chacune durant le voyage. Ambiance.

 

 

Arrivés à Munich on s'installe chez une autre corporation étudiante qui a eu la gentillesse de nous accueillir. Mais vu le désastre, cela n'a pas dû leur coûter grand-chose. Pour nous, ce sera la cave, ses deux canapés, son fauteuil, ses trois ou quatre matelas, sa répugnante odeur de cigarette et de bière séchée qu'on devine dans des cadavres de bouteilles ou sur le sol encore collant. Mais peu importe pour l'instant, l'essentiel est ailleurs. Et c'est cet ailleurs que nous atteignons enfin en fin d'après-midi. L'Oktoberfest bat son plein pour son dernier week-end. Sur l'esplanade de Wiesn, les énormes tentes côtoient les attractions de fêtes foraines (grande roues, manèges à sensation, etc.) et rajoutent ainsi à la joie ambiante un florilège de couleurs. L'odeur de cannelle, les bretzels pendus aux chalets de bois, les hommes en Lederhose (pantalon de cuir traditionnel) et les femmes en costume rappellent la culture allemande. Il est 17 h 58 : premier vomi. Un deuxième l'accompagne, ils pourrissent ensemble une terrasse. Quelques types passent à coté de nous comme des fantômes, le regard livide, la bouche ouverte comme pour gober les mouches. Ça promet.

 

 

Devant la tente dans laquelle on veut entrer, un cerbère laisse passer les gens au compte-goutte. Après une demi-heure d'attente, on comprend pourquoi les types jouaient les gardiens des enfers. À la fraîcheur de dehors succède la surprenante chaleur de l'intérieur. On est ébloui par tant de monde, abasourdi par le tintamarre de la musique, des cris, des rires de ces centaines voire de ces milliers de personnes qui s'entassent autour des tables bien garnies. Une vraie fourmilière. On arrive tant bien que mal à se trouver un petit espace dans un passage, entre quelques tables bondées, serrés, déjà transpirants. La première bière arrive enfin dans une énorme chope d'un litre, elle semble déborder. Ce devrait être un bon moment de convivialité entre nous, mais non : je suis loin des autres, je ne les entend pas et ils parlent trop vite pour que je les comprenne. À côté de moi, un de mes colocataires tout de même, mais qui ne dit mot. J'essaie de me rattraper sur la bière, mais un zigoto gesticule dans mon dos et m'empêche de tenir ma chope correctement. Les minutes passent et l'ennui s'installe. Je me dis que ça va être une soirée moisie.

 

 

Mais finalement l'alcool fait son effet et les liens se créent. La parole se libère peu à peu en même temps que les places assises se font plus nombreuses. Au centre de la tente, un groupe commence à jouer de la musique allemande que tout le monde connaît (sauf moi) et quelques titres internationaux. Alors, d'un coup, tout le monde se lève sur les bancs et commence à sauter, se trémousser et à s'égosiller, et les chopes s'entrechoquent. Je me prends au jeu. En face, un homme à la carrure massive tente de se mettre debout sur la table, mais se casse violemment la figure et fait tomber toutes les chopes. R.I.P dix litres de bière. La soirée se déroule finalement très bien. On part de la tente vers 23 h pour une boîte pas géniale. Après quoi on rentre à notre logement, où nous attend malheureusement une autre soirée. Le responsable de notre corporation et son homologue se rencontrent et passent au rituel : la « Stafette ». C'est là que ça devient marrant. Un relais entre deux équipes, où il s'agit d'avaler sa pinte de bière le plus vite possible avant que son voisin ne continue.

 

Étant donné la quantité d'alcool déjà engorgée, je m'attends au pire. Je décide de ne pas participer à ce jeu barbare, mais observe attentivement. L'hôte ouvre les bouteilles de bière comme il respire. À peine ont-ils fait « Prost » qu'on les entend déglutir à vitesse grand V, ouvrir leurs œsophages comme des autoroutes, pour vider leur chope en moins de cinq secondes. « L'expérience », m'a dit plus tard l'un des participants. N'empêche qu'ils se tiennent tous le ventre, tordus par la douleur. Et la symphonie des rots commence : les estomacs meurtris exhalent leur souffrance dans de longs râles, si forts qu'ils couvrent la musique électro de fond. Dix litres de bière engloutis en une trentaine de secondes. Après un sondage, j'ai calculé que chacun de mes colocataires avait en moyenne avait bu entre six et sept litres dans la soirée. En moyenne, car l'un d'eux a atteint les neuf litres !

 

 

Le lendemain est difficile pour certains. Pour tous, en fait. Mais ils se remettent à picoler dès 14 heures, dans la tente Schottenhammel. De mon côté, je pars rejoindre un ami et en profite pour visiter Munich et son centre-ville aux airs romantiques que lui donne le mauvais temps. Je retrouve mes colocataires à minuit environ. Ils ont passé l'après-midi et la soirée à boire, comme prévu. Mais ce n'est pas fini. Ils veulent « bummeln », c'est-à-dire littéralement traîner, se balader, flâner. Mais dans le jargon des corporations, c'est un peu plus que cela : il s'agit d'aller chez d'autres corporations pour déguster ensemble un ou plusieurs (plutôt plusieurs) verres (de bière) de l'amitié. On se pointe donc devant l'une d'elles et quatre de ses membres nous ouvrent la porte, après que deux d'entre nous leur ont hurlé de nous laisser entrer. Et c'est reparti pour la traditionnelle Stafette. Ils nous emmènent dans leur cave au plafond bas, aux murs décrépis et à l'aspect d'un labyrinthe. Arrivant dans la petite pièce où doit se dérouler le jeu, une odeur immonde de compost mal pourri envahit nos narines irritées. La « salle », minuscule, est un cimetière de bouteilles cassées, dont les morceaux rejettent la faible lumière du néon. Une vieille table de bois trône en plein milieu, au bout de laquelle se tient une poubelle dont je n'ose pas imaginer le contenu. Alors ils s'y mettent. Un gars remplit les verres comme un ouvrier à la chaîne. Chacun a sa bière, sauf moi. Ils s'élancent dans leur course folle à l'ivresse extrême, avalent péniblement et se tordent de douleur avant de lâcher leurs rots monstrueux. Là, quelqu'un a l'idée géniale d'ouvrir la poubelle. Et c'est l'enfer lui-même qui sort de ce tonneaux noir, un souffle putride s'étend dans toute la pièce, une infection à vous faire crever, tous miasmes du monde dégorgés sur nous. Je manque de m'effondrer et sors en vitesse. Un type m'explique que c'est là que tout le monde vomit après la Stafette. On comprend mieux.

 

 

En attendant les autres qui continuent leur beuverie, je discute avec un gars de leur corporation. Je suis sobre, donc je m'ennuie. Max, un de nos gars, saoul comme un cochon, crache partout où il croit voir des insectes, y compris sur le frigo. Moritz, après une dizaine de litres ingurgités, s'en va vomir dans le lavabo, ce qui provoque l'ire de la corpo qui nous invite. Le ton monte, on sort tous avant que ça commence à se bagarrer. Sur le chemin du retour, certains s'amusent à faire tomber les vélos sur le trottoir, d'autres vérifient que les bouteilles de bière qui traînent sont bien vides. Je m'écroule de fatigue sur le canapé où je dors. Je me réveille à 8 h 30 et je vois Moritz, qui va se coucher seulement maintenant, grommeler et chercher une place sur le matelas où il pionce normalement. Mais un type qu'on ne connaît pas a pris sa place. Impossible de dire d'où ce mec vient. Il a encore ses chaussures aux pieds. Je m'en vais vite de ce dortoir ad hoc, d'où sort encore cette répugnante odeur de cigarette et de bière, pour rejoindre mon ami.

 

 

Je reviens vers mes colocataires à l'Oktoberfest vers 18 heures. Ils sont là depuis midi à enchaîner les Maß (chopes d'un litre). Un ancien de la corporation, maintenant avocat assez fortuné, nous a tous invités ce soir pour boire et manger. Une sacrée veine. Pour la première fois, on n'a pas de mal à trouver une table puisqu'elle est déjà réservée. Alors on ne se gêne pas : la bière coule à flot et les plats arrivent sans cesse, un vrai festin, gratuit en plus. Filet de poisson, rôti de porc, kartoffelsalat, je m'en mets plein la panse. Comme mes colocataires et les autres anciens également invités. La note a dû être salée. La musique commence, on se met à chanter, danser sur les bancs, les chopes dans la main. Cette fois, tout se passe à peu près bien. Sauf à la fin où les autres m'abandonnent littéralement en sortant alors que je leur avais dit de m'attendre. Je retourne donc dans les catacombes qui nous servent de logement, les autres arrivent deux heures plus tard, titubant. Pas de Stafette ce soir, ils sont morts. Nous repartons pour Fribourg le lendemain, en bus. Pas idéal quand on s'est bien amusé la veille. C'est ainsi que se finit ce long week-end : dans le malaise.

 

 

Quoiqu'il en soit, l'Oktoberfest n'est pas une simple beuverie auxquels s'adonnent des centaines de milliers de gens, mais un haut fait culturel germanique. Picoler en Lederhose, ce bien plus que picoler. Quoi de mieux donc pour une corporation étudiante ? Le mélange est explosif, fatiguant. Mais ça donne des histoires à raconter.

 

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