La fausse bonne idée du vote par internet

Dans le brouhaha infini de la foule beurette et eurosceptique qui s'apprête à recevoir les sermons de leur candidat vedette, ce-dernier achève ses préparatifs derrière la scène. Nous sommes au mois de février, soit trois mois avant les élections européennes, et c'est l'intenable Beppe Grillo, leader du mouvement cinq étoiles italien, qui se tient là, ramassé sur sa chaise, s'exclamant à haute voix contre sa victime de l'instant. Il nous parle de son programme, fulmine contre les bureaucrates de Bruxelles et la corruption du monde politique à Rome, dans des gestes fulgurants et menaçants. Dans un moment de lucidité, il évoque une piste à suivre pour rétablir la confiance du peuple envers le milieu politique, faire « progresser la démocratie » sur le continent européen et affaiblir l'abstention : le vote par internet. « Tu cliques, tu votes, c'est la démocratie ». Et il repart affronter la foule qui l'attend depuis quelques heures, vociférer contre l'Union Européenne, les tenants de la finance, le « système ».

Peut-être n'a-t-il pas pris conscience de la portée de la question qu'il soulevait. A l'heure où internet, ce nouveau conquérant, repousse ses frontières de jour en jour : 78 % des Français en sont équipés, il est même offert dans certains lieux publics, et veut maintenant s'accaparer l'exercice le plus fondamental du fonctionnement de nos démocraties, à savoir le vote. L'idée, Beppe Grillo ne l'a pas inventée. En fait, la pratique du vote électronique à distance existe déjà, mais elle est limitée à l'usage des expatriés qui souhaitent élire leurs représentants (consuls, sénateurs,…). La question est de savoir si elle doit être généralisée ou non. Et avant tout, comment, jusqu'à quel point. Car c'est un système de fonctionnement entier qui pourrait ainsi être remis en cause. 

L'argument principal utilisé par les promoteurs des élections informatisées est que celles-ci permettraient de réduire l'abstention qui gangrène la démocratie et remet en question la légitimité des élus (peut-on avancer que le Front National est le « premier parti de France » lorsque 57 % des citoyens ne se sont pas déplacés aux urnes?). Encore faudrait-il que la distance qui sépare l'individu de son lieu de vote soit le motif principal de son silence ; sachant que l'immense majorité des français vivent à proximité des lieux de scrutin, et que l'administration des mairies désigne pour chaque inscrit sur les listes électorales le centre le plus proche, on peut douter de la pertinence d'un tel argument. Le bulletin aura beau se trouver au bout du clavier, à un clic, et sur le fauteuil où l'on se trémousse volontiers, le citoyen non-convaincu ne prendra pas la peine de voter. La raison de l'abstention est à chercher ailleurs : le fossé croissant entre le monde politique et le peuple. La distance n'est qu'un négligeable facteur, à l'échelle d'une société. « Plus de démocratie », mais qu'est-ce que c'est que cette « démocratie », au juste ? Le pouvoir du peuple ? Ou le pouvoir du peuple à voter plus rapidement, efficacement, sans perte de temps ?

Les yeux rivés sur les images défilantes de l'écran, on pourrait sans bouger décider, confortablement assis, oisif, du destin d'un pays. Un petit mouvement sec de l'index vers le bas, et hop ! La démocratie a fait son œuvre. J'ai pu m'exprimer. Sans bouger. Dans le même temps, j'ai pu commander le dernier torchon de Valérie Trierweiler sur Amazon , lâcher un tweet en vitesse, commenter le statut facebook d'un mes « amis », liker trois pages et payer mes courses chez Carrefour, dont le livreur ne devrait pas tarder à arriver. Je suis efficace, multi-actif. A vrai dire, cette ouverture sur le monde que m'offre internet pose un problème essentiel : je vote et je fais autre chose.

On pourrait appeler cela une antithèse ; car quand je vote, j'ai besoin de ne faire que cela. Ce n'est pas un hasard si le petit espace entre les rideaux blancs dans lesquels on rentre se nomme « isoloir ». Au bureau de vote, je suis confronté à moi-même, à ma responsabilité, à l'acte que je vais accomplir en introduisant mon bulletin dans l'enveloppe fragile que l'on m'a remise. Le monde s'arrête. Sur internet, il m'envahit et me balance sans scrupule ses armées publicitaires. L'isoloir s'impose comme une pluralité de choses. L'écran comme un flux incessant d'images, de sons. Comment parler d'acte citoyen lorsque j'agis à l'instar d'un consommateur qui réduit l'espace et le temps qui le séparent du produit qui l'intéresse ? La « démocratie numérique » ne fait pas de différence entre le vote et la commande, la signature et le relevé d'identité bancaire, et se contrefiche de la personne qui s'assied en face de l'écran. Aller au bureau de vote, c'est élever un rempart contre l'avancée toujours croissante du consumérisme dans la société.

Un problème plus pratique se pose en outre : celui de la vérification de l'identité de l'électeur. Le ministère de l'intérieur aurait beau fournir à chacun un identifiant et un code confidentiel, jamais on se saurait qui a la souris entre les doigts. Mais le plus inquiétant ne se trouve sans doute pas là. Après les révélations d'Edward Snowden sur l'ampleur de l'espionnage effectué par la NSA en juin 2013 et la faille d'internet en avril 2014 surnommée « Heartbleed » (il s'agit d'une faille historique lors de laquelle la clé de cryptage OpenSSL, qui garantit en principe la sécurité des transactions et la confidentialité des données privées, a été l'objet d'une terrible négligence dans ses mises à jour et, de ce fait, ne fonctionne que partiellement depuis… plus de deux ans!), on est en droit de s'inquiéter ; car avec un système de vote électronique à distance, la possibilité qu'un individu s'empare des données relatives à l'identité de citoyens et s'en serve à d'autres fins (voter à leur place, ou en faire un tout autre usage), ne serait pas à exclure. Mais si ce scénario reste peu probable, quoiqu' envisageable, un autre l'est beaucoup plus : l'utilisation des données confidentielles à but commercial. On sait que Google a étroitement collaboré avec la NSA dans son programme d'espionnage PRISM, et que l'entreprise a vendu les données collectées à d'autres sociétés afin que celles-ci puissent cibler leurs consommateurs. A vrai dire, il ne serait guère surprenant que certaines d'entre elles possèdent déjà de véritables CV (et par millions). On devine la ligne manquante, que la « démocratie numérique » pourrait venir combler : la nature des votes lors des élections… Dans mon isoloir de misère, je suis au moins sûr de ne pas me faire ficher sur ce point.

Finalement, l'idée d'un vote par internet généralisé n'est que le produit d'une tendance de nos sociétés à toujours « progresser », à repousser les limites de nos conditions de vie, dans le sens d'une compression perpétuelle du temps et de l'espace. Sauf que cette fois, il est question non pas des courses au supermarché, des livres peu chers, ou du sexe, mais de l'expression la plus fondamentale de nos démocraties : le vote. Et à signification irréductible correspondent temps et espaces irréductibles. Dans toute société, il y a des rites sacrés qui ne sauraient être remis en questions : les cérémonies du baptême, du mariage, ou de l'enterrement en attestent. Et s'ils revêtent souvent une dimension religieuse, aller au bureau de vote, s'enfermer dans l'isoloir, glisser le petit papier dans l'enveloppe et remettre celle-ci dans l'urne, constitue également un rituel, laïc cependant, qui s'ancre dans une culture particulière : celle de la démocratie.

 

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