Quand les petites nations voient grand

Le référendum Écossais du 18 septembre n'a certes pas débouché sur l'indépendance du pays vis-à-vis du Royaume-Uni (le non ayant triomphé à 55%), mais a cependant ouvert à l'Europe une véritable boîte de Pandore, de laquelle sont soudain sortis des multiples voix autonomistes, séparatistes. De la Catalogne à la Bavière, en passant par la Flandre et les pays Basques, ou encore par les régions hongroises de la Slovaquie, de la Roumanie et de Serbie, partout un chant commun retentit, celui de l'espoir d'une renaissance nationale. Il ne faudrait pourtant pas considérer ces revendications éparses comme un réveil subit des identités, comme les médias de masse ont tendance à le montrer : on passerait là à côté d'une histoire richissime, celles de luttes, de tensions durables entre petits et grands, entre minorités et États. Ces récents appels à l'indépendance, à l'autonomie, ou à la simple reconnaissance émanent-ils tous d'un ensemble homogène que l'on pourrait regrouper sous le terme de « nation »? De même, tous se concentrent-ils autour d'un même objectif, à l'instar de l’Écosse la semaine dernière ? Au vu de la diversité linguistiques, ethniques voire religieuse, rassembler ces entités sous une même catégorie relèverait d'une pure simplification.

 

Elles ont cependant toutes une caractéristique commune : elles affirment que leur identité n'est pas considérée comme elle l'entendent. Il y aurait un écart majeur entre elles et les réalités politiques, territoriales, administratives de l'espace où elles se trouvent. Ainsi naît le désir de reconnaissance, que toutes les « nations sans État », minorités nationales ethniques ou linguistiques, partagent, à différents degrés : certains revendiquent l'indépendance (Écosse, Catalogne, Pays-Basques,…), d'autres un ralliement à l’État qui abrite leur nation (minorité hongroise de Roumanie), et d'autres encore une simple autonomie administrative et linguistique (Frise, province multi-étatique dont le territoire s'étend du Nord-Est des Pays-Bas au Nord du Land allemand Schleswig-Holstein). Ces entités se trouvent à l'intérieur d' États qui, en règle générale, promeuvent une culture, une langue, une religion, différente, ou au moins en partie, de la leur.

 

A cet égard, il convient de concevoir le rapport entre deux cultures comme un rapport de force ; et l'utilisation de la langue en est peut-être le plus grand révélateur. Nous avons affaire à des États qui n'ont qu'une langue officielle, les autres étant reléguées à d'autres statuts, à la « langue régionale ». Une hiérarchie est partout établie : le catalan, le hongrois en Roumanie, ou, dans une moindre mesure, le Sarde, occupent une place inférieure à celle du castillan, du roumain ou de l'italien. La langue est un outil de puissance culturelle, et c'est faire preuve de peu de discernement que de considérer l'effort de rétablissement et de diffusion du basque, du romanche (pratiqué dans le Canton des Grisons en Suisse), ou du breton comme une simple affaire de folklore. A ce titre, il un un événement très récent qui illustre le pouvoir culturel et – a fortiori - politique qu'à une langue. Après le renversement de Viktor Ianoukovitch le 22 février 2014, le Parlement Ukrainien a décidé, afin d'affermir la prédominance de Kiev sur l'ensemble du territoire, de supprimer le russe comme deuxième langue officielle, lorsque tout l'Est du pays le pratique. De nombreuses analyses convergent pour affirmer que cette mesure a été l'une des principales causes du soulèvement des provinces de la partie orientale de l'Ukraine. "En politique, l'utilisation de la langue est un marqueur: 'Vous êtes avec nous ou contre nous'", souligne à ce propose la sociologue ukrainienne Irina Bekechkina interrogée par l'AFP.

 

Cependant, cette explication purement linguistique reste incomplète. Il est des États qui ne souffrent aucune opposition intérieure majeure provenant d'une minorité, lorsqu'une pluralité de langues y sont pratiquées. La Suisse en est le meilleur exemple. Il est possible d'avoir le sentiment d'appartenir à un même groupe sans pour autant parler la même langue. Sans doute la clef du problème se trouve dans le terme même de « nation ». Le problème est donc aussi politique. De nombreuses communautés en Europe se sentent différentes de celles qui sont représentées par les pouvoir centraux. Ce sentiment « national » ne se limite pas à la langue, aux traditions locales, aux institutions sociales, à la culture, en général. La romancière allemande Anna Seghers définissait la nation non pas comme une entité ethnique ou linguistique homogène mais comme une « expérience commune de la vie » (« eine gemeinsame Erlebnis des Lebens »). Il y a l'idée, dans les fondements de l'indépendantisme, que la souveraineté doit revenir à la nation, à cette communauté d'hommes et de femmes animée par un sentiment commun d'appartenance à un même groupe. A cet égard, il n'est pas inutile de se rappeler l'un des piliers idéologiques de la révolution française : la souveraineté, jadis confisquée par le roi et la noblesse, revient à la nation.

 

Mais finalement, c'est le bien le problème de la souveraineté que l'on retrouve comme un écho dans toutes les voix autonomistes, indépendantistes qui émergent de ce vieux continent. Il apparaît à beaucoup que le pouvoir leur échappe, qu'ils n'ont pas les moyens suffisants pour maîtriser leur propre destin. Aussi, s'appuyant sur des textes internationaux, comme la « déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux » des Nations Unies (résolution N°1514), les partis autonomistes et indépendantistes revendiquent une série de droits fondés sur les principes suivants :

 

- Droit de pratiquer légalement et officiellement les langues et les cultures qui sont les leurs, en les enseignant et en les diffusant

- Droit de maîtriser leur propre développement économique et social

- Droit à la reconnaissance comme peuple ou comme nation

- Droit à l'autodétermination, pour laquelle le peuple est souverain, et qui passe par l'organisation de référendums.

 

 

Cependant, on conviendra que toutes les minorités culturelles d'Europe ne sont pas des « nations » à part entière, et que d'autres catégories seraient plus satisfaisantes. La nation est en effet le degré le plus élevé d'une forme de communauté. Elle se différencie de la région, ou de la minorité ethnique en ceci qu'elle entretient une culture propre, indépendante et distincte des autres. D'autre part, il est dans les groupes culturels que nous examinons des « anciennes nations », qui au fil du temps se sont diluées dans celles qui les ont contenues ; car, étant composée avant tout d'hommes et de femmes, la nation est un corps vivant mortel. Certaines ont perdu une bataille culturelle, qui s'est jouée sur des siècles entiers. Ainsi, au vu de la diversité des cas auxquels notre continent est confronté, une typologie des minorités culturelles s'impose :

 

La première catégorie est celle des « nations sans État ». L’Écosse et la Catalogne, qui à la fin de l'année auront décidé (de manière légale ou non) de leur sort au sein de leur État respectif, apparaissent comme les plus évidentes. Le constat de la ressemblance de leur destin dans l'histoire est d'ailleurs troublante : C'est au début du XVIIIe siècle qu'elles perdent leur autonomie vis-à-vis de Londres et de Madrid, en 1707 pour l’Écosse, avec le traité de l'union, et en 1716 pour les catalans, par le décret Nueva Planta. Elles connaissent au 19e siècle une véritable renaissance nationale, la renaixença en Catalogne, qui se manifeste par les arts : c'est à cette période que les principaux poètes écossais, dont Robert Burns, véritable William Wallace des temps modernes, voient le jour et produisent leurs œuvres. La différence notable que l'on trouve entre les deux entités réside dans la langue. Lorsque l'anglais a largement triomphé du gaélique dès le XVIIIe siècle en Écosse, avec l'établissement d'une population anglaise dans les Highlands suite à la disparition des clans et l'emprise économique autant dans les villes que dans les campagnes (élevage d'ovins), jamais le castillan n'a su s'imposer véritablement en Catalogne, et, s'il est aujourd'hui au coude-à-coude avec le catalan dans le domaine administratif et éducatif, il n'est que peu pratiqué dans la langue orale. C'est sans doute là un facteur déterminant, qui contribue à souder les consciences. Si Madrid refuse catégoriquement de reconnaître la légitimité du prochain vote du 9 novembre, c'est bien que, contrairement à Londres (du moins en 2011, au moment de l'officialisation du scrutin), la capitale de l’État espagnol aurait toutes les chances de perdre sa région la plus riche. Dans cette catégorie des nations sans État, on peut citer également le Pays de Galles, où le gallois connaît un profond renouveau, les Îles Féroé, qui dans leur insularité ont su développer une identité et une langue propre ( le féringien, langue scandinave Ouest, à l'instar de l'Islandais, qui côtoie la danois) distinctes du Danemark, la Flandre, dont l'idiosyncrasie s'est construite en grande partie en réaction aux multiples tentatives d'assimilation opérées par le pouvoir wallon francophone, les Pays Basques, la Galicie, la Sardaigne, que l'Italie a tenté en vain de convertir à son identité, ou encore l'Île de Man, petit territoire situé entre l'Irlande du Nord et le Sud-Ouest de l'Ecosse, qui pratique encore sa propre langue, le Mannois. Les cas de la Cachoubie, de la Frise et de la Sorabie posent problème. La Cachoubie n'a pas développé une culture indépendante de la Pologne, si ce n'est la langue. La Frise, à cheval sur deux pays, et pratiquant trois langues différentes (hollandais, allemand et frison) paraît trop divisée pour prétendre au titre de nation. La Sorabie, enclavée entre l'Allemagne, la Pologne et la République Tchèque, de tout temps dominée par d'autres puissances, n'a pas pu protéger son identité comme le fit la Pologne des siècles sous le joug des russes et des allemands.

 

Une seconde catégorie serait celle des « régions à forte identité ». La Bretagne ou la Corse semblent offrir de très bons exemple. Celles-ci font partie de ces « anciennes nations » qui ont perdu au fil du temps la bataille culturelle contre l’État central. Elles ont été trop assimilées pour prétendre au titre de « nation ». Cependant, elles ne sont pas comparables au cas de la Savoie, par exemple, qui, à l'image du plébiscite de 1860 qui donna le oui au ralliement à la France largement vainqueur (le non s'élevant à seulement une ou deux centaines de voix), n'a jamais fait preuve de résistance majeure face à l’État central. Si Corse et Bretagne ne sont aujourd'hui plus des nations, et que la France d'aujourd'hui ne souffre aucune revendication indépendantiste à la mesure des catalans ou des Écossais, c'est bien parce que l'histoire du pays est atypique. Très tôt Paris a voulu mettre la main sur le territoire du royaume dans la vision d'un État moderne et centralisé. Ainsi l'ordonnance Villers-Cotterêt de 1539 promulgue le français en tant que langue officielle. La Bretagne, autonome, garde son statut spécial jusqu'à la révolution française, mais ce n'est que sous la Troisième République et l'effort considérable de l’État à généraliser la pratique du français dans le pays et surtout dans les campagnes par l'instauration de l'école obligatoire qu'elle (et la Corse), perdront peu à peu leur identité et se fondront dans la culture française. Mais il faut bien comprendre que nulle autre nation que la France n'a entrepris une telle uniformisation culturelle et donc politique que la France en Europe. A titre de comparaison, l'Espagne compte sur son territoire trois « nations sans État », que l'effort trop modeste de Madrid dans l'éducation peut expliquer. Il est bien entendu d'autres entités culturelles et territoriales en Europe que l'on peut regrouper dans cette catégorie : Le pays des Same, ou Laponie, l'Alsace, trop déchirée entre France et Allemagne pour développer une culture vraiment indépendante et « nationale » (un dessinateur dit d'ailleurs « L'Alsace est comme les toilettes, toujours occupée ! ») , le Tyrol du Sud, la Cournouailles, le Frioul, et la Ladinie (circonscrite entre l'Italie et l'Autriche au Nord-Est).

 

Il existe enfin une troisième catégorie, aspirant tantôt à l'autonomie comme d'autres nations sans État ou régions à forte identité, tantôt au ralliement à l’État représentant leur nation : les minorités nationales. La plus grande d'entre elles est sans aucun doute la minorité hongroise, présente dans une grande partie de l'Europe de l'Est. L'actuel territoire de la Hongrie ne représente qu'un quart de l'espace magyarophone, les trois autres quarts se trouvant en Serbie, en Pologne, en Slovaquie, en Ukraine, en Autriche, mais surtout en Roumanie. Le sentiment d'appartenance à la nation hongroise, que l’État n'est plus à même de représenter depuis près d'un siècle, est particulièrement important. Ces minorités sont le fruit de la dislocation de l'empire austro-hongrois, orchestré par le traité de Trianon en 1920, qui est encore à bien des hongrois ce que le traité de Versailles fut aux allemands après la première guerre mondiale. Le Fidesc, parti conservateur au pouvoir, et le Jobbik, parti nationaliste, antisémite et néonazi, revendiquent de concert ces territoires perdus, et trouvent un écho considérable auprès des minorités hongroises. Plus au Sud, on trouve les Aroumains, peuple roman des Balkans réparti dans les régions du Sud du Danube, qui se caractérise par sa dispersion (Grèce, Bulgarie, Macédoine, Albanie,…). Ne disposant d'aucun territoire propre, ils luttent aujourd'hui pour la reconnaissance de leur langue auprès des Etats dans lesquels ils se trouvent. Les minorités russes d'Ukraine, de Lettonie, polonaises, et allemandes sont les autres principales minorités nationales que l'on trouve en Europe.

 

Ainsi, si on constate une certaine convergence de toutes ces entités culturelles vers un désir de reconnaissance plus ou moins important – le stade le plus élevé étant l'indépendance -, toutes ne peuvent porter à juste titre le nom de nation. Quel avenir pour toutes ces identités ? A l'heure de la mondialisation des échanges et de l'effacement progressif des cultures occidentales, on est en droit de s'inquiéter pour le devenir de ces entités culturelles. Car si l'on ne doute pas un instant de l'affermissement de l'identité écossaise, catalane ou flamande au cours des prochaines années, d'autres, plus petites et plus fragiles, à l'image des douze langues sames (de Laponie), dont trois sont déjà mortes et trois autres en voie d'extinction, ne survivront peut-être pas à ces épreuves. Toutefois, comme le montre Régis De Bray dans son essai « Éloge des frontières », de la suppression des frontières existantes en repoussent de nouvelles. Certains traits de nos cultures se forgent à l'épreuve du mondialisme et du consumérisme. Ainsi en va-t-il des identités. Le breton, le Mannois, le cornique, le frison, ou encore les langues romanches sont l'objet d'une véritable revalorisation, menée par des esprits tantôt nostalgiques d'un glorieux passé, tantôt soucieux de laisser une trace durable dans un monde où tout disparaît. La culture est comme les hommes : mortelle. Il s'agit maintenant de transmettre.

 

 

 

 

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