La conférence du cynisme

« Peut-on réussir une fermeture d’usine ? ».  Vous vous demandez sans doute, et à juste titre, s’il s’agit d’une pièce de théâtre humoristique. Raté. Ne réservez pas vos billets, il vous suffit de vous rendre à l’université Porte Dauphine, le vendredi 5 octobre, pour assister à … cette conférence !  Organisée par le MBA management des ressources humaines, Henri-Benjamin, présenté comme un DRH expérimenté-ou plus exactement un coupeur de têtes- propose de livrer ses secrets pour fermer « correctement » une usine, précisant qu’il faut « éviter  les pièges et ouvrir les fenêtres ».  Tout un programme !

Un retour en arrière s’impose pour comprendre la souffrance qui se cache derrière les fermetures d’usines ou les plans sociaux.  Les mots « ouvrir les fenêtres » rappellent tristement la situation de France Télécom dans les années 2000, où, sur fond de réorganisation mis en place par la direction dans un contexte d’ouverture à la concurrence, de désengagement de l’État (qui passe sous les 50% dans le capital de l’opérateur historique en 2004), plus de 60 salariés se sont suicidés. Déjà à l’époque, le PDG Didier Lombard expliquait « ces départs, je les ferai d’une façon ou d’une autre, par la porte ou par la fenêtre ».

Comment peut-on encore considérer qu’une fermeture d’usine peut-être« réussie » ?  Quand on décide de fermer une usine, c’est avant tout un drame pour les femmes et les hommes qui y travaillent mais aussi pour les bassins de vie. On a tous en tête, les images de ces salariés, les larmes aux yeux – je pense notamment ici aux Goodyear, aux Conti- usés par des mois de lutte et qui finissent par tomber les armes à la main, abandonnés de tous. Non quand une usine ferme, ce n’est pas simplement une nouvelle aventure paisible qui s’ouvre. C’est la fin d’un chapitre, d’une histoire, de toute une vie. Une fin souvent douloureuse entraînant son lot de drames humains. Et,même si certain le pense, « il ne suffit pas de traverser la rue pour trouver du boulot ».

Les chiffres sont accablants. Une note de la Fabrique de l’industrie rédigée indiquait qu’en France, seuls 48 % des travailleurs licenciés – quel que soit leur secteur d’activité – retrouvaient un emploi dans les deux années suivant leur licenciement. Un exemple me vient en tête : Goodyear. En 2014, l’usine ferme après des mois de lutte. Ne revenons pas sur le comportement de l’Etat et des patrons voyous, tout le monde connait aujourd’hui la vérité. Mais le constat est qu’après la fermeture de l’usine entraînant 1143 licenciements, on compte 12 décès, dont 9 pour maladie… et 3 suicides. Les divorces et les dépressions se sont multipliés. Voilà la réalité.

Autre exemple « emblématique », l’usine Continental de Clairoix. Fermée en 2009, 500 personnes sont toujours au chômage, dont 200 au RSA, 400 divorcés et 5 suicidés. Une violence sociale qui vous glace le sang. Une violence sociale dans ce qu’elle a de plus infâme. Une violence de classes. En voyant cette affiche, j’ai immédiatement eu une pensée pour Michel Letupe, quarante-trois ans, qui, le lundi 16 avril 2012, s’est jeté sous un train, ne supportant pas la fermeture de l’usine.  43 ans, dont 20 de labeur à l’usine, noyé sous les griffes d’un capitalisme inhumain. Pourtant dès juillet 2011, une étude du cabinet Secafi, commandée par le CHSCT sur la situation psychologique des salariés indiquait que sur 800 « Conti » qui avaient répondu, 429 d’entre eux indiquait être « touchés psychologiquement avec tendance dépressive voire suicidaire ». Non, décidément une fermeture d’usine ne se passe jamais bien.

Cette conférences’inscrit dans un contexte particulier où les paroles se multiplient pour stigmatiser et faire des chômeurs les premiers responsables de leur situation. En passant par le désormais fameux « traverser la rue » au « il faut accepter des offres même si elles ne relèvent pas forcément de vos compétences», Emmanuel Macron veut faire croire que les femmes et les hommes sans travail seraient victimes de leur « inaction », indiquant, hier, que certains tombent dans la facilité et attende de trop de l’Etat.  En clair, une usine ferme, ce n’est pas grave, regardez ailleurs, vous aurez autre chose. De belles paroles mais loin d’être la réalité.  Toujours selon La Fabrique de l’Industrie, si ‘on regarde uniquement les salariés du secteur manufacturier : trois ans après leur licenciement, ils ne sont que 47 % à avoir retrouvé un emploi, contre 54 % des salariés du secteur abrité et 62 % du secteur des services, même soumis à concurrence internationale.

Une fermeture d’usine s’inscrit trop souvent dans le sang de celles et ceux qui ont participé à la création des richesses. Une fermeture d’usine n’est jamais une bonne nouvelle, aussi bien pour les salariés que pour les territoires. Non, définitivement non, une fermeture d’usine n’est jamais réussie.

La vraie réussite, c’est de redonner du souffle à l’industrialisation de la France au travers des usines de demain, véritables poumons économiques des territoires et solution pour relancer l’emploi. L’industrie est une richesse. 

Alors, à quand une conférence « comment créer une usine au service des territoires, des salariés et de l’intérêt général ? ». Une chose est sûre, j’y participerai.

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