Gilets Jaunes. Le peuple est venu réclamer son dû.

La colère s’est levée. Ce mouvement des gilets jaunes va marquer durablement le paysage politique français. Incontestablement il nous interpelle. Parfois, nous enjoue, d’autres fois, il nous révulse. Jamais plat, ni uniforme, il s’est construit au fil des semaines sur des cheminements intellectuels. Sur les ronds-points, ce n’est pas pétanque et barbecue. Les discussions foisonnent, les débats sont omniprésents. Nous syndicalistes, et j’en fait partie, avons au début regardé avec circonspection ce mouvement. Nos réflexes de militants et notre expérience des luttes ont été désarçonnés par cette mobilisation particulière. Les premiers débordements, quasi exclusivement l’œuvre de militant d’extrême droite, militants minoritaires, exposés au grand jour par les réseaux sociaux n’ont pas aidé. Je garde en mémoire la dénonciation, à la police, des migrants trouvés sur un camion, par quelques énergumènes écervelés, en marge d’un rassemblement dans la Somme. Nous avons été désarçonnés, nous qui avons tant l’habitude de mouvement structuré, organisé, construit sur des cahiers revendicatifs. Mais je crois, et il ne faut pas avoir peur de le dire, que nous avons aussi été un peu « aigris » de voir tant de monde se mobiliser alors que nous sommes en difficulté pour organiser un rapport de force face aux politiques dévastatrices d’Emmanuel Macron. Certains, et j’en fait partie, ont dit « mais vous étiez où pour les manifestations contre la loi travail, pour la réforme de la SNCF, contre l’état d’urgence ? ». Oui, c’est vrai, nous avons été en colère contre ces gens qui n’ont jamais ou très peu manifesté de leur vie et qui, d’un coup, se dressent partout sur le territoire. Mais jamais nous n’avons remis en cause la sincérité de leur colère, ni la justesse de leur mobilisation. Simplement, il a fallu du temps pour s’appréhender mutuellement, gilets jaunes et gilets rouges, ce sont deux mondes qui se rencontrent. Et, il faut aussi dire la vérité, nous avons dû faire céder la défiance à l’égard des syndicats et politiques. Nous ne sommes pas des ennemis, nous sommes dans le même combat, un combat de classes.

Samedi après samedi, les revendications ont émergé, fruits de multiples échanges. Alors que la colère est partie de la hausse sur le prix des carburants, nous en sommes, aujourd’hui, à exiger le rétablissement de l’ISF. Sur la notion de démocratie, les gilets jaunes ont mis sur le devant de la scène la question du RIC et de la proportionnelle. Sur la question du pouvoir d’achat, nous avons monté le curseur jusqu’à poser aujourd’hui une question simple : quelle répartition des richesses en France. Le chemin parcouru est immense. Pourtant, il a été semé d’embuches. Dix morts, des centaines de blessés, un traitement médiatique orienté, une répression policière toujours plus violente … Pourtant, jamais ces femmes et ces hommes n’ont cédé. Il faut saluer leur courage et leur détermination.

Après 8 samedis, nous sommes à un tournant. Enfermés dans les dorures de leurs bureaux, les soldats de la macronie sont acculés dans leurs derniers retranchements. Benjamin Griveaux, en champion de la médiocrité politique, s’évertue à jeter de l’huile sur le feu en passant du fameux « fumeur de clope qui roule au diesel » à « vous n’êtes que des agitateurs ». Ce gouvernement n’a, aujourd’hui, qu’une arme pour se maintenir au pouvoir : la répression. Oui la colère gronde, avec force, parfois avec violence. Mais comment ne pas le comprendre. Oui le comprendre. Et comprendre n’est pas excuser. Cette colère couve depuis trop longtemps. Quand la marmite explose, après plusieurs alertes, elle devient difficilement contrôlable. Le non au référendum de 2005 a été une première alerte. Le peuple, et son avis, ont été piétinés. Quel message plus violent que celui d’un gouvernement qui s’adresse à un peuple en lui disant « vous n’avez pas voté comme on voulait. On fera sans votre vote alors ». À force de piétiner le peuple, il se révolte. Les grandes leçons lassent les gens. Quand les politiques menées abiment les vies, brisent les espérances, la colère est la dernière alternative. On ne peut pas impunément insulter les gens, les mépriser, se gaver comme des rois dans les dorures de palais parisiens et demander aux gens de vivre dans la misère et la précarité. Le peuple est venu réclamer son dû. Il le prendra, de quelques manières que ce soit.

Dans la semaine, un ouvrier de 68 ans est mort. Ce n’est pas tant sa mort qui est ignoble, mais l’âge auquel ce pauvre homme était obligé de travailler pour survivre. Aujourd’hui, les salariés d’Air France sont en grève après le suicide de 3 salariés, en 5 semaines. Cette violence, personne n’en parle. Pourtant elle est là et, chaque jour, elle tue. Son nom : le capitalisme.

Que faire ? La réponse sera politique. Elle passera par des réponses claires et concrètes. L’enfumage ne marche plus. La grande consultation citoyenne, dont certains membres du gouvernement précisent déjà qu’elle n’a pas vocation à défaire ce qui a été fait, depuis 18 mois, est une fumisterie. Mais les gilets jaunes ne sont pas dupes. Ils savent. Ils se renseignent. Ils écoutent. À trop prendre les gens pour des « abrutis », on regarde une réalité qui n’existe que dans lunettes des premiers de cordés. Une décision sonne comme une évidence : rétablir l’ISF. Aujourd’hui 75% des français y sont favorables. C’est le premier préalable à toute forme de discussion.

Si Emmanuel Macron croit faire taire la colère par la répression et la matraque, il se trompe. A trop jouer avec le feu, on se brûle. L’incendie qui consume la France ne demande qu’à s’embraser. Le peuple est venu réclamer son dû. Il le prendra, de quelques manières que ce soit.

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