Confinement, jour 4. Les prémices du quotidien.

Carnet de bord. Confinement, jour 4. Extrait : "Pause. Briser la spirale de la peur. S’aérer l’esprit. Le livre devient un refuge inestimable. Le poids des mots contre le poids de la psychose. Oublier le quotidien le temps de quelques heures. C’est avec plaisir que je découvre l’histoire du navigateur Bernard Moitessier comptée par ma camarade Corinne Morel Darleux".

 6H30, les yeux s’ouvrent. Les réflexes de « l’ancienne vie », il convient de l’appeler ainsi tant rien ne sera désormais plus comme avant, ne disparaissent pas aussi facilement. Des détails changent, plus de batterie à mes deux portables. Premier café totalement « déconnecté ». Je me surprends à humer l’odeur du café. Quel plaisir de prendre ce café sur un balcon qui domine Paris. Cette solitude matinale à laquelle je m’habitue est agréable. J’ai l’impression que le temps est suspendu, arrêté. Deuxième café. J’aime ce bruit. Entendre le liquide couler sur la tasse. Certains se droguent à la cigarette, pour moi c’est le café. Des femmes et des hommes se sont jetés sur les pâtes et le riz, pour moi c’était les dosettes de café.

Une inquiétude vient fracasser ma quiétude, la nourriture. J’ai fait quelques courses, mais pas plus. Au regard des annonces des uns et des autres sur le probable, pour ne pas dire certaine, prolongation du confinement je m’interroge sur la pertinence de commander en ligne. Céder à la panique ou attendre ? Je me lance. Carrefour, Monoprix, Auchan … Impossible de se faire livrer avant ... le 1eavril. Je tergiverse, le créneau n’est désormais plus disponible. Il faudra affronter l’incertitude de la rue, la potentialité de croiser quelqu’un de trop près. Le climat est véritablement anxiogène. Et nous n’en sommes qu’au 4èmejour.

Mais avant de partir se ravitailler, place au footing matinal. Surtout ne pas oublier l’attestation. 135 euros pour courir ça fait mal, et pas qu’au poumon ! Même parcours qu’hier, mais en sens inverse. Et oui il faut varier les plaisirs. Toujours aussi peu de monde. Courir au milieu de la route, traverser sans regarder …  Je dois le dire on s’y habitue. Au loin un peu de bruit, je regarde. Trois personnes discutent. Mais diable que sont-elles aussi proches ? Les gens ne semblent pas prendre la mesure du choc sanitaire à venir. Je m’énerve intérieurement. 24 minutes plus tard, fin des vacances. Pas la même erreur qu’hier, je m’étire. Mieux vaut éviter les courbatures.

13H30. Après le repas, nouveau café au soleil pour faire un tour de l’actualité. Elle tourne autour d’un seul mot : COVID19. Je n’ai jamais connu cela. Même lors des attentats du 13 novembre, d’autres sujets venaient grossir les pages de la presse quotidienne. Une question se détache tout de même. Comment se fait-il que la France, 6èmepuissance économique mondiale, manque de masques ? Il faut remonter à 2011 pour comprendre. A la sortie de l’épidémie de grippe H1N1, Xavier Bertrand, Ministre de la Santé, fait le choix de ne pas renouveler le stock. Pire la France s'en est remise aux capacités industrielles de la Chine, aux dépens de la production nationale. On voit aujourd’hui le résultat. Je découvre en cherchant des informations que l’établissement qui gère ces stocks, l’EPRUS, (établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires) a vu ses moyens divisés par dix en 10 ans. On paye aujourd’hui une vision uniquement comptable. Dans son allocation de Lundi, Emmanuel Macron a affirmé que « plus rien ne serait jamais comme avant ». Des mots lourds de sens, dont nos attendrons une traduction en actes concrets. Pourquoi ne pas commencer immédiatement en répondant à la demande des salariés de l’usine LUXFER de Gerzat (Clermont-Ferrand) ? Cette usine, qui était la seule en Europe à fabriquer des bouteilles à oxygène médical, pourrait en cas de nationalisation immédiate permettre d’alimenter le pays mais aussi l’Europe concernant ce matériel médical. Oui, pour reprendre les mots du Président, « des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ». Sans attendre.

En cliquant d’une page à l’autre, je tombe sur les images de Bergame en Italie. Terrible. Terrifiant. Horrible. Clairement les mots manquent. Pourtant contrairement aux informations qui circulent les deux provinces italiennes où se situe la situation la plus extrême regroupent les meilleures structures sanitaires du pays, et même d’Europe. Le témoignage que livre sur le site du Monde me tétanise « quand il y a un tel afflux de malades, de toute façon, aucun système de santé n’est efficace. Si vous avez 20 % de lits supplémentaires, vous tenez juste vingt-quatre heures de plus. Si tout le monde est malade en même temps, on rentre dans une logique de guerre, et on pare au plus pressé. C’est ce qui explique la dramatique mortalité dans ces zones ». En guerre. Un mot choc. Et une logique implacable : choisir entre les malades les moins atteints. Qui aurait pu croire qu’en 2020 des camions militaires organiseraient des convois pour amener des dizaines de corps afin de pallier au manque de place dans les cimetières ? On se croirait dans une série hollywoodienne. La nôtre méritera sans doute plusieurs oscars, c’est dire.

Pause. Briser la spirale de la peur. S’aérer l’esprit. Le livre devient un refuge inestimable. Le poids des mots contre le poids de la psychose. Oublier le quotidien le temps de quelques heures. C’est avec plaisir que je découvre l’histoire du navigateur Bernard Moitessier comptée par ma camarade Corinne Morel Darleux. Un homme qui en 1968, alors qu’il est en tête première course à la voile autour du monde, en solitaire et sans escale, renoncer à franchir la ligne au nom de l’intérêt de la préservation de la planète. Ce choix « murement réfléchit » comme l’explique brillamment Corinne repose sur un principe, détaille par le navigateur lui-même « est-ce la sagesse que de se diriger vers un lieu où l’on sait qu’on ne retrouvera pas sa paix ? ». En tant qu’ancien sportif, je mesure le poids d’une telle décision. Renoncer à une victoire de légende pour rester fidèle à ses principes. Chapeau l’artiste.

Des principes rudement éprouvés par la période que nous traversons. En feuilletant les journaux, je découvre qu’un pharmacien situé sur le Boulevard Magenta vient d’être arrêté car il vendait des masques chirurgicaux 1,30 euros l’unité ! Quel scandale quand on voit que notre personnel hospitalier, en première ligne, manque de ce type de matériel. C’est presque criminel. Plutôt qu’une lourde peine, j’aimerai bien lui faire passer une journée avec le personnel soignant de la résidence services "Les Ecrins d’Aliénor" à Agen qui a fabriqué des masques avec des soutien-gorge récupérés chez des proches.

18H08. Alors que je regarde les Députés s’écharper sur la question du maintien ou non du dépôt des listes pour le second tour des municipales, un fil info « Le Monde » s’affiche sur mon portable. Je me frotte les yeux. Ai-je rêvé ? La Commission Européenne annonce par la voix de sa Présidente « suspendre les règles de discipline budgétaire ». Et dire qu’on nous expliquait depuis des années que cela n’était pas possible. Le dogme de l’austérité vient de se fracasser sur la réalité de la crise. Il y aura indubitablement un avant, et un après. Ne nous faisons pas d’illusions, la crise terminée certains voudront resserrer la vis. Il faudra mener le combat et tenir bon.

La fin de journée approche. Elle est finalement passée plus vite que prévu. Sans doute commence-t-on à s’habituer. Il le faudra, la période s’annonce longue, pénible, avec des hauts et des bas.

Au loin le ciel de Paris se couvre, comme si une chape de plomb tombait sur la capitale. À 20H, je serai comme chaque soir mon balcon, et vous ?

Demain s’ouvre un nouveau chapitre, celui de l’état d’urgence sanitaire.

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