Confinement, jour 6. Premier dimanche du nouveau monde.

9H00. J’ouvre les yeux. Enfin le soleil est de retour. Première nuit complète depuis le début du confinement. Peut-être le corps commence-t-il à s’habituer à cette période particulière. Ce matin c’est café au lit, après tout c’est dimanche ! Manque la lecture habituelle, le JDD. A défaut je continue de me plonger dans l’ouvrage de Corinne Morel Darleux. Alors que nous traversons une crise qui remet en cause notre modèle, sa plume interroge sur la société de consommation. Les mots sont forts, ils tapent dans notre inconscient, vont chercher nos contradictions pour nous mettre face à une vérité : sommes-nous heureux car nous possédons autant que notre voisin ou plus ? Un concept retient mon attention « la rivalité mimétique », à savoir « vouloir ce que possède l’autre et à tout faire pour l‘avoir ». Peu importe l’utilité, il faut l’avoir. Il ne s’agit pas pour l’auteure de remettre en cause le désir d’avoir quelque chose, chacun en est libre, mais bien d’expliquer qu’ici la pulsion d’acquisition provient d’un extérieur à soi. Elle n’est pas liée par notre désir d’avoir. Cette chose, simplement à vouloir être comme les autres. On mesure actuellement la futilité de cette course matérielle. La question qui va demain se poser est de savoir si on va remettre en cause « cette rivalité mimétique » ? Ne crions pas victoire trop tôt, le capitalisme a en lui des ressources insoupçonnables.

 

"Le premier médecin contaminé par le COVID19 est mort"

 

Vivre dans 27m2 nécessite un peu de rigueur dans le rangement. Ce n’est pas vraiment ce qui me caractérise depuis 6 jours. Décision est prise, cette après-midi ce sera rangement non pas de printemps mais de confinement. Au moment de faire couler mon troisième café, j’entends déjà ma mère crier que c’est trop, mon portable vibre. La vérité s’affiche sans fioriture sur mon écran. Le premier médecin contaminé par le COVID19 est mort. Cela devait arriver, nous en étions tous conscient. Mais le plus tard eu été le mieux. J’ai beaucoup apprécié la réaction de Patrick Peloux sur LCI : « il ne faut pas croire, nous avons tous la peur au ventre d’aller travailler en ce moment ». Il faut rendre hommage à ce médecin urgentiste Jean-Jacques Razafindranazy. C’est un héros des temps modernes, pas de capes mais une blouse blanche. J’invite très sincèrement toutes celles et ceux qui ne respectent pas les consignes à mémoriser son visage. C’est bien d’applaudir chaque soir à 20H, mais respecter les consignes c’est mieux. L’hôpital public, ce bien commun, notre bien commun est  aujourd’hui notre meilleure carte. Très clairement sans un système de santé de haut niveau nous serions déja dans la situation sanitaire de l’Italie. Il faudra en tirer les leçons et desserrer les cordons de la bourse pour lui redonner du souffle. La santé n’est pas un coût.

11H10. Je termine mes lacets pour profiter de ma respiration extérieure. Le froid cingle le visage, et la température s’est considérablement rafraichie. La sensation de liberté qui brise l’enfermement perpétuel fait vite oublier ces légers désagréments. Petit plaisir de ce footing, faire le tour en courant de la statue de Lion de la place Denfert Rochereau. Pas une voiture sur cette place d’habitude si animée. La sensation me coupe presque le souffle. Je redescends en longeant l’école d’architecture. Je jette un œil sur l’atelier d’art. Je commence à avoir mes habitudes. En terminant ma sortie je me promets de continuer à courir une fois que la vie normale aura repris son court. Après 6Km, la douche fait un bien fou. L’eau chaude à ce pouvoir de relaxer que je ne retrouve nulle part ailleurs. Trainer, prendre son temps, ça fait du bien de souffler. Je dois l’avouer. La pression des élections municipales a été au cœur de cette dernière période extrêmement importante. Mon corps avait commencé à tirer la sonnette d’alarme le week-end avant le premier tour avec un dos bloqué pendant 48H. Avec ce confinement, il se retape. C’est un point positif. Il faut savoir les prendre quand ils se présentent.

 

"L’amitié va jouer un rôle important dans les semaines à venir"

 

Avant de manger, petit coup de fil de mon meilleur ami Julien. Sur le moment je le déteste car il me décrit son dimanche, préparation de barbecue en famille. L’amitié va jouer un rôle important dans les semaines à venir. Comme pour le reste, je n’ai pas su prendre le temps depuis mon arrivée à Paris de consacrer du temps, ne serait-ce que par un sms ou un appel, à mes amis. Je me rends compte à quel point le tourbillon politique nous aspire de façon totale. Là aussi je devrais y remédier.

Après une heure de ménage utile, l’appartement ressemble enfin à quelque chose. Un intérieur rangé est source de plus de repos. La télé en fond sonore, je fais un tour des actualités. Encore une fois la ministre du travail Muriel Pénicaud se signale par son cynisme en se félicitant sur twitter « d’avoir trouvé un accord avec le BTP pour travailler ensemble à la reprise prochaine des chantiers pour la France ».  Bruno Le Maire promet même des primes de 1000 euros pour les salariés acceptant de travailler. 1000€, c’est donc cela le prix d’une vie pour ce gouvernement. Ces exigences viennent s’entrechoquer avec une nouvelle tragique. J’apprends vers 17H, suite à un communique de presse de la CGT Commerce, qu’Alain Siekappen Kemayou, 45 ans, responsable de la sécurité au centre commercial O’parinor est décédé des suites du COVID19. Comme chez les cheminots, la CGT est une grande famille. Quand on perd un ou une camarade, nous sommes toutes et tous ébranlés. On perd un des nôtres. J’invite le gouvernement à écouter l’appel du Président de la Région de Lombardie en Italie, Attilio Fontana, qui a demandé aux entreprises de cesser toutes leurs activités, à l'exception des chaînes d'approvisionnement essentielles. N’attendons pas le pire !

 

«Vous aviez la main sur le cœur faut mettre la main à la poche»

 

L’autre jour, j’évoquais l’état d’urgence sanitaire. Nous y sommes. Si des dispositions exceptionnelles sont nécessaires, le contenu est inquiétant pour ne pas dire explosif. Je me félicite que les Députés et Sénateurs communistes aient voté contre. Mais il va nous falloir beaucoup de pédagogie pour expliquer cette position. On sait combien en temps de crise l’irrationnel prend le dessus chez les gens, et nous pourrons, à tort, être accusés de ne pas jouer le jeu de « l’unité nationale ». Ce texte remet en cause le temps de travail hebdomadaire, impose aux salariés de prendre des congés et même le repos dominical. Au Sénat la Droite a refusé de mettre à contribution les hauts revenus comme l’ont proposé les députés communistes. La proposition n’avait pourtant rien de révolutionnaire : passer la fraction du revenu fiscal de référence supérieur de 3 à 5% pour les revenus à 2500.000 euros, à 500.000 euros ou à 1 million d’euros pour les contribuables.

J’ai souris aux mots de Pascal Salvoldelli à l’adresse de Bruno Retailleau « Vous aviez la main sur le cœur faut mettre la main à la poche ». Ils pleurent des larmes de crocodiles. Encore une fois ce sont les mêmes qui vont faire les efforts. Des millions de salariés qui sont au chômage partiel avec 84% du salaire, ont déjà commencé eux à payer ! Derrière les grands discours, toujours le même logiciel. Et comme le dit Pierre Laurent, sénateur PCF de Paris « le pays ne va pas le supporter bien longtemps ».

18H50. Le coup de massue de trop. En direct sur BFMTV, Xavier Bertrand, un des fossoyeurs de l’hôpital public, s’émeut du sort des caissières et parle de leur « utilité sociale ». Il ose même dire que demain « il faudra remettre de l’humain en politique ». Si le COVID19 tue, la honte non.

Ce soir enfin du sport à la télé avec la diffusion par Canal Plus d’un documentaire sur l’histoire du « classico » PSG OM. Une semaine sans sport, j’étouffe. Plus de NBA à regarder la nuit, plus de TOP14 le samedi, les grandes classiques de cyclisme annulées … Confinement et absence de sport, c’est la double peine. Ce soir inspection du portable, et immersion dans ce documentaire. Ça va faire du bien !

 

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