Faire confiance aux enseignants

Alors que la confiance devrait être de mise, les enseignants sont écartés des prises de décisions et nous devenons les tristes spectateurs de protocoles inapplicables et d'une institution plus à même d'assurer correctement sa mission de service public.

Lundi 2 Novembre, je reprends le chemin du collège avec une étrange sensation qui ne me quitte pas tout le long du trajet. J’ai l’impression d’un premier Septembre, avec l’envie de retrouver élèves et collègues mais avec cette appréhension d’un premier jour de classe. On ne s’est pourtant pas quitté il y a longtemps, à peine deux petites semaines, mais pourtant beaucoup de choses ont changé : le pays est en pleine deuxième vague épidémique et en partie confiné et, comme pour rajouter une touche à un tableau déjà bien morose, nous sommes en alerte attentats et en deuil de l’un de nos collègues : Samuel Paty, mort parce qu’enseignant, mort parce que défenseur de la liberté d’expression.

Ce Lundi 2 Novembre, force est de constater que l’appréhension ne m’est pas intime, elle est générale, elle est unanimement partagée. Ce n’est pas la hiérarchie qui peut nous rassurer, on sent bien que tout le monde bricole, que personne ne sait vraiment comment appréhender tout ça. La semaine passe, tout le monde y met du sien, tous les collègues font du mieux possible, changent leurs habitudes, mettent la main à la patte pour assurer notre mission de service public. Mais nous sommes seuls. Le ministre, notre hiérarchie, sont trop absents à nos côtés et parallèlement  trop présents sur les plateaux télé. Comme s'ils étaient complètement déconnectés de nos besoins, on apprend les décisions nationales par BFM, on reçoit des protocoles chargés de conditionnel, trop souvent inapplicables et réalisés sans concertation. On en oublie de rendre un hommage digne de ce nom à Samuel Paty, le tout sans que l'on ait notre mot à dire, sans même une heure banalisée pour se consulter. Et ça commence à faire beaucoup. 

Nous avons été collectivement attaqués à travers la mort de Samuel Paty. Nous, enseignants, parce que nous sommes la dernière incarnation de la République dans certains quartiers, nous sommes devenus une cible. Cela fait pourtant bien longtemps que nous nous rendons compte d'être des pansements, des cache-misères, nous voyons les difficultés sans pour autant avoir les moyens de traiter réellement les problèmes de fond. Le sentiment est partagé, nous sommes bien seuls. 

 Et dans ce contexte doublement inédit, nous sommes quand même debout, nous nous organisons, aux côtés des élèves, pour faire tenir notre institution, pour assurer nos missions, pour exercer notre métier. Nous ne cherchons pas de médailles, pas de reconnaissance particulière, pas de discours enflammés, nous demandons juste de nous aider plutôt que de nous mettre des bâtons dans les roues. Nous demandons de tout faire pour permettre aux écoles de rester ouvertes en appliquant un protocole réalisable. Le plus grand échec serait une fermeture totale des établissements, renvoyant les élèves à la maison et donc renforçant les inégalités déjà bien creusées pendant le premier confinement. Alors donnons les moyens aux écoles de rester ouvertes, permettons de dédoubler les classes pour ne pas que nos établissements se transforment en clusters géants, accompagnons les enseignants dans la mise en place du protocole, en consultant en amont et en donnant du temps aux établissements pour les mettre correctement en place. Cela veut dire banaliser du temps scolaire, une journée à minima, pour réfléchir ce protocole et penser sa mise en place concrète. 

Dans mon établissement, faute de soutien réel de la hiérarchie, Mardi, nous serons nombreux à nous mettre en grève. Nous ne serons pas réellement absents  mais au contraire, nous serons au collège pour avoir le temps que l'on ne nous donne pas, pour réfléchir ensemble à l'accueil des élèves, aux modalités pédagogiques et à l'application du protocole. Nous serons force de proposition et nous comptons bien nous faire entendre parce que s'il y a bien une chose dont je suis sûr c'est que ça ne peut plus continuer ainsi. 

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