La démocratie de l'opinion

A un peu plus d’un an de l’élection présidentielle, les candidats déclarés ou putatifs organisent leur pensée, construisent leur programme et se positionnent en tant que « présidentiable » dans l’espace politique et médiatique. Dans cette perspective, ils s’empressent d’asseoir leurs positions face aux thématiques édictées par le gouvernement et vis-à-vis desquelles il est admis que l’opinion publique soit en demande.  Ainsi, comprenons-nous, pour espérer l’emporter, les programmes des candidats et a fortiori ceux qui les incarnent doivent justifier d’une certaine fermeté, d’une rigueur en matière économique (politique budgétaire, dogme de la dette), sécuritaire (répression forte contre la criminalité), judiciaire (alourdissement des sanctions) ou encore sur la question de la laïcité – en réponse aux attendus supposés d’un corps électoral éclaté, sans repères idéologiques et anxieux quant à l’avenir qui se dessine.

Aussi, depuis plusieurs mois, les discours électoralistes s’organisent-ils autour des sujets « qui font l’actualité », en les instrumentalisant afin d’en tirer bénéfice sur le plan électoral. Là où la politique (et les campagnes), devraient être l’occasion d’ouvrir des voies, de définir une vision et un horizon, d’écrire un récit pour le pays et de proposer de nouvelles finalités collectives – celles-ci se voient nivelées par le bas, réduites à des prises de positions successives dont l’agenda est toujours subi et qui contribue in fine à la médiocrité du débat public. Pour les « présidentiables », il s’agit d’un calcul coût-bénéfice permanent en rapport à l’opinion, où la conviction est placée au second plan.

C’est dans ce contexte que les dernières semaines ont été marquées par les réunions en « non-mixité » organisées au sein du syndicat étudiant l’UNEF, fortement récusées par la droite et une partie de la gauche. Le repli communautaire et identitaire, le racialisme, l’islamo-gauchisme ou encore l’indigénisme sont brandis et pointés du doigt par le personnel politique qui anticiperait les inquiétudes des citoyens, en optant pour des prises de position en décalage avec le réel et en espérant en tirer parti. En effet, si l’opinion publique s’est bien durcie sur ces sujets depuis plusieurs années, ce phénomène culturel s’explique bien plus par l’influence politique et médiatique, que par une aversion réelle contre les réunions dites en « non-mixité » dont vraisemblablement tout le monde se fout. En focalisant le débat à dessein, il s’embrase et suscite des anxiétés et des peurs chez les citoyens. Cette tactique consistant à lancer un objet dans l’arène (comme ce fut le cas sur l’insécurité par exemple) et à amplifier un fait isolé, permet de légitimer une politique de fermeté sur les « principes républicains » (la dissolution administrative d’associations pratiquant ces réunions vient d’être votée au Sénat), tout en offrant aux responsables politiques l’opportunité de démontrer une certaine sévérité dans leur discours, bénéfique si l’on en croit la popularité des uns et des autres.

Paul Valéry disait : « le mensonge et la crédulité s’accouplent et engendrent l’opinion ». On voit ici, et je vais l’expliquer ci-après, que la construction d’une polémique nationale permet à chacun de tirer son épingle du jeu dans la quête du pouvoir, en réaffirmant un positionnement de défenseur de la République, sur la base d’un fait tout à fait mineur à l’échelle du pays et dans la vie des « gens ». Si l’on envisage le style populiste comme le triptyque démagogie-simplification-stigmatisation, qui fait souvent sa marque de fabrique, on ne peut définir autrement ce qu’il s’est passé dans ce cas précis.

En réalité, de quoi s’agit-il dans cette affaire ? Au détriment de quel autre sujet de fond, la polarisation des débats autour de ces réunions se fait-elle ?

La minorité a été scientifiquement définie comme « une catégorie naturalisée par la discrimination » par Didier Fassin, ou plus poétiquement exprimée comme « une communauté de souffrance partagée » par Aimé Césaire. Face à cette définition, comment manquer à ce point d’empathie, d’humanité ou tout simplement de capacité de compréhension basique du monde social, pour condamner en bloc et sans nuance, l’idée que des hommes et des femmes ayant en partage une souffrance, décident de façon circonstancielle de se retrouver pour échanger autour de celle-ci ? Si les blancs sont « interdits » dans le cas de ces réunions - ou bien les hommes lorsqu’il s’agit de réunions entre femmes - peut-être pourrions-nous d’abord nous interroger sur la valeur ajoutée de notre présence dans un tel comité. Que peut justifier ma présence, alors que jamais dans ma vie je n’ai rencontré ces violences ? Parler de viol et de harcèlement aux femmes ? De violences policières ou de racisme aux personnes racisées ? Comment s’envisager à ce point omnipotent pour ne pas supporter un instant l’absence de l’homme blanc dans une réunion lambda (la présidente de l’UNEF a précisé que ces réunions ne constituaient pas des lieux de prise de décisions). Quelle susceptibilité ! Notre place est celle d’allié. À ce titre, il est important d’écouter, de comprendre, de s’indigner. Rappelons qu’il est toujours possible de discuter de ces sujets avec les personnes concernées a posteriori, après qu’elles ont d’abord pu se retrouver, s’écouter et se solidariser. « Se vouloir libre, c’est aussi vouloir les autres libres », voilà ce que disait Simone de Beauvoir. En l’espèce, il s’agit d’être libre de se retrouver en vase-clos pour parler de soi avec ceux que l’on a choisi.

La question qui se pose, à la suite de ce constat, est celle du sujet occulté par cette polémique. Peut-être même celui à l’origine de ces réunions en « non-mixité ». S'agissant des discriminations mentionnées plus haut, où sont les débats et les indignations lorsque le Défenseur des Droits – autorité administrative indépendante et constitutionnelle – publie un rapport « Discriminations et origines : l’urgence d’agir », dans lequel on apprend que les personnes perçues comme « noires ou arabes » sont 20 fois plus contrôlées en moyenne que les autres (l’expérience dans le cercle proche est toute aussi éloquente : tous mes amis perçus comme tels se sont déjà fait contrôler, cela ne m’est jamais arrivé). Ce même rapport parle des traitements défavorables dans l’accès à l’emploi, au logement… Nous pourrions aussi citer le rapport de l’OCDE sur l’état de la mobilité sociale en France de 2019 dans lequel on apprend que la machine à faire progresser l’individu au cours de sa vie et d’une génération à l’autre est grippée depuis plus de 10 ans. La société se scinde dès lors qu’un plancher adhérent empêche l’ascension sociale chez les plus défavorisés et qu’a contrario la monopolisation des opportunités crée un plafond adhérent chez les plus favorisés.

La conséquence de ces faits - par ailleurs étayée par de nombreux autres rapports – n’est autre que ce que l’on a pu voir en photo sur les réseaux sociaux en réponse à cette polémique : des conseils des ministres sous la 5ème République composées quasiment exclusivement d’hommes blancs (pour les ministères régaliens la part des femmes ne représente que 16% des ministres), des conseils d’Administration des entreprises du CAC40 constitués eux aussi essentiellement, voir exclusivement d’hommes blancs (100% des PDG de ces groupes sont des hommes blancs). Des réunions en « non-mixité » depuis des décennies, mais ici acceptables. Voilà une réalité dont on ne parle pas lorsque l’on s’attache à concentrer le débat sur un non-événement. L’objectivation de ces réalités n’est pas facile à appréhender puisqu’elles dénoncent de facto la faillite de l’État, d’un système – qui discrimine en son sein et sans arrêt les minorités. Dès lors, peut-être est-il plus aisé de tenter de comprendre ces réunions où l’on parle entre soi de ces sujets, sans pour autant se couper des autres, de ses alliés qui sont en effet eux aussi capables de participer au combat en faveur de la justice sociale.

Ce que je viens de décrire, recoupe des travaux innombrables de sociologues, historiens, anthropologues, philosophes qui étudient rigoureusement ces mécanismes de production de hiérarchies (sociale, raciale, de genre), pour les expliquer dans les meilleures universités du monde. Ils sont aujourd’hui perçus en France comme des « islamo-gauchistes », terme qui sous-entend que ces études (de la plus grande rigueur empirique et théorique) seraient complaisantes avec l’islamisme radical … Cela se passe de commentaire, si ce n’est de dire que les attentats ayant traumatisé la France ces dernières années permettent aujourd’hui de consolider et de légitimer le processus qui tend à disqualifier tous ceux qui essayent de comprendre l’origine du mal et les souffrances des uns et des autres.

Les projets politiques qui vont s’affronter dans les mois à venir, qui définiront l’avenir de notre pays, ne peuvent être soumis au diktat de l’opinion. La politique meurt si elle s’exerce en réaction permanente aux tweets, polls and stocks rappelait Obama. Il s’agit de convaincre, de persuader et de travailler au nom d’un futur collectif ouvert - où l’altérité est une chance - ferme sur les valeurs humanistes qui font la France et qui permettront de faire advenir un avenir meilleur.

Face à cela, et pour ne pas tomber dans le piège des forces conservatrices (qui dépassent les partis politiques), nous faisant perdre pied dans un brouhaha médiatique violent, saturé et inintelligible, nous devons nous inspirer des préceptes de la philosophie antique : Sapere aude ! - « Ose savoir » ; un savoir empathique, une connaissance des conditions matérielles d’existence, pour nous aider à mieux comprendre le monde, ses réalités déniées et combattre la construction d’une imagination sans prise avec le réel et collectivement entretenue.

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