Dans un des quartiers les plus pauvres de Marseille, non loin de la gare St Charles, un bâtiment à la façade défraîchie, abrite un monde de femmes.
Le Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS), Chez Simone, accueille et accompagne soixante-deux femmes isolées et vulnérables. Des femmes aux vies abîmées et aux parcours inclassables, recrachées par la société. Dans un dernier geste symbolique, l’État, avec toute sa noblesse et en guise de compensation sociale, leur offre une chambre. Comme partout où il est donné l’occasion de se retrouver entre soi, il s’exprime dans ce huis clos une autre forme de liberté.
Derrière chacune de ces femmes, il plane une histoire indicible : trop longue, trop douloureuse, trop oubliée. Il n’est nullement question de s’approprier leur voix singulière. En revanche, ce qu’il reste à dire, c’est la force et l’humanité de ce qui se manifeste dans le Centre. Raconter cet endroit qui échappe à bien des normes, raconter son fonctionnement et ses aléas, raconter ses actrices, en somme, c’est mettre de la lumière là où il y en a. Il s’agit aussi de dire l’importance d’un tel dispositif et sa fonction salutaire, de mettre la société face à la violence qu’elle produit sur un public spécifique, et de montrer la nécessité, parfois la difficulté, de cet accompagnement.
Alors que tout concourt à l’invisibilisation des exclues, que chaque euro d’argent public dépensé à destination des plus précaires est sujet à caution, que les travailleuses du champ social sont dévaluées, il m’apparaît qu’ouvrir les portes et par là même les esprits, pourrait modestement contribuer à la réhabilitation de ces femmes, au vu et au su de toustes.
Le Centre, c’est ce noyau où se déploient des trajectoires de femmes. Un lieu hors du commun où foisonnent des humanités différemment avec une épaisseur et une résilience qui apostrophent. Voici une fenêtre entrebâillée sur un monde, ses interactions, qui donne à voir une partie de la réalité quotidienne des “assistées”. Il m’apparait nécessaire de déconstruire certains fantasmes, tout en portant en creux une réflexion sur la façon dont la société traite ses concitoyennes les plus faibles et démunies, et en questionnant la féminisation de la précarité. « La masculinité c’est la richesse des pauvres, c’est ce que vous avez quand le monde vous enlève tout »[1], qu’en est-il alors pour ces femmes ?
La première fois que je les ai rencontrées, c’était lors du déménagement. À l’époque, elles vivaient dans une ancienne école, proche des quartiers nord. Depuis des années, elles partageaient des salles de classes transformées en dortoir. Elles étaient dix par salle, deux mètres à peine séparaient les lits et il leur fallait traverser la cour de l’école pour atteindre des sanitaires vétustes. J’étais épaté par l’organisation méthodique des dortoirs. Malgré un espace personnel réduit au minimum, il existait dans l’appropriation de cet espace une méticulosité à vouloir le rendre le plus convenable et présentable possible. Rien de comparable avec le foutoir qu’on peut observer dans un centre d’hébergement pour hommes.
C’était en fin d’après-midi, le soleil méditerranéen brillait, et l’on sentait toute l’agitation que cette dernière célébration provoquait chez les protagonistes rassemblées dans la cour. Un fond sonore musical populaire et entraînant, une ambiance festive, enivrante – des effluves de bière, de vodka et d’herbe flottent dans l’air – des petits groupes disséminés de part et d’autre, expression des affinités créées au fil du temps dans le collectif, un buffet abondant dans la salle commune, attendent le début de la cérémonie. Quitter un chez soi est toujours un arrachement. Il l’est encore plus quand ce chez soi est tout ce qui reste. Mais si l’atmosphère est pour l’instant joyeuse, c’est parce que ce départ est choisi. Le déménagement qui commencera demain, est synonyme d’une promesse.
La promesse d’un nouveau lieu de vie, toujours riche en possibilités. L’équipe le décrit comme plus grand, plus beau, plus décent, avec des chambres, seules ou en duo, et leurs propres sanitaires. Vous rendez-vous compte ? Fini le dortoir, fini d’être tributaire du rythme des autres, finies les traversées nocturnes et froides en sous-vêtement pour assouvir un besoin, finies les installations de fortune.
Le directeur, un homme doux et qui a roulé sa bosse, apprécié de toutes, les cheveux en pétard, les vêtements amples et élimés, la voix éraillée d’un gros fumeur, ouvre la cérémonie. Il est fier du travail accompli et de pouvoir bientôt offrir à ces femmes un hébergement digne de ce nom, il est reconnaissant de l’équipe dévouée du CHRS et finit par dire son affection pour les femmes qui passent par ici. Il ne s’étale pas : merci à toutes et bonne installation. Les applaudissements sont soutenus, les gestes sont excentriques tout comme les acclamations, l’émotion n’est pas contenue en ce lieu, le filtre social a dégagé.
Vient le tour des femmes hébergées. Successivement les plus anciennes prennent la parole. Madame Rita lève son corps lourd et éclopé de sa chaise avec l’aide d’une assistante, pour attraper le micro. D’origine italienne, elle est la doyenne, on ne sait plus vraiment depuis combien de temps elle est arrivée ici. Elle s’exprime avec un accent à couper au couteau, qui contribue à asseoir sa forte personnalité. Son discours est expéditif. Prise par l’émotion, ses mots se transforment en sanglots, je m’escrime à saisir par bribes le contenu de son propos. Qu’importe, nul besoin de mots pour comprendre ce qui se joue devant mes yeux et pour être cueilli par la nostalgie qu’elle témoigne. La nostalgie de dire adieu à un endroit auquel on s’attache en dépit de conditions de vie déplorables. À sa suite, c’est une femme trans, débridée, qui demande la parole et qui prend avec maladresse le micro. De la même manière que Madame Rita, son discours est saccadé, fait d’exclamations, de pleurs et de remerciements à l’égard de l’équipe et des co-hébergées. Elle parle du refuge et de la famille qu’elle a trouvés ici. Les plus jeunes, plus réservées, la regardent captivées, les joues perlées de larmes. On est loin des discours convenus, de ceux qui laissent indifférents. Toute l’assemblée est émue devant cette démonstration de sororité, qui occulte l’espace d’un instant, la violence qui s’exprime partout ailleurs.
Pour clôturer la cérémonie et laisser place à la fête, hébergées et travailleuses entonnent une chanson toutes ensemble. Mes poils se hérissent à l’écoute de cette harmonie dissonante.
Maintenant les gens dansent dans un enthousiasme communicatif. Je déambule entre elles, je trinque, en sentant quelques regards insistants. Il faut dire que je suis parmi elles comme un oiseau tombé du nid avec mon air de minot. L’une d’entre elles me donne 16 ans, sans que cela ne l’empêche pour autant, après avoir inspecté ma main, de me dire qu’elle connaît à présent l’apparence de mon sexe, tout en me suggérant son savoir-faire pour satisfaire un homme. Désemparé, je botte en touche au détour d’une boutade et lui dis à elle et quelques autres, à bientôt, Chez Simone.
Je les retrouve, quelques semaines plus tard, lors d’une réunion d’expression, qui a lieu tous les mardis en fin de journée. C’est le moment où les femmes et les professionnelles se réunissent pour parler de la cohabitation, pour formuler des demandes, pour proposer des activités. C’est le moment où l’on essaie d’adoucir la vie, en somme.
En général elles sont une vingtaine, soit un tiers des hébergées, présentes dans la salle commune. Nous sommes installés anarchiquement en rond dans cette pièce multifonctionnelle, qui donne sur la petite cour intérieure du Centre. Je m’assois à côté d’une vielle dame. Elle porte un voile et tient une béquille entre ses mains. Son visage doux, ridé avec ses lèvres recroquevillées, me sourit. Ce jour-là, l’infirmière du Centre introduit la réunion. Elle annonce son départ, après trois années passées à s’occuper des femmes hébergées avec sollicitude. Madame Rita, dont la chambre jouxte l’infirmerie, s’exclame dans une langue qui lui appartient. Des pleurs retentissent. C’est le troisième départ en l’espace de quelques semaines. Le sentiment d’abandon est inéluctable, l’équipe le sait. Il faut comprendre l’intensité des rapports dans le Centre, le sas qu’il représente pour des personnes abimées, qui déposent beaucoup d’elles-mêmes et qui investissent chacune de leur relation. D’un coup, le vide. La trahison. Le rejet, à nouveau.
La réunion se poursuit après cette interruption, grâce aux mots rassurants et à propos dispensés en aparté par l’infirmière. Pendant tout ce temps, sans vraiment m’en rendre compte, ma voisine a attrapé ma main, qu’elle continue de tenir avec délicatesse. Les femmes musulmanes présentes, plutôt âgées, ont quant à elles une émotion contenue, la tristesse se lit sur leur visage. Les horaires d’ouverture de la salle commune, la propreté des étages, une sortie au palais du Pharo, la visite des familles, sont les sujets à l’ordre du jour. Ce dernier point concernant l’éventuelle visite de la famille fait l’objet d’une discussion. Si aucune des femmes ne s’oppose à ce que celles qui ont la chance de pouvoir avoir de la visite puissent en bénéficier, elles sont nombreuses à dire à quel point cela peut déstabiliser celles qui n’ont pas cette chance. À voix basse, elle me souffle le nombre « dix ». Ça fait 10 ans qu’elle n’a pas vu ses enfants, me dit-elle. « Je refuse de leur dire où je vis ». La honte sociale fait partie de leur dénominateur commun.
Chez Simone est un lieu de passage, parfois d’ancrage, où des femmes prennent soin d’autres femmes. L’accueil y est inconditionnel. Ce sont les visages féminins de Marseille, ces Simone qui sont passées par le vieux port, qui forcent le respect et l’admiration.
[1] Edouard Louis dans une interview pour Mediapart