Être prof, c'est (aussi) être contesté

« Je tire la sonnette d'alarme », « On s'autocensure », « plus moyen d'enseigner ces sujets »: à l'approche d'échéances électorales nationales, espérons que le moins de collègue possible accepte cette année de se déverser dans les colonnes des journaux les plus réactionnaires. L'école démocratique, républicaine et publique fait face à de réelles menaces... qui ne sont pas ses élèves.

Dans ma relation prof-élève, j’ai principalement deux inquiétudes. D’un côté la classe complètement éteinte, ne réagissant qu’aux annonces d’absence et ne s’enthousiasmant pour strictement rien qui touche un tant soit peu le domaine scolaire. D’un autre, les incontrôlables, prêts à tout pour empêcher son prof de terminer la séance et refusant catégoriquement de respecter la moindre règle élémentaire de vie commune. J’ose penser que chaque prof ayant eu un parcours traditionnel a pu croiser au moins une fois l’un de ces deux cas. 

Lors de mon inspection de titularisation, l’inspecteur avait eu des mots très clairs sur ce qui m’attendait. Si mon poste de prof stagiaire était plus qu’appréciable (des classes de première dans un lycée du 93), je devais m’attendre à flancher plus d’une fois et à perdre parfois le sens de mon métier : « N’oubliez jamais que tout le monde s’est déjà retrouvé en difficulté face à une classe ou quelques élèves… L’important est de différencier les incidents qui peuvent mettre en danger la bonne tenue de votre cours et les provocations qui peuvent se transformer en un moment d’échange si l’enseignant y est préparé. »

Il ne s’était pas trompé. J’ai encore en mémoire cette année de galère avec une classe de 4ème : quasiment aucune séance n’a pu se dérouler normalement. Mais lorsque je reprends le fil des évènements, sans nier le réel manque d’éducation et de repères de certains de ces élèves ainsi que l’absence de réaction de ma direction me laissant souvent seul face à des élèves dits « a-scolaires », je me suis parfois retrouvé en difficulté par mes propres réactions.

Un jour, après une séance particulièrement agitée, je demande à la CPE d’intervenir et elle déclare face à la classe : « Tout ce que veut votre prof, c’est faire cours dans le calme, vous écrivez ce qu’il vous dit et POINT. Celui qui veut faire le malin, il se retrouvera dans mon bureau. » Sauf que non, ce n’était pas ce que je voulais et je regrette encore d’avoir sollicité cette intervention.

Par cycle, je lis des collègues se déverser dans les colonnes des journaux les plus réacs pour « tirer la sonnette d’alarme » à propos d’élèves contestant leurs cours, d’une laïcité qui « ne serait plus enseignée », du génocide des juifs qu’on ne pourrait « même plus aborder »... Trois fois sur quatre, le journaliste laisse des indices pour comprendre que l’enseignant est en éducation prioritaire et que les élèves seraient musulmans, issus d’une immigration non-occidentale, ou les deux.

Je ne m’aventurerais pas dans des accusations d’exagération à leur encontre, mais j'aimerais bien savoir comment ces profs assument ces trous dans le programme devant l'inspection académique quand la "Solution finale" est majeure pour le brevet des collèges et la laïcité abordée en EMC à tous les niveaux du collège et au programme d'histoire de 4e.

Plus d’une fois, un élève a contesté le contenu de mon cours, la véracité d’un document, l’authenticité d’un témoignage, une interprétation d’un évènement historique ou sociétal, tenté de saboter une séance à coup de grande phrase provocatrice… Si cela a parfois pu me déranger, je n’ai jamais considéré ces moments comme étrangers à mon métier. Au contraire, j’affirme qu’ils en font pleinement partie.

En revanche, cela m’a obligé à me former deux fois plus, à m’ouvrir sur des sujets que je ne maitrisais pas et sur lesquels certains élèves semblaient bien mieux informés (cf. franc-maçon et illuminatis).

Un élève qui conteste reste un élève qui a montré un léger intérêt pour le cours. Partant de là, l’enjeu pour l’enseignant est de faire entrer les propos de l’élève dans le cadre du cours et non pas d’exclure l’élève de celui-ci au risque, logique, de perdre la confiance d’une bonne partie de la classe.

Sauf que cela ne peut être fait que si l’enseignant a su, très tôt, instaurer un cadre de travail et d’échange, voire une relation de confiance avec ses élèves. Cela peut dans certains cas être impossible. Mais comme me l’a dit cet inspecteur : l’enjeu est de savoir faire la différence.

Ainsi, tâchons de rester clairvoyant entre d’un côté la simple capacité de nuisance d’un élève à une ou plusieurs séances, et de l’autre la réalité des menaces qui pèsent sur nos libertés pédagogiques lorsque le ministère travaille sur la laïcité avec des cadres du Printemps républicain ou que des conventions sont passés avec la Licra pour définir la manière de lutter contre « le racisme et l’antisémitisme ».

Indéniablement, les conditions d’enseignement se dégradent car l’école publique, démocratique et républicaine fait face à de réels ennemis. Sauf que la menace ne vient pas de nos élèves, mêmes les plus contestataires, mais de décisions politiques nous contraignant à enseigner face à des classes surchargées où une sélection naturelle s'opère de fait (on ne peut pas faire progresser tous les élèves dans une classe à 30), à renoncer à des projets éducatifs faute de moyens, ou à incarner (avec la police) le dernier représentant de l'Etat dans des quartiers laissés à l'abandon. 

Tout cela s’accompagne d’une gestion de plus en plus managériale des établissements scolaires mettant une pression sans commune mesure sur les collègues les plus fragiles (et donc souvent non syndiqué) et accentue la concurrence entre les établissements (l'un allant avec l'autre).

C'est sur cet état de fait qu'une contestation de cours peut, je le reconnais, nous crisper et nous énerver. Mais jamais l’inverse ! Tâchons de ne pas nous tromper d’adversaire.

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