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Billet de blog 17 oct. 2021

Je suis prof et je m'autocensure : où est le problème ?

Les propos d’Alexis Corbière, député LFI et prof, sur ces images qui ne seraient pas appropriées en classe, ont relancé la polémique sur « l’autocensure » chez les enseignants. Un débat serein sur une question purement pédagogique parait pourtant utile : quels documents sont pertinents pour enseigner et transmettre à nos élèves ?

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Lorsque j’étais collégien, mon prof d’histoire nous a montré le film Nuit et brouillard pour illustrer le génocide des juifs. J’en suis sorti traumatisé, incapable de réfléchir ou de prendre du recul sur les évènements, en me demandant, les heures qui suivent : « Quel est l’intérêt de nous montrer ça ? ».

Janvier 2015, je travaille dans un collège de Seine-Saint-Denis et bien que n’étant pas enseignant, j’assiste aux échanges et aux discussions des profs sur la manière de réagir à l’attentat contre Charlie Hebdo. Un groupe d’enseignants décide d’afficher, dans les couloirs de l’établissement des pancartes « Je suis Charlie ». Un autre, dans un cours, montre les caricatures du prophète Mahomet, tandis que deux autres décident que ces caricatures seront des sujets de l’oral du brevet.

Chaque phrase ou parole critique d’élève donne lieu à un signalement au Rectorat, et surtout à de vifs échanges en salle des profs. Pourquoi ? Car des collègues ne comprennent pas la logique : est-on là pour imposer une « vérité », à savoir que le refus d’apprécier ces caricatures feraient de l’élève (notamment s’il est musulman) un mauvais citoyen voire un radicalisé en puissance, ou pour converger avec nos élèves dans un cadre apaisé permettant de comprendre le droit de chacun à s’exprimer, y compris de caricaturer ?

Un an plus tard, devenu enseignant d’histoire-géo dans le secondaire, j’assiste à une formation « Mémoire et histoire ». Une inspectrice de l’éducation nationale parle de l’importance de bien choisir les documents à étudier avec ses élèves, afin de les amener à une posture de réflexion, d’échange et d’apprentissage. Sans détour, elle déclare : « Comment peut-on, encore aujourd’hui, croire que diffuser Nuit et brouillard à des adolescents leur fera comprendre quoi que ce soit à la Seconde Guerre mondiale et au processus génocidaire ? ».

Elle venait de mettre les mots sur un sentiment que je ne parvenais pas à exprimer : inutile de choquer pour attirer l’attention des élèves et les faire réfléchir. Au contraire. L’enseignant est donc amené, parfois, à s’autocensurer pour gagner en efficacité. Si j’estime que Twelve Years a Slave est le plus beau film jamais réalisé sur l’esclavage, je n’imagine pas le diffuser à mes élèves de 4e lors du chapitre sur la Traite négrière.

En octobre 2020, comme dans tous les établissements de France, mes collègues et moi passons les premiers jours des vacances de la Toussaint à discuter sur le meilleur moyen de réagir, avec nos élèves, au meurtre de Samuel Paty. Thérapie de groupe, c'est notre moyen d'avancer et rester lucide face au choc. Unanimement, nous sommes réticents d’afficher les caricatures de Mahomet. Certains les apprécient, d’autres non, là n’est pas la question. Notre choix n’est pas dicté par la peur, mais parce qu’il ne nous semble pas que ces caricatures soient la bonne entrée pour parler avec nos élèves de liberté d’expression. C’est un choix, notre liberté pédagogique.

Nous préparons des activités sur la liberté d’expression, avec travail de groupe et débats devant être les plus libres possibles. Qu’est-ce que le blasphème ? Qu’est-ce que la caricature ? Quelle est l’histoire de la liberté d’expression en France et sa situation dans le monde ?

On arrive à la rentrée avec des activités bien ficelées dont nous sommes fiers, et surtout déterminés de rendre hommage à notre collègue de la meilleure des manières : en échangeant avec nos élèves, en les écoutant, et en leur proposant de réfléchir sur ces notions complexes, dans un cadre où chacun se sentirait libre de s’exprimer. Ni injonctions hiérarchiques ni pression des programmes : nous prenons le temps de nous arrêter et de discuter.

Cette semaine fut sans aucun doute la plus éprouvante de ma jeune carrière de prof. Ces heures de débat m’ont littéralement assommé. De nombreux élèves (surtout des filles) ont souhaité parler « en tant que musulman-e ». Jamais je n’ai senti des élèves de 13-15 ans aussi meurtris et heurtés. Heurtés d’avoir la sensation que toutes ces « séances spéciales » tournaient en réalité autour d’eux.

Meurtris de ne pas pouvoir dire qu’ils n’aiment pas la manière dont leur religion est traitée en France sans être assimilés à des « radicalisés » en puissance, ou qu’ils n’aiment pas certaines caricatures, sans être soupçonnés de vouloir commettre un attentat. Je n’ai jamais senti un tel état de crispation et de nervosité. Ces élèves ont profondément le sentiment que tout ou presque peut être dit sur eux, sans qu’ils aient les moyens de répondre.

Un an plus tard, la commémoration de l’assassinat de notre collègue ravive les débats, avec toujours les mêmes reportages dans les établissements de banlieue où « les profs s’autocensurent ». S’est-on déjà inquiété des propos radicaux (homophobe, raciste, xénophobe) tenus par des élèves dans certaines villes de France où l’extrême droite s’est enracinée ? Qui s’inquiète des propos tenus en classe par des enseignants ralliés à Eric Zemmour ?

Après l’écriture d’un simple post Facebook pour rendre hommage à Samuel Paty, je reçois quelques messages me demandant si j’ai montré les caricatures de Charlie Hebdo à mes élèves, avec le sentiment que si je réponds par la négative, je passerais invariablement pour un lâche voire un complice.

Ai-je le droit de considérer que montrer un homme nu à quatre pattes, qu’il soit prophète d’une religion ou Président de la République, que cela me fasse rire ou non, n’est pas la meilleure manière d’échanger avec mes élèves de collège ? C’est en tout cas le choix que j’ai fait. Est-ce que pour illustrer la liberté d’expression je devrais faire lire à mes élèves des extraits de Rivarol ou Valeurs actuelles ? 

Un élève, peu sympathique en général, m’a dit, au terme d’une de ces séances spéciales : « On aime bien discuter avec vous monsieur. On ne se sent pas jugé, mais considéré. Et ça fait qu’on a envie de débattre ». 

Je pense avoir rempli ma mission et rendu hommage à mon collègue.

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