Géopolitique de la terreur face aux yeux grands fermés de l'Europe

Le droit international ne condamne pas les chefs d'État qui obligent écrivains et journalistes à fuir leur pays pour échapper à la terreur. Au mieux et après des années de procédures, la Cour Européenne des Droits de l'Homme condamne régulièrement l'État turc à payer des amendes à ceux qu'il a jetés des années en prison. Il est temps d'en finir avec la terreur que vivent les écrivains turcs.

En fuyant Cuba pour Barcelone, Abilio Estévez a fui la peur, une peur permanente qu'il a réussi à décrire avec précision, celle d'un romancier en exil qui utilise l'écriture pour mieux se souvenir. Au lendemain de la mort de Fidel Castro, il écrivait qu'il vivait encore avec la peur, même s'il ne pouvait préciser de quoi. Comme dictateur, expliquait-il, Castro a eu plusieurs succès. L'un des plus importants fut d'éveiller la peur, concrète et non-concrète, réelle et irréelle, la sensation que tout le monde était sans cesse contrôlé.

Cette peur que décrit Abilio Estévez est une peur politique, celle de la répression qui s'abat sur votre vie en annonçant des années de malheur. Cette peur, je ne pense pas l'avoir jamais éprouvée d'aussi près qu'en écoutant des amis turcs me raconter ce qu'ils vivaient depuis plusieurs années. Comme Castro, un des succès de Recep Tayyip Erdogan a été « d'éveiller la peur, concrète et non-concrète, réelle et irréelle, la sensation que tout le monde était sans cesse contrôlé. » Dans l'histoire des hommes, cette peur a souvent été nommée « Terreur », comme celle qu'éprouvent les frères du petit Poucet dans la maison de l'ogre.

En fuyant la Turquie, c'est cette terreur ancestrale qu'ont fui le merveilleux Can Dündar, l'infatigable Ahmet Nesin et la courageuse Pinar Selek. Le premier s'est réfugié en Allemagne, les deux autres en France où ils peuvent continuer d'écrire et de dénoncer la terreur, comme Abilio Estévez à Barcelone.

Le droit international ne condamne pas les chefs d'État qui obligent écrivains et journalistes à fuir leur pays pour échapper à la terreur. Au mieux et après des années de procédures, la Cour Européenne des Droits de l'Homme condamne l'État turc à payer des amendes à ceux qu'elle a jetés des années en prison. Piètre consolation pour des familles brisées par l'enfer de la prison.

Enfants de la Fondation Nesin Enfants de la Fondation Nesin
Ahmet Nesin est romancier, fils d'Aziz Nesin qui était lui aussi romancier, créateur à Istanbul d'une fondation pour les enfants défavorisés. Il n'a pas oublié que son père, en 1994, a attaqué avec virulence et prémonition Tayyip Erdogan, tout juste élu maire d'Istanbul, au cours d'un débat télévisé :

« Vous êtes un partisan de la charia, combien d'intellectuels comme moi allez-vous encore écraser ? Si le pouvoir arrive entre vos mains, vous saurez l'utiliser le jour venu. »

La prédiction d'Aziz Nesin est étonnante de clairvoyance. Non seulement le pouvoir est bel et bien arrivé entre les mains de Tayyip Erdogan, mais un référendum truqué vient de confirmer que ce pouvoir serait à nouveau élargi dès les prochaines élections. Autant dire que les écrivains et les journalistes de Turquie sont voués à vivre encore des années de terreur, dans l'indifférence des États voisins et les déclarations insipides de l'Union Européenne. Je recopie la dernière déclaration d'un porte-parole de l'Union Européenne, fleuron d'une tiédeur habituelle qui n'empêchera jamais le moindre procureur turc de condamner à la prison à vie ceux qui écrivent encore en leur âme et conscience :

« Le droit à un procès équitable est fondamental pour l'état de droit et la clé pour assurer la confiance du public dans le système judiciaire. Bien que nous comprenions la nécessité pour la Turquie de traduire en justice les coupables de la tentative du coup d'Etat du 15 juillet, tout acte répréhensible ou crime devrait être assujetti à la procédure régulière et le droit de chaque personne à un procès équitable doit être respecté. L'arrestation d'un grand nombre de journalistes et d'écrivains ainsi que l'application sélective et arbitraire de la législation antiterroriste sont une source d'inquiétudes sérieuses et ont un impact grave sur la liberté d'expression.»

Sevan Nişanyan Sevan Nişanyan
En lisant ces déclarations, j'ai cru à une très mauvaise blague. Notre impuissance est bien assez douloureuse pour qu'elle ne soit pas, en plus et en notre nom d'Européens pétrifiés par l'interminable tristesse de l'inaction, travestie en langue de bois juridico-diplomatique par des eurocrates aussi cyniques qu'indifférents. « L’Europe est dans une atonie totale, explique l'historien Hamit Bozarslan, enseignant à l'EHESS et spécialiste de la Turquie, dans un entretien paru dans Le Courrier. Elle est fatiguée et porte un discours fataliste sur la Turquie. Par ailleurs, elle obéit au chantage sur la question des réfugiés, mais aussi sur celle de la diaspora turque qu’Erdogan menace de mobiliser (...) La démocratie a capitulé. » Pendant ce temps, l'écrivain Sevan Nişanyan continue de rêver en prison qu'on se mobilise en Europe. En 2010, dans le village où il a édifié une véritable cité des mathématiques où viennent apprendre des étudiants et des chercheurs venus des quatre coins de la Turquie, il a édifié une tour sur laquelle il a édifié une plaque où est inscrit : « La tour a été construite en 2010 pour protester contre l'idiotie du gouvernement. » 

Comme les frères Altan et comme Aslı Erdoğan, Sevan Nişanyan attend de l'Europe qu'elle crie haut et fort son refus du sort qui est fait aux écrivains en Turquie. Et comme ils sont aussi conscients des lois de la géopolitique, ils savent très bien que leur attente sera déçue. Les ONG qui se battent pour les défendre ont des moyens réduits. Elles abattent un travail considérable, peu visible dans les médias et les tyrans le savent. Et nous ? Amoureux de la littérature, écrivains, bibliothécaires et libraires, que faisons-nous pour en finir avec la terreur des écrivains turcs ? Allons-nous accepter que la peur continue de se répandre dans la vie de ceux qui continuent coûte que coûte à écrire ? Cette peur que décrivait Abilio Estévez à la mort de Castro, « concrète et non-concrète, réelle et irréelle, la sensation que tout le monde est sans cesse contrôlé.»

★ Un Cahier rouge, à la croisée des écritures de résistance

 

 

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