Asliberté

Depuis vingt-cinq ans qu’elle écrit, Aslı Erdoğan n’a pas d’autre ambition que de raconter l’immense souffrance de l’Autre. Une souffrance dont elle veut donner une description humaine et précise. Comme Anna Politkovskaïa pouvait témoigner du long martyr d’un peuple en Tchétchénie, pour empêcher de toutes ses forces l’indifférence des Russes qui y expédiaient leurs bombes et leurs enfants-soldats.


 © Asli Erdogan & Tieri Briet © Asli Erdogan & Tieri Briet

Un jour de janvier 2017, Valérie Rouzeau m’a envoyé ce mot qu’elle venait tout juste d’inventer : « ASLIBERTÉ », écrit en lettres capitales. Valérie Rouzeau est poète, et ça fait partie de son travail que de forger les mots qui manquent et qui doivent émerger. Premières étincelles, balbutiements de mots nouveaux qui sans poète n’auraient pas vu le jour. Je ne sais plus de quoi on pouvait parler juste avant. Le mot a surgi comme une effraction douce et somptueuse —  A S L I B E R T É — salutaire au milieu de l'hiver. Un mot qu’une poète a taillé dans le bois vert de notre langue pour rassembler, avec quatre syllabes à peine, rien que neuf lettres parmi les plus courantes, toute la violence de l’enfer turc et ce symbole qui s’est construit, du fond d’une prison d'Istanbul, pour porter une insurrection imprévue.

Sept mois après l'insurrection continue. La résistance qui s'invente en Turquie, à l'intérieur des prisons, des parcs et des avenues est quelque chose de souverain. Face à un pouvoir de plus en plus forcé, c'est la rue qui donne le tempo des événements politiques à Ankara ou Istanbul.

Je me souviens, Valérie Rouzeau m’avait dit qu’à Saint-Etienne, où elle venait d’arriver en résidence d’écriture, elle avait rencontré un exilé Kurde et que pour lui, même en France, c’était dur d’être kurde. Sa remarque m’avait frappé. J’avais pensé à Halil, réfugié politique kurde qui était venu, dans une librairie d’Avignon, nous faire entendre les mots du Bâtiment de pierre dans la langue où Aslı avait pu les écrire. J’avais beaucoup parlé les jours suivants avec Halil, en allant partager un kebab dans son petit restaurant. Ses histoires me racontaient la haine des « Turcs blancs » pour les Kurdes, tous terroristes à leurs yeux. Même en exil, dans une petite ville de la taille d’Avignon, la haine continuait à répandre la peur au sein des familles kurdes exilées. Au quotidien, cette haine se traduisait par des menaces et des insultes. D’autres fois, la menace prenait la forme d’un accident inexpliqué, d’un incendie d’origine criminelle dont l’enquête n’aboutissait jamais à rien. Et jusqu’en janvier 2017, le mot de Valérie Rouzeau faisait défaut pour répondre à ce visage de haine qu’on voit à tant de « Turcs blancs » quand ils entendent parler des Kurdes. Les mots manquaient à qui voulait répliquer face à un racisme qui semble inaltérable, aussi identitaire que viscéral.

Maintenant il y a ce mot inespéré — L ’ s l i b e r t é — avec un A majuscule pour le prénom. Un mot pour nous, si nécessaire à nous qui luttons sans savoir où on va – comme un nouveau drapeau qu’une poète vient d’inventer pour ceux qui refuseront de se taire. Parce que nous sommes nombreux, aujourd’hui, à exiger qu’on arrête le massacre d’un peuple sans État aux portes de l’Europe. Parce que nous sommes amoureux d’une autre Turquie, de sa littérature, de sa modernité aussi laïque que transcontinentale, des traditions et du travail de mémoire que portent les peuples qui la composent. Par chance, nous sommes de plus en plus nombreux à avoir lu les récits et les chroniques d’Aslı Erdoğan, à avoir ouvert les yeux en la lisant, à avoir éprouvé ce sentiment de gratitude pour celle qui osait raconter, semaine après semaine, les persécutions que la police et l’armée d’un État faisaient subir à un peuple en danger.

Au premier jour de son procès, le 29 décembre 2016, Aslı Erdoğan a lu sa plaidoirie, un long texte de quatorze pages qu’elle avait rédigé en prison. Un peu comme on écrit le premier chapitre d’un livre qui demandera du temps à prendre forme. Un livre brutal, et dont personne ne devinera la fin avant qu’elle ne s’impose par l’écriture, à la manière de ces destins que ses romans racontent. Que disait-elle de sa voix grave, debout à la barre face à ses juges ? Elle leur rappelait que si seulement ils avaient pris la peine de lire ses récits, ils auraient pu comprendre d’emblée que les accusations portées contre elle n’étaient qu’un contresens.

Depuis vingt-cinq ans qu’elle écrit, la romancière à la minerve n’a pas d’autre ambition que de raconter l’immense souffrance de l’Autre. Une souffrance dont elle veut donner une description humaine et précise. Comme Anna Politkovskaïa pouvait témoigner du long martyr d’un peuple en Tchétchénie, pour empêcher de toutes ses forces l’indifférence des Russes qui y expédiaient leurs bombes et leurs enfants déguisés en soldats. Et si souvent, c’est la douleur universelle des enfants pris dans la guerre civile qu’Aslı a voulu raconter dans ses chroniques, donnant à cette douleur l’ampleur qu’Antigone ou Médée nous avaient enseignée par la voix d’Euripide, de Heiner Müller ou de Pasolini. Mais pendant que nous découvrons les chroniques d’Aslı, publiées en France en janvier, l’État turc n’a pas cessé d’exercer une violence terroriste contre le peuple des personnages d’Aslı, parents acculés avec dans leurs bras l’enfant né dans l’année, chiens pendus aux arbres, vieilles femmes bombardées, paysans massacrés, instituteurs torturés, familles expropriées malgré la neige dans les collines, chats cloués vivants aux portes des maisons juste avant l’incendie, amis d’enfance arrosés d’essence et brûlés vifs à l’intérieur des caves. Si bien que la plus haute littérature - celle dont naissent de nouveaux mythes pour le monde d'aujourd'hui - s’entrelace au présent aux sombres actualités d’une guerre civile presque invisible, hors champ des caméras occidentales, brisant les règles des tragédies antiques pour nous intoxiquer jusqu’aux nappes phréatiques de l’inconscient.

L’appareil d’État turc qui s’obstine à accuser des journalistes, des écrivains et des députés de terrorisme est le seul, à ce jour, à utiliser sa police et son armée pour terroriser tous ceux qui, par dizaines de milliers, veulent encore défendre les derniers vestiges d’une démocratie déjà à terre. Comment nommer cet État devenu criminel ? Quel nom faut-il fabriquer pour désigner l’État dont le meurtre collectif est devenu le projet politique ? 

« Quelle est la VÉRITÉ ? » demande Aslı. « Nous avons arraché les racines d’un peuple qui vivait sur ces terres depuis des milliers d’années. Nous avons commis des horreurs que connaissent sous le nom de “Grande catastrophe” ceux qui les ont vécues et qui y ont survécu. Peut-être qu’il ne faut pas juger le passé à l’aune des critères du présent, mais en nous taisant et en faisant la sourde oreille, c’est notre crime originel que nous perpétuons. Une oreille sourde non seulement aux événements de 1915 et de 1938, mais aussi à ceux d’aujourd’hui… »

D’instinct, nous avons cessé d’être ces « témoins désemparés » dont parle Aslı Erdoğan dans ses chroniques. Le temps des témoins est terminé, nous sommes ici pour combattre, nous aussi, les armes de l’écriture à la main, engagés de toutes nos forces contre la terreur d’un État qui persécute et emprisonne ceux qui écrivent pour raconter les violences maintenant déchaînées, ce terrorisme de plus en plus systématique que l’Europe refuse de regarder en face.

★ Un Cahier rouge, à la croisée des écritures de résistance
★ 22 prisonnières politiques en Turquie : La révolution est la femelle du volcan

____

9782330073886
Les Chroniques qu'Aslı Erdoğan ont été traduites et éditées en français. Elles constituent le récit incontournable de ce que vivent les peuples de Turquie sous le règne de l'AKP et de son reis : Aslı Erdoğan, Le silence même n'est plus à toi, Actes Sud, janvier 2017

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.