Turquie, l'année où la justice est à nouveau assassinée

Istanbul, le 21 juin 2017 - Isolés et persécutés par le pouvoir, déchirés entre le désir de justice et la peur d'une guerre civile annoncée, les opposants et démocrates turcs continuent de résister de l'intérieur des prisons à l'extrême violence d'un islam autoritaire.

Ahmet Altan © Marc Melki Ahmet Altan © Marc Melki
Aux premiers jours de l'été, la Turquie semble parvenue au bord de l'implosion. Les familles des opposants emprisonnés sont brisées psychologiquement, humiliées par les restrictions aux parloirs que leur impose l'état d'urgence. Ce sont aussi des familles appauvries par les limogeages et l'impossibilité de retrouver un emploi, endeuillées par les suicides ou les assassinats et pour finir, isolées par l'inaction et le désintérêt des pays européens.

Depuis ce lundi 19 juin, le procès des frères Altan a pris la forme d'un duel annoncé et attendu depuis l'automne dernier. À dire vrai, depuis le coup d'État manqué de juillet 2016, c'est bien le plus violent des duels qui va se jouer sur la scène du Palais de justice d'Istanbul : un choc frontal où la parole des accusés devient terriblement accusatrice pour l'État et son président, réduisant le gouvernement et ses procureurs à une organisation criminelle prête à tous les mensonges, toutes les tromperies pour garder le pouvoir et accéder au rang de super-puissance régionale.

Mais d'abord, qui sont les frères Altan ? Ahmet Altan est romancier – on peut lire deux de ses livres en français - il a aussi été un journaliste influent et l'un des principaux accusateurs de « l'État-AKP1 ». Son frère, Mehmet Altan, est avant tout économiste, auteur d'une quarantaine d'ouvrages politiques et jusqu'à leur arrestation en septembre 2016, Mehmet co-animait une émission d'actualité importante, diffusée sur une chaîne de télé à grande audience. Avec leur père, lui aussi journaliste et homme politique, les frères Altan cumulent quelque 400 procès politiques. Tous deux risquent maintenant la prison à perpétuité « multipliée par trois », si bien que leurs plaidoiries, diffusées depuis deux jours par P242, sont aussi les brûlots de la dernière chance, rédigés pendant les neuf mois de prison préventive qu'ils viennent de subir : les derniers mots de deux hommes qui n'ont plus rien à perdre.

Depuis plusieurs mois, et malgré l'enjeu du référendum truqué du 16 avril 2017 - pour ou contre une réforme constitutionnelle légalisant une « hyper-présidence » autoritaire qui existait déjà de facto - les luttes se sont multipliées à travers la Turquie. Occupations pacifiques de l'espace public, marches collectives de protestation, grèves de la faim à l'intérieur et à l'extérieur des prisons, rassemblements pour évoquer les disparus aux mains de la police, suicides d'enseignants limogés, affrontements avec une police de plus en plus violente, opérations militaires contre les populations civiles au sud-est du pays. La liste est de plus en plus longue au fil des mois. Dans les journaux, les photos montrent un pays chauffé à blanc, déchiré entre désespoir et colère face à un avenir de plus en plus terrifiant. Pour finir, l'ambassade américaine alerte ses ressortissants depuis deux jours à propos des risques d'attentat à Istanbul.

En premier, c'est la question de leur survie que se posent les opposants. Ils sont nombreux à hésiter entre l'exil et la prison, car prison veut dire procès, et au procès les plaidoiries sont l'occasion de faire entendre leur vérité, a contrario des discours officiels et des enfumages diplomatiques. Pourtant, la presse française n'est pas présente au procès des frères Altan, malgré l'annonce de plaidoiries où ce sera l'État, cette fois, qui va se retrouver au banc des accusés. La stratégie de P24 a été de traduire en anglais et de diffuser les deux plaidoiries des frères Altan, publiées sous forme de livres et distribuées aux journalistes. Elles sont explosives et d'une intelligence qui réduit les actes d'accusation des procureurs à de laborieux « copiés-collés » aussi incohérents qu'indéfendables. Que disent ces plaidoiries ?

On peut citer leurs deux titres pour commencer, qui annoncent d'emblée la couleur incendiaire : « Portrait de l'inculpation en porno judiciaire » (A portrait of the indicment as judicial porn) pour Ahmet Altan, comme un clin d'œil au roman de James Joyce, Portait de l'artiste en jeune homme. Et « Vous auriez aussi fait un procès à Rousseau » (You would have tried Rousseau, too) pour Mehmet Altan. Pour donner le ton de ces deux textes, on pourrait citer les derniers mots de la plaidoirie d'Ahmet :

« Dans un de ses romans, John Fowles dit qu'il n'y a pas un seul juge dans le monde qui ne soit jugé à partir de ses propres décisions.

C'est vrai.

Tous les juges sont jugés à partir de leurs propres décisions.

Vous aussi serez jugés à partir de vos propres décisions.

En fonction de la manière dont vous voulez être jugés, à partir du genre de verdict que vous voudriez pour vous-même, en fonction du souvenir que vous voudriez laisser de vous-même, vous devez juger en conséquence.

Parce que vous êtes celui qui sera jugé.

Merci pour votre temps et votre patience.

La défense d'Ahmet Altan est construite de manière rigoureuse. Chaque phrase a été pesée, ciselée et isolée dans la page pour décupler son impact. L'écrivain commence par démonter l'accusation qui lui est faite – d'avoir aidé les instigateurs du coup d'État manqué de juillet 2016 – en mettant à jour toutes les incohérences, puis en accusant ses procureurs d'être des imbéciles aveuglés par la peur. Il continue par un raisonnement d'une logique imparable : Pas besoin d'un coup d'État puisque Erdoğan va perdre les prochaines élections. Et pourquoi va-t-il perdre ? À cause de la crise économique aggravée qu'il n'a pas su endiguer. C'est aussi simple que ça, mais le simple fait d'évoquer la défaite à venir de l'hyper-président est déjà une insolence en soi. Et bien sûr, Ahmet Altan enfonce le clou en expliquant de quelle manière Erdoğan prépare sa fuite et l'effondrement de l'empire qu'il a voulu construire. L'audace d'Ahmet Altan a de quoi impressionner. Pourtant, elle continue de s'amplifier au fil des pages, inversant la situation puisqu'à partir du moment où le romancier a pris les habits du procureur, c'est l'État qui se retrouve maintenant accusé des pires crimes :

- Premièrement, en donnant de plus en plus de pouvoir à l'armée, l'État a donné sciemment aux généraux les moyens de faire un coup d'État.

- Deuxièmement, en s'alliant aux Gülenistes3, en leur donnant de hautes responsabilités dans les services de l'État, Erdoğan leur a donné tous les moyens de comploter.

- Troisièmement, en se plaçant au-dessus de la loi et en violant la constitution, l'État-AKP se comporte en mafia.

- Quatrièmement, l'État-AKP est corrompu à tous les niveaux.

- Cinquièmement, Erdoğan est un dictateur qui a pris le contrôle du pouvoir législatif, exécutif et judiciaire.

Quant à la plaidoirie de Mehmet Altan, elle est complémentaire de celle d'Ahmet, en expliquant par exemple que tout le monde, en Turquie, était au courant qu'un coup d'État militaire se préparait. C'était écrit dans certains articles d'analyse politique et dans les discours de certains députés, explique-t-il. Et le fait d'évoquer sur un plateau de télévision le risque de coup d'État ne fait pas d'eux des complices des putschistes, au contraire.

Il explique que lui et son frère ont toujours combattu l'idée d'un État théocratique, que ce soit celui que l'AKP est en train d'instituer, ou la version pour laquelle œuvraient les réseaux gülenistes. Au fil des décennies, les livres et les articles des frères Altan sont là pour le prouver : s'ils s'opposent à un islam politique, ils ont également combattu le principe des militaires au pouvoir, tout en revenant au Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau :

« Le cas de la dissolution de l’État peut arriver de deux manières.

Premièrement, quand le prince n’administre plus l’État selon les lois, et qu’il usurpe le pouvoir souverain.

Alors, il se fait un changement remarquable : c’est que, non pas le gouvernement, mais l’État se resserre ; je veux dire que le grand État se dissout, et qu’il s’en forme un autre dans celui-là, composé seulement des membres du gouvernement, et qui n’est plus rien au reste du peuple que son maître et son tyran. »

Prions les dieux de la littérature pour que la pensée de Jean-Jacques Rousseau apporte un peu de sa lumière dans les cerveaux des procureurs d'Istanbul.

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1 - L'AKP – Parti pour la Justice et le Développement – est le parti présidentiel, majoritaire à l'assemblée, fondé en 2001 par Recep Tayyip Erdoğan.

2 - P24 est une ONG de journalistes turcs et de correspondants des journaux étrangers. Elle défend la liberté de la presse et les journalistes menacés ou emprisonnés. Son travail est considérable, en coordination avec le Pen International, le CPJ (Committee to Protect Journalists) et Reporters Sans Frontières.

3 - Membres de l'organisation de Fethullah Gülen, d'abord alliés de l'AKP et maintenant accusés d'être les organisateurs du coup d' État manqué du 15 juillet 2016. En rebaptisant en 2014 les Gülenistes par l'acronyme FETÖ, le pouvoir les criminalise jusque dans le choix des mots : Fethullah Gülen Terrorist Organisation

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