Une petite histoire argentine

En Argentine, au mois de mai 1998, au milieu d'une crise financière violente pour les plus pauvres, la fabrique d'aluminium Industria Metalúrgica y Plástica Argentina, à Buenos Aires, fut la première usine à être récupérée par un groupe de travailleurs qui, en la sortant de la faillite annoncée, ont réussi à sauver leurs emplois et à innover par des ateliers de création.

Industria Metalúrgica y Plástica Argentina - IMPA -, Buenos Aires, La Fábrica Ciudad Cultural © Industria Metalúrgica y Plástica Argentina - IMPA -, Buenos Aires, La Fábrica Ciudad Cultural Industria Metalúrgica y Plástica Argentina - IMPA -, Buenos Aires, La Fábrica Ciudad Cultural © Industria Metalúrgica y Plástica Argentina - IMPA -, Buenos Aires, La Fábrica Ciudad Cultural
Je veux la raconter, cette histoire, celle de l'IMPA. Parce qu'elle est importante à mes yeux et donne envie. Une histoire à partager, avec tous ceux qui pensent encore qu'apprendre et créer sont des projets humains plus importants qu'accumuler et vendre. Alors voici : En Argentine, au mois de mai 1998, c'est-à-dire au milieu d'une crise financière violente pour les plus pauvres, la fabrique d'aluminium Industria Metalúrgica y Plástica Argentina IMPA, à Buenos Aires, fut la première usine à être récupérée par un groupe de travailleurs qui, en la sortant de la faillite annoncée, ont réussi à sauver leurs emplois. Quatorze ans plus tard, la fabrique propose toujours de nouvelles pistes et démontre une capacité d'innovation hors du commun. En plus du travail habituel, elle a tissé de solides liens avec le quartier et la communauté, par exemple en créant La Fábrica Ciudad Cultural, qui propose des ateliers de danse, de musique, de théâtre, de murga et de yoga, ainsi qu'un centre de santé. C'est là qu'a commencé l'un des premiers cours populaires de baccalauréat pour adultes, auquel assistent désormais plus de 150 étudiants. Les chiffres reflètent l'ampleur prise par le centre culturel : l’usine IMPA emploie 58 personnes, le centre culturel 30 et les cours de baccalauréat 43.

En août 2009, devant l'éventualité d'une décision de justice exigeant son expulsion, l’usine a traversé un conflit dangereux. Au milieu des tensions, une nouvelle idée a germé, bien plus ambitieuse et audacieuse que tout ce qui s'était fait jusque-là : l'Université des Travailleurs. C'est un besoin historique, commente Eduardo Murúa, porte-parole d'IMPA. Depuis les anarchistes, le mouvement ouvrier a toujours cherché à créer de nouveaux moyens d'éducation populaire. Nous n'inventons rien, nous nous inscrivons dans cette lignée.

Se considérant comme les fondateurs mais non comme les propriétaires de l'Université, les travailleurs ont invité des dizaines de groupes à participer à l'inauguration, le 30 juin, un événement qui a rassemblé 500 personnes. Vicente Zito Lema, écrivain, psychologue et poète, qui avait été le premier recteur de l'Université des Mères de la Place de Mai et à qui le même poste a été confié à l'Université des Travailleurs, affirme que malgré les carence matérielles, tout ce qui se construit avec passion réussit.

Je crois que c'est cette phrase, avant tout, que j'avais envie de partager. C'est une phrase de poète, d'accord mais justement, je pense de plus en plus qu'on a besoin de ces formules que les poètes fabriquent pour injecter un peu d'utopie au milieu de nos existences. Qui dit mieux ? Tout ce qui se construit avec passion réussit. Et en Argentine, une usine au bord de la faillite a été prise en main par ceux qui y travaillent, si bien que l'usine a accouché d'une université populaire.

Aujourd'hui, quatorze ans après, l'Université des Travailleurs se propose de former des spécialistes en communication parce que les médias ne s'intéressent déjà plus aux travailleurs, une façon comme une autre de les faire disparaître. Elle ne cherche pas à reproduire le modèle des universités étatiques; elle n'a pas confiance en l'État. Aussi progressiste soit-il, l'Etat considère le monde à travers la lunette d'un ordre ou d'un pouvoir. Les travailleurs voient les choses différemment. Chacun son point de vue. Comme l'Université manquait de chaises, une grande fête a été organisée, avec musique, théâtre et poésie ; comme prix d'entrée, chaque participant devait apporter une chaise.

Tieri Briet

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