Nuriye Gülmen et Semih Özakça vont mourir et ce silence est encore une torture

Depuis deux jours que je suis rentré d'Istanbul, j'ai peur d'apprendre dans les journaux la nouvelle de leur mort. Après 110 jours de grève de la faim, emprisonnés depuis plus d'un mois en Turquie, Nuriye Gülmen et Semih Özakça vont mourir dans l'indifférence de l'Europe. Pour avoir refusé de se soumettre au terrorisme d'État, pour être devenus les éclaireurs d'une résistance populaire.

Nuriye Gülmen Nuriye Gülmen
On ne peut compter les appels au secours, les pétitions du désespoir qui ont pu circuler pour tenter de sauver Nuriye Gülmen et Semih Özakça d'une mort inéluctable. Enseignants tous les deux, licenciés juste après le coup d'Etat de juillet 2016, au cours des purges massives qui ont condamné des milliers de fonctionnaires à une mort sociale programmée, ils sont en grève de la faim depuis le 11 mars 2017, manifestant dans les rues d'Ankara depuis novembre 2016, malgré les gardes à vue et les violences policières qui n'ont jamais cessé. Le 23 mai, ils ont été emprisonnés pour disparaître une fois pour toutes des regards, attendant de mourir dans l'isolement d'une cellule. Alimentés uniquement de vitamines et d’eau salée ou sucrée, Nuriye et Semih sont dans un état de faiblesse irréversible, incapables de marcher ou de parler. Leurs cœurs vont cesser de battre et nous, peuples d'Europe, nous n'aurons rien fait pour empêcher qu'ils meurent d'avoir désobéi à un tyran.

Malheureusement, on ne parle pas de Nuriye Gülmen et de Semih Özakça dans les journaux européens. Comme si, pendant le temps que va durer leur agonie, le silence médiatique faisait partie des négociations entre l'Europe et la Turquie. Et ce silence est encore une torture. Une torture qui dure, elle aussi, depuis 110 jours, bientôt quatre mois sans manger et dans nos journaux cette étrange omerta. Je ne suis pas le complice des bourreaux de Nuriye et Semih. Je recopie ici la dernière lettre qu'a écrite Nuriye de prison, à l'occasion de la fête de l'Aïd-el-Fitr pour la rupture du jeûne de ramadan :

Lettre de prison de Nuriye Gülmen pour l'Aïd-el-Kébir Lettre de prison de Nuriye Gülmen pour l'Aïd-el-Kébir
« Les musulmans célèbreront la fin du Ramadan ce dimanche, le 109e jour de notre grève de la faim... Ce sera ma première fête loin de ma famille. Ce sera aussi la première fête dans laquelle je serai en grève de la faim. Notre faim n'est rien dans un monde où des millions d'enfants s'endorment en ayant faim, alors que des millions de personnes ont faim de justice... Cette fête ne sera pas la plus belle que nous célébrerons. Nous aurons l'occasion de célébrer les plus belles fêtes dans un avenir où nous aurons aussi la justice.»

 Silence, on meurt ! 

Je voudrais vous raconter leur histoire, les vies détruites de Nuriye et Semih qui se battent, parce que c'est important qu'on sache ici ce qu'ils peuvent vivre là-bas. Je ne sais pas quel âge ils peuvent avoir. Entre trente et quarante ans. Je regarde leurs photos. Je les trouve beaux. C'est important, la beauté des visages face à la froideur, à la couleur de cendres du visage du tyran : à Ankara, le président de la République de Turquie porte le visage à peau grise des bourreaux quand ils viennent de retirer leur cagoule.

Je recopie une autre phrase de Nuriye, dans un communiqué du mois de mai : «Nous n'avons pas faim de nourriture. Nous avons faim de justice.» Cette phrase résonne encore, quand j'écris ce texte plus d'un mois après l'emprisonnement, ce sont ces mots qui demeurent. Nous aussi, nous avons faim de justice. Nous savons qu'elle a raison. Tous, nous le savons. Pourquoi ne sommes-nous pas des centaines de milliers à l'accompagner dans sa lutte ? Cette question m'est venue peu à peu, entre Istanbul et Arles, parce que j'ai de plus en plus de mal à comprendre. Ce que tentent Nuriye et Semih est fondamental pour l'avenir et je veux être à leurs côtés. Par internet, je leur avais écrit quelques mots qu'on m'a appris en turc. Dayanışma, qui veut dire Solidarité. Et puis Adalet yerini bulur La justice vaincra. Des mots simples, aussi nécessaires que l'amitié à l'intérieur d'une vie humaine, des mots auxquels je crois de plus en plus. Au sujet desquels il n'y a plus rien à négocier. Parce que la détermination, la résistance de Nuriye et Semih ont à mes yeux quelque chose d'un enseignement politique.

Des peuples affamés de justice

Adalet, Justice en turc, est devenu le mot clé de toutes les luttes en Turquie. À travers tout le pays, des marches de protestation avancent vers Istanbul, refusant l'injustice et la terreur qui gouvernent le pays. Tous ceux qui marchent ne tiennent qu'une seule pancarte, «Adalet !» écrit en rouge, le refus de l'injustice qu'incarnent Nuriye et Semih, repris en écho par

Marche pour la justice © Nicolas Chevron Marche pour la justice © Nicolas Chevron
, chef du principal parti turc d'opposition quand il a lancé, le 15 juin, le principe d'une «Marche de la justice» d'Ankara à Istanbul, sur 450 km. Un seul mot porté à l'origine par deux corps de plus en plus affaiblis, deux cœurs qui vont cesser de battre si nous continuons de faire la sourde oreille. Parce que l'internationalisme est encore une forme de lutte. Une question de croyance. Soit nous capitulons maintenant, soit nous avons faim de justice nous aussi. Et nous avons du pain sur la planche, si nous voulons construire l'Internationale de la justice humaine.

Un Cahier rouge à la croisée des écritures de résistance

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PS : Un grand merci à Liliane Gabel, qui a résumé le sens de ce texte en trois mots que j'ai repris en sous-titre : Silence, on meurt ! 

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