Timotinho
Chercheur en géopolitique de la culture et amoureux du Brésil
Abonné·e de Mediapart

9 Billets

0 Édition

Billet de blog 30 sept. 2022

Timotinho
Chercheur en géopolitique de la culture et amoureux du Brésil
Abonné·e de Mediapart

Billet du Brésil #5 / Dimanche, un coup d’État militaire est-il possible ?

S'accrochant au pouvoir, Jair Bolsonaro laisse planer le doute sur l'éventualité d'un coup d'Etat, en cas de défaite aux élections. Mais les conditions sont-elles vraiment réunies pour garantir son succès ?

Timotinho
Chercheur en géopolitique de la culture et amoureux du Brésil
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le président Bolsonaro "commémore" le coup d'Etat militaire de 1964 à Brasilia, le 31 mars 2019. On peut lire sur la banderole "Félicitations aux militaires, grâce à vous le Brésil n'est pas Cuba" © Le Petit Journal

Chaque 31 mars, les Brésilien·ne·s ne savent pas à quoi s’attendre. Ce jour-ci marque en effet celui où la junte militaire a renversé en 1964 le président João Goulart, jugé trop à gauche par les Etats-Unis qui soutiennent le coup d’Etat. Depuis son investiture le 1er janvier 2019, Jair Bolsonaro (militaire parachutiste de formation), redouble d’effort pour commémorer l’arrivée au pouvoir de généraux farouchement anti-communistes et très conservateurs — responsables de la disparition, de la torture et de l’assassinat de milliers de citoyen·ne·s entre 1964 et 1985. 


Le coup d’Etat permanent

Sur l'Esplanade des Ministères en plein coeur de Brasilia, des soutiens de Bolsonaro appartenant à la frange souhaitant le retour d’un régime autoritaire organisent chaque 31 mars de petites manifestations, glorifiant les forces armées qui auraient, disent-ils, empêché à l’époque que le Brésil ne se transforme en un « nouveau Cuba ». Il faut sans doute rappeler que le troisième coup d’Etat militaire de l’histoire du Brésil (après celui de 1889 renversant l’Empire et celui de 1937 mené par Getulio Vargas) s’est produit en pleine Guerre Froide, cinq ans après la révolution castriste et deux ans après la crise des missiles de Cuba. Comme le montre le journaliste états-unien Vincent Bevins dans son fort bien documenté ouvrage The Jakarta Method, les présidents américains et leurs services secrets ont ténébreusement brillé par leur ingérence en Amérique centrale et latine ainsi qu’en Asie du Sud-Ouest. Leur but ? Empêcher — et cela quoi qu’il en coûte — l’expansion du communisme et l’agrandissement du cercle d'influence de Moscou. Le coup d’Etat militaire du Brésil en 1964 aura même été un terrain d’entraînement propice à celui qui fera tomber le président tiers-mondiste Sukarno en Indonésie deux ans plus tard, et qui mènera au massacre d’un million de sympathisant·e·s socialistes et communistes entre 1965 et 1966. Comme en 1937, les forces armées ont abreuvé en 1964 la population brésilienne de fausses informations sur une imminente révolution rouge au Brésil — alors même que les partis communistes étaient électoralement insignifiants. Il s'agissait donc d'un coup d'Etat « préventif », afin d'empêcher toute arrivée de la gauche pro-URSS au pouvoir.

Deux manifestantes lors de la marche anti-communiste du 19 mars 1964 précédent le coup d'Etat militaire, portant une banderole disant "Le Brésil ne sera pas un nouveau Cuba".

Jair Bolsonaro aime à le rappeler : le tour de force anti-démocratique des généraux en 1964 avait été largement soutenu à l'époque par la société brésilienne. Elite foncière et industrielle, familles bourgeoises des grandes villes, presse de l'époque : toutes reprennaient à souhait les narratifs sensationnalistes et anti-communistes créés de toutes pièces par les milieux ultraconservateurs et pro-dictatures. Le 19 mars 1964 avait été organisée par l’Eglise catholique de grandes «  Marches pour la Famille avec Dieu pour la Liberté » où l’on pouvait voir des pancartes invitant les forces armées à sauver le Brésil du communisme — incarné selon eux par leur président João Goulart, pourtant venu d’une gauche modérée. Son grand projet de réforme agraire, annoncé lors d’un discours quelques jours avant le 31 mars, aura été celui de trop pour les militaires. Impuissant, "Jango" s'exilera avec sa famille pour l'Uruguay.


Une nostalgie de la dictature cultivée par Jair Bolsonaro

Né en 1955, Jair Bolsonaro est à juste titre un « enfant de la dictature » pour y avoir grandi de ses neuf ans à ses trente ans. Mais il l’a surtout vécue de l’intérieur, en intégrant à la fin de son adolescence la prestigieuse académie militaire des Agulhas Negras à Rio de Janeiro. Or, son entrée coïncide justement aux dites « années de plomb » du régime militaire ; lequel à la fin des années 1960 durcit sa répression en imposant la censure et en torturant systématiquement ses opposant·e·s.

Pendant leur formation, lui et ses camarades sont biberonnés à la « doctrine de sécurité nationale ». La vision du monde de Jair Bolsonaro en restera imprégnée, comme le montre sa haine des institutions et des valeurs démocratiques ou le fait qu’il voit les sympathisant·e·s de gauche non pas comme des adversaires politiques mais des ennemis à abattre. Intégrant le très respecté régiment des parachutistes, il est progressivement élevé au grade de capitaine de l’armée. Avec quelques de ses confrères d'armes, mécontents de leur salaire, il signe en 1985 une tribune dans la revue Veja pour leur rehaussement, ce qui lui coûtera quinze jours de prison. Pour se faire mieux entendre, il fomente deux ans plus tard un attentat contre un quartier général de l’armée dont il esquisse le croquis à la main. Reconnu coupable par le Tribunal Militaire, menacé d’expulsion de la part de ses supérieurs hiérarchiques, sa sentence sera toutefois révoquée et Bolsonaro continuera de terminer sa carrière au sein de l’armée, avant d'entrer définitivement en politique dès 1989.

Élu député fédéral de 1991 à 2018, il défend devant les caméras de télévision la torture, appelle à l'assassinat des personnalités politiques (comme le président Fernando Henrique Cardoso) et fait l’apologie des tortionnaires de la dictature militaire. On se souviendra de son discours à la Chambre basse en faveur de l’impeachment de Dilma Rousseff en 2016, au cours duquel il rend hommage au colonel Luis Alberto Brilhante Ustra ; lequel a personnellement torturer la présidente lorsqu’elle était une jeune militante marxiste opposée au régime militaire. Depuis ses débuts en politique jusqu’à son investiture en tant que président, il n’a jamais cessé de débiter des contre-vérités sur cette période, de vouloir commémorer le coup d’Etat de 1964 et de glorifier ses cruels dirigeants. Un révisionnisme historique chevronné qui a fait polémique en 2019, lorsque son tout premier ministre de l'Education, le théologien catholique Ricardo Vélez Rodriguez, a tenté de modifier les livres d’histoire du secondaire afin qu’ils montrent la dictature sous un meilleur jour.


Jair Bolsonaro et son fils Eduardo "commémorant" les cinquante ans du coup d'Etat militaire à la Chambre des Députés, le 31 mars 2014. Face à eux, des député·e·s brandissant les portraits de celles et ceux qui ont été torturé·e·s et/ou assassiné·e·s pendant la dictature. © Ailton de Freitas / Âgencia O Globo

Les velléités anti-démocratiques de Jair Bolsonaro sont connues de toutes et de tous. En campagne permanente pour sa réélection depuis son investiture, il prend un malin plaisir à faire planer le doute sur un potentiel coup d’Etat en octobre 2022 (ce qui serait dans son cas un auto-coup d’Etat) s’il venait à être battu par les urnes. Face à un catastrophique mandat caractérisé, entre autre, par la recrudescence de la violence politique, la mort de près de 650 000 Brésilien·ne·s de la COVID-19, une déforestation record et le retour de la faim, Jair Bolsonaro a d’ores et déjà utilisé son seul joker afin de gagner un maximum de voix : continuer à prétendre d’être un «  élu de Dieu », incorruptible, défenseur de la « famille traditionnelle brésilienne », pourfendeur de «  l’idéologie de genre » et du «  marxisme culturel ». Il reprend à son compte les antiennes anti-communistes et anti-progressistes de ses prédécesseurs, prétend que Lula transformerait le Brésil en un nouveau Vénézuela si celui-ci venait à être élu et instaure, comme en 2018, un climat de panique morale qui semble toutefois moins prendre qu’il y a quatre ans.

Après avoir défendu en 1993 le vote par urnes électroniques pour éviter les risques de fraudes électorales, celui-ci semble avoir changé d’avis trente ans plus tard. Alors même que des technologies de pointe garantissent aujourd’hui leur fiabilité et leur sécurité, Jair Bolsonaro continue de déverser des fake news sur le vote électronique et souhaite un retour au vote papier. Sans avoir aucune preuve, il avait par exemple affirmé en 2018 avoir gagné l’élection dès le premier tour. Depuis le printemps dernier, le chef de l'Etat brésilien insiste pour que les militaires puissent réaliser un comptage parallèle des voix au premier et au second tour. En août, le président du Tribunal Suprême Électoral (TSE), Edson Fachin, avait permis à neuf haut-gradés de l’armée d'inspecter le code-source de certaines urnes. Une semaine avant cette décision, un colonel bolsonariste avait été exclu de la commission de contrôle après avoir disséminé sur ses réseaux sociaux des fausses informations sur les urnes électroniques.


Un échec programmé ?

Jair Bolsonaro, en berne dans les sondages, est-il en train de planifier son auto-coup d’Etat en cas de défaite électorale ? Probablement. En tout cas, celui-ci a par le passé suffisamment donné de signaux pour justifier notre inquiétude. Tant sa lubie pour le retour du vote imprimé que sa grotesque mascarade autour d'un comptage parallèle des voix par les forces armées dissimulent en réalité sa volonté d’instaurer le chaos au premier et second tour, s’il ne parvient pas à être en tête du scrutin. Comme Aécio Neves en 2014 et comme Donald Trump en 2016, tout semble indiquer qu'il ne reconnaîtra pas les résultats de la Justice Électorale.

Toutefois, ses velléités anti-démocratiques se heurtent à plusieurs facteurs. Premièrement, une situation géopolitique qui est très clairement défavorable à la réalisation un tel tour de force. Contrairement au passé, les Etats-Unis, ses services extérieurs et sa puissante armée n’appuieront en aucun cas les fantasmes autocratiques de Jair Bolsonaro — très isolé diplomatiquement depuis la chute de Donald Trump. Il y a deux jours, le Sénat états-unien a même approuvé à l’unanimité une résolution qui mettrait fin aux relations bilatérales avec le Brésil si l'actuel chef d'Etat venait à faire un coup d'Etat. Le manque de considération palpable dont Jair Bolsonaro a souffert lors de sa (probable) tournée d’adieux au Royaume-Uni et aux Etats-Unis ne montre qu’une chose : les dirigeant·e·s du monde entier semblent déjà avoir tourné la cauchemardesque page du Brésil bolsonariste et n’attendent plus qu’à traiter avec Lula — dont la réputation dans le champ international n’est plus à refaire.

Deuxièmement, une récente étude de l’institut Datafolha sur la confiance des Brésilien·ne·s au système démocratique est sans appel : 70% de la population préfère la démocratie, tandis que 9% souhaite un retour à une dictature militaire ; soit le pourcentage le plus bas depuis 1989. Si le coup d’Etat des généraux de 1964 avait été soutenu par une partie non négligeable de la population civile, le rejet d'un tel acte serait aujourd'hui plus que majoritaire.

Enfin, les forces armées ne seraient pas au diapason sur le sujet. Si une frange radicale souhaite le retour des militaires au pouvoir, une majorité « pragmatique » s’y opposerait. Depuis l’ère du Parti des Travailleurs  (2003 - 2016), la militarisation du pouvoir exécutif est allée de bon train. Fin 2018, on comptait environ 2 700 militaires au sein du gouvernement de Michel Temer. Deux ans plus tard, le chiffre s'élevait à 6 000 sous Bolsonaro. Autrefois limités au ministère de la Défense, les hommes en kaki sont désormais partout. Professeur de science politique à l’Université de Brasilia, Rodrigo Lentz a affirmé que le nombre de militaires travaillant au ministère de l’Economie a augmenté de plus de 3 000% depuis 2019. Mené au plus fort de la pandémie par un général de division qui a brillé par son incompétence et son inaction, celui de la Santé offre un bon exemple d’une militarisation excessive provoquant à moyen-terme des dégâts considérables. Il convient ici d'évoquer les relations parfois conflictuelles du président avec les militaires, comme le montrent sa mésentente visible avec son vice-président le général Hamilton Mourão ou l'exceptionnelle et tonitruante démission, le 29 mars 2021, des chefs des trois branches de l'armée (terre, mer, air). 

Le président Bolsonaro et des membres des forces armées brésiliennes © Americas Quartely

Des menaces plus sérieuses planent sur le Brésil

Les conditions pour permettre à l’actuel chef d’Etat brésilien de réussir un auto-coup d’Etat ne semblent donc pas être totalement réunies. Or, la possibilité d’un tel coup de force cache en réalité deux dangers — eux bien réels cette fois-ci : la population armée et la surreprésentation des militaires au sein du pouvoir exécutif. 

En dehors de celles utilisées par les forces de l’ordre, on estime à un million le nombre d’armes à feu détenues par 673 000 particuliers — soit une augmentation de 187% par rapport à 2018 ; où celui-ci était “seulement” de 350 000. Or, ces propriétaires sont dans la très grande majorité des soutiens ardents du président Bolsonaro, lequel n’a jamais cessé tout au long de sa carrière politique de défendre le port d’armes. Ce demi-million ayant légalement accès à une/des arme(s) à feu peut être dans les faits une véritable bombe à retardement. Quelle sera en effet leur réaction, en cas de défaite par les urnes du camp bolsonariste ? Dans un Brésil gangréné par la violence politique, où des partisans de l’actuel chef de l’Etat n’hésitent pas à assassiner toutes celles et tous ceux qui ne pensent pas comme eux (voir à ce sujet le billet #3), imaginer dimanche une série d’attaques meurtrières fomentées par des bolsominions armés ne relève malheureusement pas du fantasme. Par ailleurs, le scénario d'une invasion du Parlement ou du Tribubal Suprême Fédéral (situés non loin l'un de l'autre à Brasilia) par des franges bolsonaristes radicalisées n'est pas à écarter. Je vous invite à consulter le très éclairant article de Benoît Hervieu-Léger à ce sujet.

Il reviendra enfin à Lula, en cas de victoire dans les urnes, de cohabiter avec ces milliers de fonctionnaires militaires qui hantent les couloirs des ministères depuis 2019, dont la vision du Brésil s’oppose probablement à la sienne. Constitueront-ils un frein absolu au changement radical qui s’annonce ? S’accomoderont-ils à une politique plus humaniste, écologique et sociale ? Dans tous les cas, ce pesant héritage du président Bolsonaro ne présage rien de bon.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Entre les États-Unis et l’Europe, l’ombre d’une guerre commerciale
L’adoption d’un programme de 369 milliards de dollars par le gouvernement américain, destiné à attirer tous les groupes sur son territoire, fait craindre une désindustrialisation massive en Europe. Les Européens se divisent sur la façon d’y répondre. 
par Martine Orange
Journal — Services publics
« RER régionaux » : une annonce qui masque la débâcle des transports publics
En lançant soudainement l’idée de créer des réseaux de trains express dans dix métropoles françaises, Emmanuel Macron espère détourner l’attention du délabrement déjà bien avancé de la SNCF et de la RATP, et du sous-investissement chronique de l’État.
par Dan Israel et Khedidja Zerouali
Journal — Fiscalité
Le budget de la ville de Paris est-il vraiment une escroquerie ?
Le ministre des comptes publics Gabriel Attal estime que la gestion budgétaire de la mairie de Paris s’apparente à une pyramide de Ponzi. Une vision caricaturale, qui plus est venant d’un gouvernement qui creuse le déficit de l’État à coups de baisses d’impôts.  
par Mathias Thépot
Journal
La ministre Caroline Cayeux démissionne en raison d’un patrimoine « sous-évalué »
Caroline Cayeux a démissionné de son poste de ministre déléguée aux collectivités territoriales. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique s’apprêtait à statuer sur son cas, lui reprochant des irrégularités dans sa déclaration de patrimoine.
par Ilyes Ramdani

La sélection du Club

Billet de blog
Dieu Arc-en-Ciel
« Au nom du Dieu Arc-en-ciel ». C'est ainsi que Kian Pirfalak (10 ans) commençait sa vidéo devenue virale depuis sa mort, où il montrait son invention. Tué à Izeh par les forces du régime le 16 Novembre. Sa mère a dû faire du porte-à-porte pour rassembler assez de glaçons et conserver ainsi la dépouille de son fils à la maison pour ne pas que son corps soit volé par les forces de l’ordre à la morgue.
par moineau persan
Billet de blog
Révolution kurde en Iran ? Genèse d’un mouvement révolutionnaire
Retour sur la révolte en Iran et surtout au Rojhelat (Kurdistan de l’Est, Ouest de l’Iran) qui a initié le mouvement et qui est réprimé violemment par le régime iranien dernièrement (plus de 40 morts en quelques jours). Pourquoi ? Voici les faits.
par Front de Libération Décolonial
Billet de blog
Voix d'Iran : la question du mariage forcé (et du viol) en prison
Ce texte est une réponse à la question que j'ai relayée à plusieurs de mes proches, concernant les rumeurs de mariages forcés (suivis de viols) des jeunes filles condamnées à mort.
par sirine.alkonost
Billet de blog
Témoignage d'une amie Iranienne sur la révolution en Iran
Témoignage brut d'une amie Iranienne avec qui j'étais lorsque la révolution a débuté en Iran. Ses mots ont été prononcés 4 jours après l'assassinat de Masha Amini, jeune femme Kurde de 22 ans tuée par la police des moeurs car elle ne portait pas bien son hijab.
par maelissma