L'imposture du concept de racisme anti-blanc

Article écrit le 1er octobre 2012 suite à l'affaire des "pains au chocolat" de Copé

Je sais que mon titre va déchainer les foudres de tous les « identitaires » et snipers du FN en embuscade sur le net. Je sais que je vais être noyé sous un déluge d’idioties et d’inepties sans nom. Mais je lance un défi : il y en aura t-il un seul parmi mes lecteurs capable de m’opposer des arguments compréhensibles, sérieux, et qui fera montre d’une certaine aptitude à dépasser les lieux communs ? Moi je veux bien lancer un vrai débat. C’est un sujet à la con, mais comme les médias s’engouffrent dans toutes les manipulations politiciennes avec délectation, c’est devenu aussi un fait de société, et on peut essayer d’en parler sérieusement. Qui essaiera ? Et qui est capable de penser sans déverser sa haine, son racisme des autres ? Je n’attends pas que vous soyez d’accord avec moi mais j’attends autre chose que des éructations nauséabondes et inintelligibles. Me suivent ceux qui peuvent.

Avant toute chose, évacuons toutes les questions politiques qui ont fait que Copé reprenne à son compte la dialectique du FN. Remarquons juste que même Sarkozy qui n’était pas avare de provocations, n’était pas allé aussi loin. Cette course effrénée et lamentable pour gagner l’électorat populaire du FN a pour conséquence néfaste de « droitiser » les discours des républicains de droite (Voir la réaction de Fillon, indigne) et de donner du crédit à des idées fumeuses. La ficelle est grosse et nul n’est dupe. Il n’est même pas sûr qu’un Copé, qui est un homme politique détestable mais intelligent et cultivé, croit ce qu’il dit. Passons.

Il faut admettre un fait qui n’est pas niable. Un certain nombre de nos concitoyens se voient dans des circonstances variées, insulter de « sale blanc » « sale Français », « gaulois » j’en passe et des meilleures de la part de jeunes issus de l’immigration et des quartiers pauvres (le lien est important). Et j’admets même qu’ils n’aient pas nécessairement et directement provoqué leurs interlocuteurs… Car quand même il se vérifie souvent que presque tous ceux qui parlent de racisme anti-blanc sont imprégnés par la lepénisation des esprits et leur propos sont comme par hasard … anti-quelque chose. Des preuves ? Lisez donc les commentaires sur ce forum dans les articles consacrés au racisme anti-banc. Combien d’agressions de ce type ? Nul ne le sait et nul ne le saura jamais à cause justement des difficultés d’interprétation. A mon sens ce n’est pas le problème. En revanche c’est bien un symptôme d’un certain malaise dans notre société cosmopolite et même postcoloniale dans le cas particulier de la France, ce qui n’arrange rien.

La question qui se pose est la suivante « Est-ce que des insultes à caractère raciste (à l’évidence elles le sont) sont révélatrice d’un « racisme anti-blanc ou anti-français » pour reprendre la terminologie de l’extrême droite. Pour beaucoup la réponse est évidente. Je prétends qu’elle ne l’est pas. Le lien entre des propos racistes et une idéologie constituée et plus ou moins conscientisée par les individus ne se fait pas automatiquement. Comme toujours chez l’extrême droite c’est le sous texte qui importe, ils savent qu’ils n’ont rien à expliquer car des gens englués dans leurs fausses évidences feront le lien eux-mêmes. Cette « connivence » dans les non-dits est d’une grande efficacité (elle ne fait pas appel à la raison) et d’une suprême perversité. L’extrême droite n’a plus qu’à habiller ce lien causal dans un schéma explicatif simple, proprement idéologique (ce n’est pas péjoratif) qui porte sur les masses. C’est le paradigme de l’ « invasion » de la « colonisation à l’envers » et j’en passe. (Voir mon article sur « les effets néfastes de la fermeture des frontières » pour apprécier les choses factuellement). 

Juste un exemple concret et vécu pour expliquer que le lien n’est pas automatique. Mon fils ainé adoptif est noir de peau. A plusieurs reprises au CM2 il se faisait régulièrement insulter de « singe » « macaque » et j’en passe par une élève d’origine maghrébine. Comme il n’a pas cru bon en parler, au bout de plusieurs jours, excédé, il s’est mit à traiter cette élève à son tour de « sale arabe ». L’affaire est enfin parvenu aux oreilles des instits qui sont intervenus et ont puni les deux élèves, ce que j’approuve. Et j’en ai même rajouté une couche à la maison car l’idée que mon fils puisse proférer des propos racistes est à mes yeux inacceptable bien que j’avais parfaitement conscience qu’il n’avait pas provoqué la situation. Est-ce que mon fils est « raciste » pour autant ? Non bien sûr et il n’est même pas sûr que son agresseur le soit. Les « propos racistes » font aussi parti d’un répertoire d’actions (puisé évidemment dans l’environnement proche, ici la cour de récréation) proprement défensif et certainement moins couteux que la violence physique, les propos racistes étant une violence symbolique tout de suite opérante car « dans l’air du temps ». Ainsi le lien entre actes racistes et racisme n’est pas automatique. 

D’autre part, le racisme en tant d’idéologie constituée déploie une très grande variété de modes opératoires plus ou moins insidieux (ségrégation, discriminations) mais toujours d’une grande violence physique, économique, sociale et symbolique. On sait aujourd’hui que la plupart des gens de couleur savent psychologiquement se prémunir contre les violences verbales (qui sont d’une rare bêtise et d’une portée limitée) mais ne peuvent supporter les discriminations en termes de logement, emploi, promotions qui leur pourrissent la vie. Je pose la question : si les discriminations ne sont évidemment pas exclusivement dirigées contre les gens de couleur, est-ce qu’un « blanc » a déjà été une victime avérée de discrimination pour le seul motif qu’il est blanc en France métropolitaine ? J’en viens à ceci. Le racisme s’exerce toujours sur une minorité sociologique dans une volonté de justifier une situation de domination. Cela mérite explication. G. Balandier (sociologue) en son temps (1951) avait bien repéré que la minorité numérique n’est pas la minorité sociologique. Toutes les situations coloniales le montrent à l’envie. En Afrique du sud du temps de l’apartheid, les noirs bien que démographiquement majoritaires, étaient bien une minorité « en tant que socialement, politiquement et économiquement subordonnés ». On peut dire la même chose dans des situations non-coloniales comme celle des noirs dans les états du sud des Etats-Unis, ou même postcoloniales dans le cas de certaines de nos banlieues où celui qui se pense en terme de race blanche se sent parfois minoritaire numériquement, mais il est en aucun cas minoritaire sociologiquement bien qu’ils se trouvent la plupart du temps dans des situations de relégation sociale en tous point comparables à celle de ses voisins de couleur. La confusion anti-blanc et anti-français dans nos termes est révélatrice ; c’est cette impensé de la « race » que de Gaulle en son temps avait bien exprimé, conjugué avec sa situation de relégation sociale, qui , par sa contradiction même, rend sa situation intolérable. C’est le syndrome du « petit-blanc » aisément repérable dans le contexte Etats-unien et sud africain et dont Clint Eastwood a tiré un film magnifique (gran Torino). 

Pour dire les choses simplement, le racisme est univoque : il va toujours du plus fort vers le plus faible. Mais cela n’exclue pas des effets de backfire, de retour de bâton. Dans la mesure où le paradigme de la race s’est diffusé dans les têtes des dominés, il est aisé de retourner ce racisme contre l’oppresseur quand il est typé (blanc, dans la situation coloniale). C’est idiot, condamnable mais j’ose le dire humain. Et je trouve IGNOBLE de mettre sur un même plan ces deux racismes car nous avons tout de même d’un coté un racisme idéologique construit et justifiant les pires iniquités et de l’autre un soi disant « racisme », de réaction et provoqué précisément par ceux qui le dénoncent ! Je soutiens que ce « racisme » défensif (à la portée souvent limité en termes de conséquences sociales) n’a pas d’existence propre car le concept de race sur lequel il s’appuie (mais ne se construit pas) est précisément fourni par l’idéologie du dominateur. Les actes racistes « anti-blanc » n’ont qu’une valeur opératoire défensive et ne correspond à une idéologie essentialisante qui pourrait la relier à un vrai racisme. J’ajoute en outre que ce sont bien des fractures identitaires voire même un sentiment d’infériorité qui sous tendent ces actes. Pr leur fragilité même ils renvoient l’image qu’on leur tend de façon très classique. Ne pas pouvoir échapper au paradigme de la race, entre parenthèse, c’est tout le problème des idéologies postcoloniales de la négritude … mais je ne m’étendrai pas. C’est également la faiblesse congénitale de l’antiracisme puisque celui-ci ne quitte pas ce champ… Passons.

On en vient ici à un point crucial de mon propos concernant toutes les idéologies racistes repérables par l’Histoire. Si toutes les formes de xénophobie (le rejet de l’autre parce qu’il est différent) est une donnée universelle de l’histoire, le racisme n’en est qu’une forme particulière et sa construction idéologique est aisément traçable. On peut lire fréquemment que le racisme « a toujours existé », qu’il est « un des fléaux les mieux partagés au monde », c’est très déculpabilisant de le dire mais ce n’est tout simplement pas vrai. Le racisme a une histoire. Si le terme « racisme » est apparu seulement dans l’entre deux guerre, il est évident que le racisme préexiste à son concept. Le terme « race » est très ancien et sa polysémie attestée. Mais sa signification en tant que « subdivision de l’espèce humaine » est indissociable de la modernité et du moment colonial. Les premiers discours racialisant se devaient de répondre aux questions métaphysiques du moment style « les indiens ont-ils une âme ? » et justifier l’esclavage à grande échelle. Entre parenthèses, la traite arabe, toute aussi cruelle, n’eut point recours à ce type de construction idéologique puisque le monde se divisait entre le « dar al Islam » et le « dar al harb » justifiant ainsi la mise en servitude des non Dhimmi ; nul besoin du racisme puisque l’islam pourvoyaient les justifications en divisant le monde en croyants (ce qui incluait les juifs et les chrétiens !) et les non-croyants. Le racisme deviendra une pensée structurée à prétention scientifique au XIX ème siècle et il est malheureux pour nous de constater que les principaux foyers de production furent la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Ce racisme scientifique occidental déclina au moment des conquêtes coloniales pour se muer ici ou là en racisme institutionnel puis après avoir brillé de ses derniers feux sous le régime nazi, son absurdité et les crimes commis en son nom le décrédibilisa durablement.

Cependant un glissement de sens s’opéra au sein des sociétés postcoloniales confrontées aux processus migratoires qu’elles avaient elles-mêmes provoquées sans jamais remettre en question les schémas ethnocentristes de la nation qui se trouvaient en porte à faux avec l’idéologie des droits de l’homme dont elles se réclamaient. Cette tension croissante fit qu’un racisme culturel se développa et devint un terme flou, un mot valise qui désigne derrière l’apparence physique (un fait intangible) les supposés caractéristiques sociales, culturelles, religieuses, historiques et politiques des groupes visés. Cet éclatement du sens explique pour une bonne part l’indigence des débats car on ne sait plus trop de quoi on parle. Toute forme de rejet de l’autre peut-être alors qualifié de « raciste » : racisme anti-roux, anti-gros, anti-vieux, j’en passe et des meilleures.

Alors dans ce contexte, pourquoi pas un racisme anti-blanc ? Mais dans ce cas précis « l’idéologie raciste anti-française, anti-blanche » ne pouvait pas être fondée sur des bases historiques. Il s’agit alors d’inverser les termes victimaires en faisant de la culture dominante une culture assiégée par ceux la même qui se trouvent régulièrement stigmatisés et victimes de discriminations. Ce tour de passe-passe idéologique est redoutable car il s’appuie sur les perceptions réelles et un certain nombre de fantasmes. Des braves gens constatent d’une part qu’un certain nombre de délits visibles sont commis par des gens de couleur (qui s’en étonnera ?) mais se retrouvent être la cible pour des raisons bassement électoralistes de manipulations politiciennes qui « tribalisent » la société. Ajoutez à cela le caisson amplificateur des mass médias qui ne font pas dans la nuance et tout devient vite explosif. Ceux qui se rêvent « souchiens », noyés dans ce brouillard idéologique ne voient pas que leurs voisins de couleur sont tout aussi touchés par la crise, mais en plus subissent discriminations et multiples humiliations (contrôle au faciès, remarques condescendantes ect…). Quand aux jeunes imbéciles qui renvoient bêtement les termes du racisme dont ils sont victimes, ils nous renvoient à la tête cette idée largement ébranlée aujourd’hui que les Français sont « blancs et chrétiens ». CQFD. Le racisme est d’une perversité sans nom car il attrape dans son champ ses adversaires (les anti-racistes) mais aussi ses victimes, une population de l’entre-deux, qui prennent à leur compte les identités qu’on leur assigne. 

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