Pandémies et biopolitique. Quels enjeux sociétaux face au Covid-19?

59 réanimateurs, affirmaient dans le monde dans le Monde du 28 mars, « qu’avec l’épidémie due au SARS-COV2 la France traverse aujourd’hui la plus grande crise sanitaire de son histoire », mantra martelé ad nauseam dans les grands médias.

Ces professionnels méritent toute notre admiration et nul ne leur reprochera, à eux et rien qu’à eux, de dramatiser la situation.  N’est-ce pas au fond une question de survie que de jouer sur les mécanismes de la peur ? Mais en ces temps troublés, il est bon de se remémorer  la formule F. D Roosevelt dans sa campagne de 1932 : « S’il y a une chose dont nous devons avoir peur, c’est de la peur elle-même».  Quitte à avoir peur, autant savoir de quoi on devrait avoir peur. C’est l’objet de ce petit essai[1].

Il est urgent de revisiter les conséquences des grandes épidémies dans le monde, vieux compagnons de l’humanité. Ce qui ne peut manquer de frapper, c’est le caractère exceptionnel de cette crise dans notre monde moderne, mais sa banalité à l’échelle de l’histoire de l’humanité. Il n’y a pas lieu de faire de Bill Gates un prophète.

Remontons le temps avec  quelques chiffres. La grippe asiatique de 1956–1958 ou celle de Hong Kong en 1968–1969, avaient fait des centaines de milliers de morts dans le monde, mais n’avaient pas provoqué un tel bouleversement de l’organisation sociale. Les dernières alertes, comme celles du SRAS en 2003 ou de la grippe H1N1 en 2009, n’avaient finalement entraîné qu’un nombre réduit de décès ; et la dernière grande pandémie, celle du SIDA, bien qu’ayant probablement tué plus de 30 millions de personnes dans le monde, fut le résultat d’une maladie d’un genre différent, tuant lentement.  La grippe espagnole de 1918–1919 tua près de 50 millions de personnes dans le monde. Dans les années 1880,  la tuberculose tuait chaque année environ 100 000 personnes dans une France de moins de 40 millions d’habitants et le choléra tua deux fois en une seule année (1832 et 1854) plus de 200 000 des 30 millions de Français de l’époque. La peste noire faucha entre le tiers et la moitié de la population européenne au milieu du XIVe siècle sans parler de son impact en Asie que nous ne connaissons pas.

À chaque fois, les mêmes réactions : fuite, peur, mise en place de mesures sanitaires et sécuritaires par les autorités publiques. À chaque fois, la surprise face à soudaineté et à la nouveauté de la maladie, et des explications surnaturelles ou complotistes, conduisant à la désignation de boucs émissaires et la référence à un châtiment divin : accusation de l’empoisonnement des puits par les Juifs ou les vagabonds en 1348, évocation de supposées manipulations des laboratoires et des services secrets aujourd’hui. Certes,  il est facile d’ironiser sur nos gouvernants d’être réduits à puiser dans tout l’arsenal traditionnel des mesures de protection issues de la peste (confinement, fermeture des frontières) ou de la tuberculose (isolement, mesures d’hygiène simples où éternuer dans son coude rappelle l’obligation faite aux tuberculeux d’expectorer dans des crachoirs). Ce qui change fondamentalement aujourd’hui, c’est un rapport différent à la mort, une volonté farouche d’en protéger les plus fragiles, ce dont nous pouvons nous enorgueillir.

Or, justement, aujourd’hui, les chiffres (froids et inhumains) de cette pandémie disent des choses qui peuvent nous paraitre indécentes mais qu’il nous faut regarder en face.  A ce jour le coronavirus a fait plus de 10 000 morts en France, moins de 2% des 580 000 décès annuels. En Italie, par comparaison, le taux de létalité est de 10 %, bien loin des épidémies anciennes. Il  faut se souvenir que la canicule de 2003 fit 15 000 victimes même s’il ne fait aucun doute que nous dépasserons ce chiffre. Les  hospitaliers me pardonneront ces chiffres car ils savent que  la crise sanitaire est d’abord une crise des régimes de santé dans le monde, laminés par des décennies de politiques néolibérales et de restriction budgétaire.  Nos dirigeants devront nous rendre des comptes après la crise. 

Pour mieux comprendre l’histoire des maladies, le grand historien de la médecine Mirko Grmek a proposé dans les années 1960 et 1970 d’introduire le concept de pathocénose : les maladies forment un ensemble le plus souvent en équilibre, qui dépend des interactions des maladies entre elles mais constitue aussi un écosystème dans l’environnement des sociétés humaines qui les accueillent.  Les principales maladies sont endémiques, mais relativement stables ; les autres, correspondant à une rupture de l’équilibre, voient l’apparition de maladies émergentes qui touchent brutalement des populations non préparées, causant de nombreux décès. Une fois ce premier choc survenu, les sociétés, les corps et les maladies elles-mêmes s’adaptent, pour parvenir, lentement, à une nouvelle forme d’équilibre, une nouvelle pathocénose. C’est ce concept qui permet de comprendre les pandémies qui ont dépeuplé les Amériques au 8/10 au XVIe; de très loin la plus grande catastrophe sanitaire de l’histoire de l’humanité, rapportée à la population totale. Aujourd’hui, le bassin épidémiologique est unifié à part quelques petites poches disséminées en Amazonie et ailleurs. Le fait important est que cette catastrophe qui a contribué à détruire les anciennes civilisations amérindiennes était le fruit empoisonné du colonialisme.

Prédation et pandémies vont de pair en effet. J’entends le mot prédation au sens large car il faut bien comprendre que le développement des échanges commerciaux dans le monde et du capitalisme moderne trouvent sa source dans cette première mondialisation (celle des virus et des microbes).  Faute de main-d’œuvre dans les plantations antillaises, les Européens se tournèrent vers l’Afrique et développèrent les traites négrières, intensifiant considérablement les échanges par voie maritime. Une bonne part de la prospérité de l’Europe moderne vient de là. Cette surexploitation des ressources naturelles et humaines a conduit à la fragilisation de cette pathocénose. Faire l’histoire des pandémies, c’est faire aussi l’histoire du capitalisme mondialisé. Le choléra avait prospéré du fait des échanges avec l’Asie d’où il est originaire et des conditions sanitaires déplorables des villes européennes, de même que la diffusion du SIDA avait été favorisée par la libération sexuelle, l’usage des drogues et des transfusions sanguines, de même le COVID-19 est la conséquence de changements profonds dans nos sociétés au cours des dernières décennies, dont nous n’avons pas toujours pris la mesure : déplacements aériens devenus routiniers et massifs favorisant la dispersion de la maladie ; mondialisation des échanges faisant que la planète est touchée en quelques semaines ; allongement de l’espérance de vie. Si les Etats-Unis vont être durement touchés, ce n’est pas tant à cause de leurs statistiques supposées honnêtes. Le capitalisme prédateur états-unien a accentué la comorbidité avec la dégradation de l’environnement et le développement des maladies chroniques (diabète, obésité, hypertension …), sans même parler de l’état déplorable du système de santé et de protection sociale.

Dans les réponses apportées aujourd’hui, c’est toute une économie morale qui se donne à voir aujourd’hui, un âge de la biolégitimité définie par Didier Fassin.  L’hygiène et les limites du tolérable sont imbriquées. Le shutdown des écoles, au risque de la paralysie de la marche sacrosainte de l’économie libérale, n’est pas une mesure anodine (c’est pour cela que Blanquer n’y croyait pas). La peur des dirigeants ne pas être à la hauteur est palpable, nonobstant le cynisme écœurant des Trump, Bolsanaro, Poutine et consorts.  Dans la biolégitimité, il faut protéger la vie à tout prix sans calcul « sordide » ; le fameux « qu’elle en soit le prix » macronien. Le souci est l’après-crise et les leçons qui en seront tirées. Il y a aura un après Coronavirus et c’est bien là où peuvent se nicher les peurs les plus légitimes.

C’est ici qu’il faut revenir à Michel Foucault. Nos sociétés démocratiques et libérales nourriraient-elles le secret désir de contrôler, de surveiller leurs populations d’une manière absolue à l’image de ce que met en scène  la Chine ? La biopolitique, concept foucaldien,  vise alors à contrôler les populations pour qu’elles fournissent en grand nombre de soldats, d’ouvriers, de paysans sans cesse plus nombreux et plus efficace parce qu’en bonne santé. Nous n’en sommes là, diront certains. Mais, le modèle chinois d’essence totalitaire, supposément plus efficace que nos démocraties libérales dans le domaine sanitaire, est en train de faire des émules. Or, en occident et particulièrement en France, la biopolitique a des origines coloniales. Nous avons été des pionniers en la matière. Ce petit détour africain, tiré de mes présentes recherches sur le Cameroun colonial est éclairant. A l’inverse de la colonisation amérindienne, l’Afrique au XVIIIe et XIXe siècle était un mouroir pour les premiers colons.  La ségrégation raciale des villes coloniales était justifiée par des arguments hygiénistes : la fameuse barrière à moustiques, no man’s land qui séparait les quartiers indigènes et européens. Or aujourd’hui, le risque est d’ériger des murs (technico-juridiques comme le tracking des individus) pour mettre à l’écart les sans-parts, réfugiés climatiques et sanitaires[2]. Est-il besoin de rappeler que la médecine coloniale était aussi un terrain d’expérimentation aux conséquences sanitaires aléatoires ? En est-on  si loin ? Une séquence sur LCI montre un chercheur de l’INSERM et un chef de service de l’hôpital Cochin à Paris s’interroger sur l’opportunité de tester un vaccin en Afrique[3]. Cette histoire coloniale est émaillée de scandales sanitaires. Le cas du mythique Eugène Jamot, le pourfendeur de la maladie du sommeil,  dans la région de Bafia (Cameroun) est ici emblématique. L’autre exemple, moins connu, est la catastrophe sanitaire engendrée par des expérimentations biopolitiques dans le Haut Nyong entre 1939 et 1948[4]. Médicalisation des maternités, enseignement à la santé (ce qui incluait la façon de se nourrir), pratique du sport comme discipline sanitaire, implantation de la culture du cacao, toute cette biopolitique visait la conduite quotidienne des corps et des esprits, tout comme l’action catholique, mais avec des méthodes nettement plus coercitives. Sans rentrer dans les détails, il s’agit juste de pointer ici le fait que ces thérapeutiques sociales en colonie entrainaient la confusion entre pouvoir médical, administratif et politique. Demain, une fois que la crise sanitaire sera terminée quel seront les termes du nouveau contrat social ? Tracking pour tous ?

La pandémie nous invite à transformer radicalement notre mode de socialisation et partant, notre modèle économique. Aujourd’hui, le capitalisme connaît le coût de toute chose, mais la valeur de rien, pour reprendre la formule d’Oscar Wilde. Avec Gaël Giraud, il me semble qu’il nous faut comprendre la véritable source de la valeur : nos relations avec les humains (pas seulement nos proches) et notre environnement. C’est bien un défi politique qui nous attend.

[1] Sources en vrac : Analyses de Joel Chandelier  https://medium.com/@joelchandelier/covid-19-et-histoire-de-lhumanit%C3%A9-non-tout-ne-va-pas-changer-724f71ef5561 et de  l’historien Olivier Faure (LAHRHA), ces derniers me pardonneront quelques copier-coller, Piketty Thomas, Capital et idéologie, 01 édition, Paris XIXe, Le Seuil, 2019 ; FASSIN Didier et BOURDELAIS Patrice, Les constructions de l’intolérable, Paris, La Découverte, 2005.

[3] https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200403.OBS27028/lci-diffuse-une-sequence-suggerant-des-tests-de-vaccins-en-afrique-sos-racisme-saisit-le-csa.html

[4] Lachenal Guillaume, « Le médecin qui voulut être roi », Annales. Histoire, Sciences Sociales 65e année (1), 08.03.2010, pp. 121‑156. L’épidémie de maladie du sommeil est déclenchée par les mêmes médecins qui entendaient l’éradiquer. Le taux d’incidence de la maladie passa de 0, 17% en 1943 à 4% en 1946.

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