L’Après Charlie : le retour du grand Roman national

Claude Lelievre relevait ici : 

"Dès la mi-janvier, à la sortie des ex-ministres de l'Education nationale de la réunion organisée par la ministre de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem, Jean-Pierre Chevènement a déclaré à la presse que l'essentiel était la transmission des savoirs, des valeurs républicaines et de l'amour de la France , en précisant : « il faut rétablir le roman national », « il est nécessaire de reconstituer un récit national ». A la mi-février, le premier ministre Manuel Valls a déclaré sur RTL qu'il y avait incontestablement deux matières qui devaient être renforcées à l'Ecole : le français et l'histoire : « il faut comprendre notre propre histoire, d'où nous venons, nos valeurs, notre identité . La France a été un immense pays parce qu'elle a toujours su parler de sa propre histoire. Oui, il faut apprendre à aimer, lucidement, mais à aimer, qui nous sommes et d'où nous venons » Dans l'une des contribution pour le futur congrès du PS de juin prochain, celle signée en premier par Martine Aubry et parue fin février, on peut lire : « Etre à la hauteur du 11 janvier, c'est aussi faire de l'école le centre de rayonnement d'une culture qui unit les Français, alors que les logiques identitaires prospèrent […] . Les principes généraux ne suffisent pas à un peuple. Devant l'insécurité culturelle grandissante, il y a urgence à reconstruire un imaginaire commun, comme Michelet l'a fait pour la IIIe République. Les programmes d'histoire, de géographie et de langues doivent faire une place à un récit national dans lequel chacun puisse se retrouver. Regarder la France plurielle telle qu'elle est et la revendiquer : voilà le but »

Nous voici ramené pour une énième fois dans le sempiternel débat Histoire mémoire. Cet état de confusion se retrouve aussi dans la prose académique d'éduscol.  http://eduscol.education.fr/pid23340/memoire-histoire.html

"Adossée à l'enseignement de l'histoire en classe, l'Institution scolaire participe à la politique de mémoire, qui met l'accent sur certains faits historiques dans le but de construire une mémoire collective autour de valeurs partagées et de contribuer au sentiment d'appartenance commune : le vivre ensemble. Il ne s'agit pas pour autant de les confondre, mais d'aller de l'une à l'autre, de les allier en les distinguant. L'histoire, c'est la recherche de la vérité. La mémoire, c'est le respect de la fidélité. Pour les enseignants, la mémoire est enseignée comme objet d'histoire, avec les regards croisés d'une méthode historique qui permet de distinguer les mémoires, individuelles et collectives, selon les espaces et les temps historiques." (C'est moi qui souligne)

Mais si la mémoire doit être considérée comme un objet d'histoire, nous sommes tout simplement dans le champ de l'histoire  (distanciation, recherche critique de la vérité, croisement des regards...) et plus du tout dans le champ de la mémoire, par définition partielle donc partiale, subjective et ... identitaire, qui "impose le souvenir dans le sacré" (Pierre Nora).

Quid alors de la fièvre commémorative dans les écoles ? 

Ne sommes-nous pas dans des injonctions paradoxales?

Peut-on être à la fois devant nos élèves historien et "curé laïque" ( François Dubet) comme l'ont été les hussards noirs de la république?

Nationaliser l'histoire, en faire un "Roman" n'est-ce pas se condamner à ne pas faire d'histoire du tout sur l'autel d'une soi-disante efficacité pédagogique (les enfants et les adultes adorent qu'on leur raconte DES histoires)? Faut-il renoncer à toute ambition de porter devant les élèves un regard objectif et pluriel sur l'histoire des hommes comme le voudraient nos poly-traumatisés de Janvier 2015?

Pourtant des initiatives heureuses existent pour porter un regard neuf sur l'histoire et reconstruire un imaginaire commun. Lire par exemple  L’Atlas global, Les Arènes, 2014 de Fumey Gilles, Boucheron Patrick et Grataloup Christian. Cette approche spatiale (non narrative) me semble intéressante à développer pour proposer un "grand récit " qui fasse sens aujourd'hui.   A quand un manuel pour les enfants ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.