De quoi «l'école de la confiance» de Blanquer est-elle le nom?

«L’Éducation nationale a moins besoin de grands soirs que de petits matins quotidiens. C’est en travaillant à bas bruit, sous les radars, que les conséquences de nos réformes seront absolument majeures» (Luc Chatel). Blanquer a été à bonne école. De quoi son école de la confiance est-elle le nom?

Le Café pédagogique" du 15 février a noté un évènement considérable passé complètement sous les radars. « L'Assemblée nationale a adopté en quelques minutes par 35 voix contre 7 l'établissement public des savoirs fondamentaux [...]. Là où les collectivités locales et le recteur le voudront, les collèges et les écoles seront regroupés. Ce regroupement devrait libérer des milliers de postes et faire sauter la plupart des directeurs. Peut-on transformer profondément l'éducation nationale sans consulter les organisations professionnelles, sans même prendre l'avis du Conseil d'Etat et sans aucune étude d'impact ? C'est ce que Blanquer vient de faire [...] en quelques minutes. Il aura fallu plus de temps le 15 février pour voter le rectorat de Mayotte ».

Cette réforme « à bas bruit » est lourde de menaces. Prévue pour être d’abord mise en place en milieu rural, on imagine mal qu’une telle structure puisse fonctionner dans le maintien de l’ensemble des écoles : elle induira le regroupement et donc l’appauvrissement de l’équipement public des territoires et l’augmentation des déplacements des élèves.

En outre, ce nouveau statut d’établissement appellera à l’éradication de la fonction de directeur d’école, transformation que le ministre refuse d’aborder de manière transparente. « L’école du socle » porte en germe le risque d’absorption de l’enseignement primaire par le secondaire. C’est une révolution car pour la première fois de l’histoire dans  l’Education nationale, les enseignants du primaire dépendront hiérarchiquement d’un chef d’établissement, qui plus est  extérieur à leur école.  Quid des attributions des directeurs d’école qui, rappelons-le, ne sont pas des chefs d’établissements ?  Quid du rôle des IEN, un maillon essentiel  entre les enseignants  et  une institution scolaire souvent complètement déconnectée des réalités du terrain ? Quid de l’évaluation des personnels de l’éducation ? Quid de l’évaluation des projets pédagogiques ? Pourra-t-il y avoir à terme des écoles primaires à taille humaine, à cause des restructurations que cette réforme va impliquer?  L’autre difficulté réside dans les différences de culture pédagogique (en particulier évaluative) entre le primaire et le collège.  Dépendre hiérarchiquement et administrativement du collège poussera certainement les PE à adopter des façons de travailler et d’évaluer du collège, réputé comme le maillon faible du système éducatif français  par son fonctionnement.  Ceci est à rebours de la réforme des cycles mise en place par Peillon qui tentait le faire le pont entre les deux mondes en les faisant « travailler » ensemble (au double sens du terme).  Blanquer tente, lui, de les fusionner sans autre forme de procès alors que les publics scolaires et les enjeux sont très différents.

D’autre part, le projet d'obligation d'instruction à trois ans ouvre la possibilité pour le privé sous contrat d'être assuré d'une obligation de financement par les communes.  Or  le nombre d’enfants de plus de trois ans non scolarisés est insignifiant : 26 000. Comment les communes vont-elles pouvoir supporter cette charge supplémentaire ?  Est-ce que le financement se fera au détriment des écoles publiques ?

Cet amendement agit comme un cheval de Troie en insérant, in extremis dans la loi, le principe de l’autonomie et l’innovation voulu par Blanquer; véritable mantra de l’école néolibérale sur le modèle anglo-saxon qui s’inscrit dans le projet européen de « l’économie du savoir ». Certes, sur le principe, l’on peut trouver cette école de l’innovation et de  l’autonomie séduisante.  Paul Devin, inspecteur de l'Education nationale, secrétaire général du syndicat des inspecteurs (IEN et IA-IPR) nous en dévoile pourtant les ressorts cachés: « En agissant ainsi, on va devant des difficultés majeures de fonctionnement qui, faute de cadre réglementaire suffisant, devront être tranchées par des arbitrages managériaux. La liberté pédagogique sert d’argument de séduction pour les personnels mais, en réalité, cette structure produira de fortes pressions managériales contraignant à la mise en œuvre de projets souvent davantage guidés par des stratégies de communication que par une construction collective véritablement fondée sur l’analyse pédagogique »[1]. A terme, c’est bien la mise en concurrence des différents établissements scolaires qui est en ligne de mire. Or l’analyse comparative des systèmes éducatifs dans le monde  de Nathalie Mons (à partir des résultats des études PISA) montre les effets délétères de ces politiques néolibérales et managériales. « Les effets de la mise en concurrence des établissements ont été décevants pour ceux qui en attendaient une amélioration des résultats des élèves. Ce modèle est très inéquitable et peu efficace, sauf pour les très bons élèves rassemblés dans quelques établissements d’excellence »[2]. Pour le gouvernement  Macron, il a un double avantage : il coute peu cher (restriction budgétaire oblige) et il permet  la formation des élites de la nation (parmi ceux qui en ont les ressources).  Tant pis pour les autres.

Il y a plus. Blanquer veut prendre entièrement la main sur le pilotage du navire Education nationale en supprimant tous les organismes indépendants d’évaluations. Jean-Michel Blanquer veut  supprimer le CNESCO (Conseil national d’évaluation du système scolaire) pour le remplacer par un nouveau conseil à sa botte : le CEE. Le Cnesco nouvelle version verra désormais 80 % de ses membres nommés par le ministère. À l’heure actuelle, le ministre n’a aucun pouvoir de nomination sur le conseil et ses huit membres, des personnalités compétentes[3].  Le CSP  (Conseil supérieur des programmes) est également sur la sellette. Peu connue, sa mission revêt une importance cruciale. Ses dix-huit membres d’horizons et de bords politiques différents doivent concevoir des programmes scolaires à présenter au ministre. Le CSP avait été attaqué en raison des orientations prises sur les programmes d’histoire, jugés trop éloignés du «roman national »[4].

Enfin, Blanquer allume toutes sortes de contre-feux pour faire diversion.  La  réforme Blanquer est volontairement un vrai fourre-tout dont les débats parlementaires ont fait la part belle aux propositions les plus rétrogrades des députés LR.  Parmi les amendements défendus : l’uniforme scolaire (et la tenue vestimentaire des enseignants), la présence des symboles nationaux (un lever des couleurs chaque matin dans les écoles ?), la suppression de l’éducation sexuelle, du principe d’égalité entre hommes et femmes, de l’enseignement de l’anglais en primaire, la possibilité d’une amende de 450 euros pour toute insulte proférée par un élève, bien sûr l’incontournable question du foulard islamique, etc. De quoi largement focaliser l’attention des plus distraits.

Blanquer définit ainsi l’école de la confiance dans son troisième livre intitulé L'Ecole de la confiance: « construire la confiance de la société en son école, de l’école à l’égard des parents, de l’institution envers les professeurs, des professeurs à l’égard des élèves, et des élèves en eux-mêmes et en leur réussite ». Jean Michel Blanquer a sans doute fait sien le principe stratégique que défendait Luc Chatel : « L’Éducation nationale a moins besoin de grands soirs que de petits matins quotidiens. C’est en travaillant à bas bruit, sous les radars, que les conséquences de nos réformes seront absolument majeures. »[5]. L’historien de l’éducation et des politiques éducatives Claude Lelievre met les pieds dans le plat dans son blog et n’y va pas par quatre chemins :  « Les arnaqueurs commencent modestement, les arnaqueurs sont des as de la confiance».  C’est donc en suivant  une politique des petits pas que Blanquer avance masqué, sans aucune volonté de consultation vis-à-vis de la communauté éducative. C’est ainsi qu’il conçoit l’école de la confiance.

[1] https://blogs.mediapart.fr/paul-devin/blog/310119/ecoles-du-socle-dans-la-loi-blanquer-la-strategie-du-cheval-de-troie

[2] Synthèse dans https://blogs.mediapart.fr/terra-nova/blog/190914/democratiser-lecole-vers-une-nouvelle-organisation-des-classes-et-des-etablissements

[3] Gurvan le Guellec dans le "NouvelObs"" du 13 octobre ( ''Le putsch de Blanquer: quand le ministre évaluateur se soustrait aux évaluations")

[4] https://www.mediapart.fr/journal/france/221018/education-le-ministre-blanquer-n-aime-pas-les-instances-independantes?onglet=full

[5] Luc CHATEL, Réformer le statut des enseignants, Fondapol, février 2004

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