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Billet de blog 15 mai 2015

L’Odyssée de Pi: réenchanter le monde ?

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Je viens de Voir l’Odyssée de Pi à la télévision. Et je reproche vivement à Télérama de m’en avoir détourné à la sortie en salle. Ca m’apprendra à suivre leurs avis.

Télérama écrivait  à la sortie du film : « Côté scénario, en revanche, la profusion vire à l'indigestion, et pas seulement à cause de la « pensée » new age à la Paolo Coelho et des bondieuseries tous azimuts proférées en voix off. Car ce film destiné à un public familial refuse de choisir entre la fable magique et le récit violent d'une lutte pour la survie. ».

Désolé, mais Télérama est passé complètement  à coté du film. Cette vision exprime tout le « désenchantement  » du monde (au sens que lui donnait Max Weber) voire pour certains spectateurs le cynisme et l’hostilité croissante envers tout point de vue religieux au sens premier du terme. Alors même que l’ambition d’Ang Lee est  justement de réenchanter le monde. C’est le vrai sujet du film, d’ailleurs parfaitement exprimé par le titre. Ce n’est pas une fable magique et encore moins un film de survie (qui peut y croire ?).  Les conversions successives de Pi au début du film sont savoureuses et instructives en ce qu’elles nous renseignent  justement sur cette quête  du spirituel dans le monde contemporain. A ce titre, le héros à mon sens ne pouvait qu’être Indien, c'est-à-dire à la croisée de tous les mondes.  Le film est magnifique car la forme épouse complètement le fond. Ce n’est jamais illustratif car tout passe par le regard de Pi.  

Jamais Ang Lee n’adopte un point de vue anthropomorphique disneyen sur les animaux. La cruauté de la séparation entre Pi et le tigre ironiquement nommé Richard Parker est magnifiquement rendue : le félin  ne se retourne pas.  Tout le long du film, il reste le carnassier présenté au début dans le zoo. L’autre grand carnassier est bien sûr le cuisinier incarné par Gérard Depardieu (qui d’autre pouvait l’incarner ?). J’en ai une lecture politique, le film a des résonances stupéfiantes dans un contexte post 11 janvier: le cuisinier incarne le laïcard haineux des religions qui refuse de servir végétarien ou Hallal. Le lien avec l’anthropophagie présumée du cuisinier est rendu explicite avec l’épisode de l’Ile.  A l’inverse, Ang Lee exprime  une vision ouverte (surplombante ?) sur tous les possibles en matière d’interprétation religieuse - ou pas - du film. Le point de vue du père rationnalisant épouse évidemment une modernité qui paradoxalement va structurer la vision du fils ô combien religieuse. Il y a fécondation mutuelle. C’est un film profondément laïc au vrai sens du terme puisqu’il traite de la liberté de conscience.  Et de la possibilité de retrouver le sens du sacré à travers cet art populaire qu’est le cinéma. En ce sens, le film offre peut-être le meilleur de ce que le cinéma d’aujourd’hui peut offrir. Il vise un état de sidération proche de ce que les premiers spectateurs pouvaient ressentir au début du siècle devant les films de Mélies. D’ailleurs, l’Odyssée de Pi est très proche esthétiquement du film de Scorsese  Hugo Cabret . Ici les technologies numériques (la 3D et la haute définition) offrent  le meilleur car elles sont au service d’un réenchantement du monde par la puissance des images.

 Je plains ceux qui n’y voient  que des bondieuseries (c’est un non-croyant qui écrit ces lignes), il faut bien évidemment retrouver son âme d’enfant pour savourer ce film et le prendre au premier degré. D’ailleurs le film est généralement  dénigré par les spectateurs  habitués aux films contemporains exprimant  un profond cynisme ou, à tout le moins, de l’Ironie dans leur vision du monde.  C’est en cela que l’Odyssée de Pi est rare.

Le choix final de l’interprétation est très subtilement laissé au choix du spectateur.  Tout intellectuel que je suis, le double sens du récit  m’a échappé au début car j’ai été happé par la force des images et des situations. Tant mieux et chapeau à Ang Lee !

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