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Billet de blog 26 févr. 2015

Abd Al Malik : la liberté d'expression un principe négociable ?

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Abd Al Malik a provoqué une tempête médiatique en affirmant dans Télérama :

«La liberté d'expression est un principe, mais j'estime qu'elle n'est pas « non négociable », explique-t-il. Elle doit s'articuler avec les autres valeurs de la République : la paix entre les citoyens, l'égalité de traitement, la morale. (...) Pour moi, dans le contexte actuel de pression extrême sur les musulmans, dans ce climat de surenchère médiatique autour de l'islam, Charlie Hebdo a fait preuve d'irresponsabilité en multipliant ces caricatures. Même si le but était de montrer du doigt les intégristes, et même s'ils en avaient le droit au sens légal. »

Les réactions outragées de certains lecteurs de Télérama sont très révélatrices d’une certaine confusion concernant les principes républicains et la question du vivre ensemble. Il est vrai que certains propos d’Abd Al Malik sont parfois maladroits, lui qui est pourtant un maître du langage. Il parle de la nécessité d’enseigner les religions. Je suppose qu’il voulait dire « enseigner le fait religieux ». Mais ne sait-il pas que c’est déjà le cas ? En outre affirmer au Grand Journal « Je sais de source sûre qu'il y a des gens qui se sont désabonnés de Télérama parce qu'il y avait un noir en couverture », c’est peut-être aller vite en besogne et se tromper lourdement. Ce sont bien ses propos qui ont choqué.

Aussi beaucoup, à l’instar de Philippe Josselin dans le courrier des lecteurs de Télérama, fulminent  sur son « double langage », sur l’emploi du « oui mais… » quand il s’agit de la liberté d’expression. Josselin délivre même une perle : « la caricature n’est-elle pas un bon moyen de prendre du recul sur soi-même et ses croyances ? ».  Si la provocation apaisait les esprits cela se saurait !

Pourtant sur le fond, comment donner tort à  Abd Al Malik?

A moins d’être profondément dogmatique, heureusement que nous pratiquons (presque) tous le « oui mais… ».  Nos principes républicains ne prennent sens qu’ensemble. Le vivre ensemble impose le compromis. Vous voulez l’égalité absolue ? Vous obtenez la dictature. La liberté absolue ? C‘est la loi du plus fort qui s’impose. La fraternité absolue … ? Une chose improbable entre le paradis terrestre et le pays des Bisounours.  Cette triade d’abstractions que Pierre Leroux appelait « la sainte devise de nos pères » n’est jamais questionnée à l’aune des réalités sociales du moment.  Pourtant chaque principe est là pour tempérer l’autre et garde sa puissance symbolique et performative ensemble. La fraternité – le parent pauvre de la « sainte » triade - est là pour tempérer une liberté d’expression ô combien précieuse mais qui ne saurait être sacralisée et érigée en dogme absolu.

Aussi il est parfaitement justifié et même nécessaire de critiquer l’irresponsabilité de Charlie Hebdo, qui était d’ailleurs revendiquée par l’ancienne équipe que nous pleurons (presque tous). La une de Charlie après les attentats était une erreur et une faute, non pas par les intentions -que je juge bienveillante vis-à-vis du prophète -  mais parce que le tirage et l’hystérie médiatique allait en faire à l’évidence une bombe politique. Combien de nouveaux candidats au djihad dans le monde depuis cette une ? Beaucoup me hurleront « il ne faut pas céder à la peur ».  Effectivement, la peur est notre pire ennemi mais encore ne faut-il pas se tromper de peur. Faut-il avoir peur de l’Islam, une entité sociale protéiforme et insaisissable, ou des dangers de l’exclusion, de la stigmatisation, des partisans de la guerre de civilisations qui à l’évidence profitent des évènements ? Mes arguments se trouvent ici et .

Ainsi ce n’est pas l’autocensure que prône Abd Al Malik, c’est la tempérance. Charlie Hebdo rétorquera que l’on ne fait pas de bonne caricature avec de la tempérance. C’est vrai, mais c’était encore possible quand ils tournaient  à 10 000 exemplaires. Avec  3 million d’exemplaires et une couverture médiatique mondiale, Charlie Hebdo change d’échelle et … de ligne éditoriale.  Le dernier numéro en atteste. Cela s’appelle le principe de réalité.

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