L'école sous la pression sécuritaire

« L’enfance ne relève pas de la suspicion, mais de la protection », estiment 38 personnalités juives courageuses, qui s’inquiètent des signalements et des poursuites judiciaires contre des enfants musulmans accusés de complaisance envers le terrorisme.

Je livre en intégralité cet appel paru dans le nouvelobs et qui offre un éclairage vécu sur les effets délétères de cette panique morale que nous subissons à l'école.

Depuis l’assassinat de Samuel Paty, des centaines d’enfants et d’adolescents se sont vu accuser de complaisance vis-à-vis du terrorisme, signalés aux autorités rectorales, assignés en justice pour apologie du terrorisme. Certains, scolarisés en CM2, ont passé une journée entière en retenue judiciaire, auditionnés dans un commissariat. D’autres ont subi perquisitions et interrogatoires, parfois pour la simple possession d’une feuille avec une inscription en arabe.

Les chiffres rapportés par la presse ne permettent aucun doute. La surveillance, de fait ciblée sur les enfants musulmans, voulue par le ministre de l’Education nationale a été suivie par une partie du personnel de l’Education nationale et s’est traduite par un traitement différencié pour des centaines d’enfants.

En effet, la mise en place d’un tel dispositif de contrôle – soutenu par des discours répétés mettant en cause les musulmans comme des candidats privilégiés de la radicalisation – procède nécessairement d’une suspicion généralisée portée sur une partie de la population et partagée par suffisamment d’acteurs, par ailleurs plus ou moins convaincus.

Pourtant, l’enfance ne relève pas de la suspicion, mais de la protection. L’intérêt supérieur de l’enfant c’est de le protéger contre toute atteinte à sa qualité d’enfant et aux droits qui y sont attachés. C’est précisément de cela dont sont dépouillés les centaines d’enfants signalés et/ou poursuivis pour apologie du terrorisme. Pour eux, il ne sera pas question d’écoute et d’accompagnement, mais de judiciarisation et de sanctions pénales et/ou rectorales.

C’est une ligne de démarcation qui se trace entre les enfants que l’on continue à protéger, et ceux que l’on sacrifie sur l’autel de l’actualité. Entre les enfants que la République reconnaît comme les siens, et les enfants des autres. La contradiction entre la place accordée à l’enfance dans notre société et le traitement des enfants musulmans révèle la portée politique d’une telle différence de traitement. S’il est nécessaire de tordre jusqu’à la rupture nos principes éthiques, c’est que ces enfants sont dangereux pour nos enfants.

Force est de constater que le ciblage des enfants musulmans s’articule à une politique plus générale de stigmatisation des communautés musulmanes constituées en « corps indésirable », voire en ennemi de l’intérieur. La tentative, partiellement réussie, de mobiliser l’école et le personnel de l’Education nationale dans cette entreprise politique est terriblement inquiétante. Elle dénote la persistance du rejet des musulmans, fonctionnant de plus en plus comme un code culturel diffus dans l’ensemble de la société civile.

Si l’histoire doit participer de notre boussole politique pour le présent, alors il nous est impossible de ne pas évoquer l’expérience de milliers d’enfants juifs, français ou étrangers, dépouillés de leur enfance et de leur dignité par l’agenda politique vichyste et sa suspicion antisémite. S’il a été possible de livrer à la barbarie des milliers d’enfants juifs, c’est que l’antisémitisme était suffisamment ancré dans l’imaginaire collectif français pour que cela ne soulève pas plus de résistance dans la société.

Il ne s’agit évidemment pas de comparer des séquences historiques fort différentes, ni de faire de l’antisémitisme des années trente et de l’islamophobie d’aujourd’hui des phénomènes similaires en tout point. Cependant, alerter sur les formes de continuités et de transferts entre le passé et le présent nous apparaît, dans la période actuelle, comme essentiel afin d’enrayer et de prévenir toute forme de régression brutale.

La période de crise aiguë que nous traversons alimente notre inquiétude car c’est de la suspicion et du déchirement que naissent les monstres. Même les certitudes les plus solidement tenues pour inébranlables s’érodent. L’émancipation des juifs, au lendemain de la Révolution française, n’a pas empêché le développement et la diffusion d’un antisémitisme parfaitement adapté à la société française moderne et n’attendant qu’un événement suffisamment traumatique pour faire sauter les dernières digues républicaines. Le ressenti social tendait déjà à être redirigé contre les juifs, l’occupation allemande lui ouvrira les portes du pouvoir.

Nous assistons, depuis plus de deux décennies, à une accélération de la stigmatisation des communautés musulmanes en France. Elle prend aujourd’hui une tournure effroyable, dans une période qui n’en finit plus d’accumuler les colères et le ressenti des catégories les plus reléguées socialement. Les positions et les mesures du gouvernement s’inscrivent dans une logique d’accentuation des clivages et des ressentis. Elles procèdent, ainsi, bien plus d’une logique guerrière que d’une démarche d’apaisement et de protection collective. Nous, membres de la société civile, juifs ou d’origine juive, appelons à enrayer cette logique funeste.

En ce sens, nous saluons les nombreux et nombreuses professeurs, enseignants et instituteurs, qui ont su tenir bon et ont dénoncé les incitations à poursuivre la politique du gouvernement dans leurs établissements. Nous saluons également l’ensemble des acteurs de l’éducation populaire et de la protection de l’enfance mobilisés dans l’accompagnement des enfants en ces temps difficiles.

Source de la capture: Il faut protéger les enfants musulmans comme les autres

Premiers signataires :

Rony Brauman, médecin essayiste, ex-président de MSF Gérard Haddad, psychanalyste Dominique Vidal, journaliste historien Éric Hazan, éditeurRon Naiweld, historien chargé de recherche au CNRS Joëlle Marelli, traductrice, chercheuse indépendante Sonia Dayan Herzbrun, professeur émérite université de Paris Annie Ohayon, productrice Eyal Sivan, cinéaste Dominique Natanson, animateur du site mémoire juive et éducation Mihal Raz, sociologue EHESS Tal Dor, sociologue Université Paris VIII Ariella Azoulay, professeur de culture moderne et media, et littérature comparée Université Brown Providence USA Mariane Vl Koplewicz, Éditions du Souffle Henri Goldman, revue Politique, Bruxelles Madeleine Estryn-Behar, médecin Michel Emsalem, mathématicien Suzanne Körösi, universitaire Naruna Kaplan de Macedo, cinéaste Didier Epsztajn, éditeur chez Syllepse Leslie Kaplan, écrivaine James Cohen, Université Sorbonne Nouvelle (Paris 3)Gabriel Hagaï, rabbin Patrick Silberstein, éditeur chez Syllepse Corinne Sibony, conseillère d’orientation psychologue Raphaël Cahen, Doctorant en Philosophie Toulouse Jean Jaurès Elsa Roland, chercheuse ULB Bruxelles Julien Cohen-Lacassagne, écrivain. Michèle Faÿ, militante associative Gérard Faÿ, universitaire Evelyne Reberg, auteure jeunesse Michèle Sibony, enseignante Michel Warschawski, militant anticolonialiste Jonas Sibony, enseignant chercheur Michel Staszewski, Université libre de Bruxelles Simon Assoun, éducateur spécialisé en protection de l’enfance Fabienne Brion, UC Louvain, faculté de droit et de criminologie Leila Vidal-Sephiha, Assistante à la mise en scène au Schauspielhaus de Zurich Lorenzo Graf, tourneur Chilea’s, beatmaker et DJ Revital Madar sciences po Reims Adolfo Kaminsky, photographe

L'objectif implicite du terrorisme comme "art du faible" est de nous pousser à faire n'importe quoi en vue de fracturer la société, écrivait l'historien israélien Yuval Noah Harari dans la parabole de La mouche et de l'éléphant. Ils sont historiquement bien placés pour comprendre le terrorisme sous toutes ses formes, islamistes certes, mais aussi le terrorisme étatique (celui de Vichy et ... d’Israël). Mais les enfants musulmans de France ne sont pas les seules victimes collatérales de la panique morale qui nous saisit aujourd'hui. Une anecdote personnelle l'illustre ici.

L'on m'a demandé en tant que professeur des écoles de procéder à un exercice d'alerte intrusion (une routine depuis 2015) d'un genre un peu particulier. Un individu cagoulé devait rentrer dans la cour et tenter de pénétrer dans les classes adjacentes, sans que les enfants ni les parents ne soient préalablement prévenus. Charge aux enfants et à leur maître de repérer l'intrus dans la cour et de déclencher l'alarme. L'enseignant ne devait connaitre que les modalités de l'exercice, pas la date... Va-t-on faire des enfants les nouveaux chiens de garde d'une République "assiégée" par un ennemi intérieur? Pour le dire poliment, doit-on faire des enfants des agents de notre propre sécurité, au risque d'instaurer un climat de suspicion vis-à-vis de toute personne étrangère à l'école? A-t-on seulement imaginé le traumatisme possible d'élèves face à une intrusion réaliste, fut- elle fictive ? Je peine à connaitre les commanditaires d'un tel exercice. Selon la directrice de l'école (embarrassée), l'éducation nationale est à l'origine de cet exercice (à quel niveau hiérarchique?) et répond à la géographie particulière de l'école. Ce soi-disant pragmatisme sécuritaire pose question. Mon hypothèse est la suivante: le risque d'attentat (non nul, mais insignifiant statistiquement) met en panique nos décideurs qui cherchent par tous les moyens à se couvrir, quelles que soient les conséquences psychiques sur les enfants. Cette mesure s'inscrit à tout le moins dans une institutionnalisation d'une culture de la peur au nom d'un principe de précaution qui sert de cache-misère à cette panique morale décrite plus haut. Nul ne conteste les exercices élémentaires de sécurité. La fonction première de l'école est d'ouvrir les enfants sur le monde or sa bunkerisation vire parfois à l'absurde. Le plan Vigipirate actuellement à son plus fort niveau ajoute aux effets délétères du confinement et n'autorise plus les parents à rentrer dans l'école. Les rencontres parents élèves se font donc à l'extérieur si la météo le permet. Personne ne semble relever que Samuel Paty fut assassiné à l'extérieur de son lycée. Le principe de précaution a bon dos...

Il est difficile aussi de ne pas replacer tout ceci dans le contexte d’une loi de sécurité globale fourre-tout et liberticide. Cette culture de la peur produit des effets qui correspondent au sens littéral du mot "terrorisme"[1]. Cette simple évidence (le terrorisme a pour principale fonction de terroriser et de faire de nous par réaction des acteurs malgré nous de cette politique de terreur) nécessiterait sans doute d'être contextualisée (je le fais ici et ), mais elle appelle à la réflexion et à notre retenue. C’est le sens de l’appel publié ci-dessus. J’y souscris pleinement.

[1] Cette réflexion engagée sur les dimensions subjectives du mot « terrorisme » est un des aspects étudiés sur ma thèse (en attente de soutenance) sur la décolonisation violente au Cameroun.  Si l’on suit les archives coloniales et militaires, le terrorisme était le fait des seuls insurgés upécistes. Si l’on suit les archives missionnaires et les témoins de l’époque non impliqués dans la guerre civile, le « terroriste » est simplement celui qui terrorise : les maquisards certes, mais aussi et surtout l’armée franco-camerounaise et ses supplétifs.

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