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Billet de blog 9 mars 2016

La science - 1a. Comment fonctionne la science ?

Introduction d'un cycle de billets sur le raisonnement scientifique, ses usages et mésusages en rhétorique, notamment en politique, en lobbying, dans les media, dans la pub... J'ai essayé de faire court, mais j'ai également essayé de rendre cela accessible à ceux qui n'ont aucune culture scientifique. Donc, en fait, c'est long.

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Au commencement était le mystère

(Ne pas prendre ce déroulement chronologique comme historiquement vrai, mais plutôt comme une parabole de la construction de la pensée humaine.)

Les animaux qui ignorent toute science, comme par exemple les probables petits singes qui ont engendré notre espèce, vivent dans un monde principalement mystérieux, imprévisible, et donc très effrayant. La mort et la douleur peuvent surgir à n'importe quel moment, sans cause apparente. La foudre, une inondation, une éruption volcanique, de violents maux de ventre...

Tous les animaux sont capables, à des degrés divers, de tirer les leçons d'une situation qui s'est présentée plusieurs fois. C'est l'apprentissage empirique. Si une pluie est trop abondante, il vaut mieux se poster en hauteur ; si une viande sent le pourri, il vaut mieux ne pas la manger... Mais le mystère demeure : on ne comprend pas pourquoi ce qui arrive arrive, et on ne sait pas le prévoir.

L'étape suivante est le raisonnement, le pouvoir d'abstraction. Dans une situation totalement nouvelle, un individu identifie des circonstances communes à une situation différente qu'il a déjà expérimentée, un motif, et il peut donc effectuer une analogie et adopter la conclusion que la situation antérieure avait imposée. Ce pouvoir d'abstraction permet de prédire, de s'adapter à la nouveauté, même si la marge d'erreur reste importante. "Comparaison n'est pas raison", sauf si la comparaison arrive à prendre en compte tous les paramètres pertinents, ce qui est extrêment difficile. Beaucoup d'animaux (du moins, les vertébrés) ont un certain pouvoir d'abstraction. Même les poules !

Assez rapidement, le pouvoir d'abstraction suggère que les choses sont explicables, qu'il existe des mécanismes qui enchaînent des causes et des conséquences, qu'on peut rendre le monde prévisible, intelligible. L'humain se distingue alors des autres animaux par la formulation de théories. Une théorie se propose d'expliquer un morceau de réalité, un domaine, pour rendre ce domaine (presque) totalement prévisible. Un exemple moderne est la théorie de la gravitation, qui rend les comportements d'objets soumis à un champ gravitationnel prévisibles. Mais les premières théories étaient plutôt à base d'esprits, de fantômes, de volonté des éléments... Les premières théories étaient subjectives, et elles attribuaient donc les faits observés à des entités spirituelles ou divinités aux comportements très humain, avec des frustrations, des exigences, des peurs, des rivalités, des colères etc. Ces théories comportaient certainement quelques aspects qui permettaient de prévoir certains évènements, et donc de vaincre certaines peurs. Mais elles étaient essentiellement constituées de croyances, avec néanmoins quelques connaissances fournies par l'expérience (l'empirisme).

Ces théories étaient censées expliquer comment éviter les catastrophes, les maladies, une mort prématurée, et il fallait donc bien sûr que tout le monde dans la société se conforme à ce que préconise la théorie, pour ne pas attirer le malheur sur tout le groupe. Un groupe d'humain, une société, étaient reliés par des théories, une vision/explication du monde, c'est-à-dire par un ensemble de croyances et quelques connaissances, et adoptaient donc un mode de vie en conséquence, que chacun se devait de respecter pour le bien-être de tous. C'est ce qu'on appelle une religion (qui pour certains auteurs viendrait du latin religare, qui peut se traduire par "relier", au sens de relier les humains entre eux ou au sens de relier l'humain aux causes invisibles, c'est-à-dire au domaine spirituel). Même si cela a changé dans la forme, nous en sommes toujours là : une société est un ensemble de personnes qui partagent un certain nombre de connaissances et de croyances (et qui les transmettent aux enfants), et qui sont -au moins partiellement- d'accord sur une manière de vivre et d'appréhender le monde en conséquence.

Les philosophes ont ensuite amélioré la prévisibilité du monde tout en s'affranchissant de règles manifestement inutiles, voire nuisibles, imposées par des croyances difficilement défendables. Ils ont pour cela cherché à remplacer les croyances par des connaissances, à rendre les théories objectives et non plus subjectives. Les philosophes de la Grèce antique ont posé les bases de la logique, définie comme la manière de passer à coup sûr de plusieurs assertions initiales (prémisses) à une ou plusieurs conclusion(s) juste(s). Une "conclusion juste" doit être vraie si les prémisses sont vraies, et doit être fausse si les prémisses sont fausses. La singularité de la logique par rapport à toutes les autres modalités de la pensée humaine, c'est qu'elle ne souffre AUCUNE incohérence.

Une fois la manière de raisonner posée, il faut un point de départ : des prémisses qui soient vraies, des connaissances primordiales à partir desquelles on peut effectuer un raisonnement logique pour aboutir à des conclusions vraies. Mais au départ, il n'existe aucune vraie connaissance, rien qui soit déjà logiquement démontré. On formule alors des hypothèses, c'est-à-dire des croyances qui semblent impossibles à remettre en cause, fondées sur l'expérience, l'empirisme. Un exemple moderne d'hypothèse est : "si je fais une expérience aujourd'hui et que je refais exactement la même expérience demain (et si mon expérience n'est pas de regarder la date et qu'elle ne dépend pas de la météo, bien sûr), je trouverai le même résultat". Cette hypothèse peut sembler anodine, mais à elle seule, en développant une logique de haut vol, elle permet de conclure qu'il est impossible de créer ou de détruire de l'énergie (c'est le théorème de Noether, qui invalide presque toute prétention d'obtenir des machines sur-unitaires, comme on le verra dans un billet ultérieur). À l'Antiquité, les choses impossibles à remettre en cause étaient bien différentes. Les hypothèses ressemblaient sans doute plutôt à : "les dieux sont d'une essence éternelle différente de notre essence temporelle", ou "tout ce qui est plus dense que l'eau coule, et ce qui est moins dense flotte", ou bien "l'élément Eau ne peut jamais remonter une pente, et l'élément Feu ne peut jamais descendre", ou encore "le feu transmet sa chaleur à tout ce qu'il touche".

Enfin, il faut que les raisonnements logiques développés à partir de ces hypothèses aboutissent à des prédictions vérifiables. Il faut donc qu'il soit possible de mettre en place une expérience qui vérifie les conclusions du raisonnement. Cette expérience doit en outre être reproductible, c'est-à-dire que n'importe qui doit pouvoir la refaire et trouver le même résultat. Toute théorie qui aboutit à des conclusions impossibles à vérifier par l'expérience n'est, par définition, pas une théorie scientifique. Par exemple, si ma théorie est qu'un être a créé l'univers et qu'il est inaccessible depuis cet univers, ce n'est pas une théorie scientifique, car puisque cet être est inaccessible, personne ne pourra jamais confirmer ou infirmer cette théorie. C'est une théorie non-scientifique. Elle est peut-être même vraie. Mais pas scientifique. On commence à entrevoir que des réponses pertinentes peuvent échapper à la science ; on y reviendra.

Par exemple, à partir des deux hypothèses ci-dessus sur l'Eau et le Feu, un raisonnement logique peut conclure que si on met de l'eau dans un récipient, elle y restera, et que si on place un feu en-dessous, le feu montera, touchera le récipient, et transmettra sa chaleur à l'eau, et donc que l'eau sera chaude. Pour vérifier la théorie, il faut faire l'expérience : faire un feu, mettre un chaudron d'eau au-dessus, et voir si l'eau est chaude. Mais à ce stade, il se peut que les humains ne soient pas d'accord : l'un mettra sa main dans l'eau et dira qu'elle est chaude, l'autre dira qu'elle est froide, un troisième dira qu'elle est tiède. Pour vérifier objectivement une théorie, il faut de la technologie : il faut un instrument de mesure objectif. Pour cette expérience, il faut un thermomètre, qui ne dira pas "chaud" ou "froid", mais qui donnera un chiffre. Et la théorie devra être reformulée en quelque chose comme : "Quand le chaudron d'eau est chauffé par un feu, l'eau est à 50 °C". Puis d'autres trouveront des résultats différents parce qu'ils ont mesuré la température trop tôt, utilisé un autre bois, mis seulement quelques gouttes d'eau dans le chaudron etc. Il faudra affiner la théorie, plusieurs fois, jusqu'à obtenir quelque chose de précis, du genre : "Quand on place 10 litres d'eau de mer d'une chaude journée d'été dans un chaudron en cuivre, au-dessus d'un feu dont le foyer est abrité, composé d'au moins 20 kg de bois de hêtre qui ont brûlé pendant au moins une heure auparavant, alors au bout de 15 minutes, la température est de 60°C". C'est pas très sexy, mais là, au moins, tout le monde peut reproduire l'expérience et retomber sur le même résultat, sans mauvaise foi possible. En réalité, je ne vous le cache pas, c'est encore bien plus compliqué/précis que ça, et donc encore moins sexy.

La démarche scientifique

Pour compléter le cadre de travail, il faut des définitions. Ce sont des points de repère arbitraires mais objectifs. Par exemple, on définit l'échelle des degrés centigrades comme une échelle dont le zéro correspond au gel de l'eau à pression atmosphérique au niveau de la mer, et le 100 à sa température de vaporisation. Ainsi, si un thermomètre indique bien zéro dans une eau en train de se solidifier et 100 dans une eau en train de bouillir, alors on peut lui faire confiance. On définit un chaudron, un foyer abrité, les opérations mathématiques d'addition, de multiplication, de dérivation, d'intégration... Tout un "dictionnaire" qui permettra de décrire l'expérience et de formuler la théorie sans équivoque, puisque chaque terme, chaque objet, chaque concept sera rigoureusement défini. On n'imagine pas le merdier algébrique de définition des nombres, de théories ensemblistes, de logique relationnelle et de formalisme qui sont nécessaires si on veut que les cinq signes "2 + 2 = 4" aient un sens réel et univoque. (C'est en abordant l'algèbre en faculté de sciences ou de mathématiques qu'on se rend compte qu'en fait, on ne savait même pas ce qu'était un nombre).

Heureusement pour les scientifiques, des êtres étranges (je veux dire : encore plus étranges qu'eux, peut-être même venus d'ailleurs) appelés "mathématiciens" se chargent de tout ça. Le scientifique n'est qu'un consommateur de technique matheuse à usage du monde réel.

La démarche scientifique est au contraire finalement assez simple :

1. On formule des hypothèses, qu'on peut définir comme des connaissances empiriques ou des croyances très vraisemblables.

2. En utilisant seulement la logique (et donc en s'interdisant toute incohérence, toute fantaisie esthétique, toute préférence personnelle, et en ne trahissant pas les définitions qu'on a établies pour se donner le cadre de travail), de déductions en conclusions, on essaie de retomber sur un maximum de conclusions finales vraies, et un minimum de conclusions finales fausses. La véracité d'une conclusion finale est déterminée par une mesure.

Dans la vraie vie, les théories ont un "domaine de validité". C'est-à-dire qu'on connait les conditions dans lesquelles elles ne savent plus prédire les mesures, mais qu'on connait aussi les conditions dans lesquelles on peut leur faire confiance. Par exemple, on sait que la théorie de la gravitation de Newton (celle qu'on apprend au lycée) est fausse. Mais elle prédit le comportement des objets avec suffisamment de précision tant que ces objets ne sont pas trop denses, trop grands ou qu'ils ne vont pas trop vite. Donc on utilise encore cette théorie pour envoyer des satellites dans l'espace. Mais à l'échelle de galaxies, ou pour des astres très denses, ou pour des objets qui se déplacent très vite les uns par rapport aux autres, il faut utiliser d'autres calculs, beaucoup plus compliqués, qui ont été découverts par Albert Einstein.

Et même ces calculs einsteiniens, on sait qu'ils fonctionnent très bien pour tout le monde macroscopique, mais qu'ils ne fonctionnent plus à l'échelle des particules. La super-théorie qui marche partout reste à découvrir, et des milliers de chercheurs sont sur le coup. Il existe plusieurs théories candidates, qui continuent d'être développées, affinées, pour produire le plus de prédictions vraies possible. Et toujours, bien sûr, sans incohérence ! Le problème, c'est que la différence se fera sur des mesures très spécifiques de phénomènes extrêmes. On a donc besoin d'instruments de mesure toujours plus énormes et coûteux, comme le LHC, le VLT, le LIGO ou les satellites comme Hubble.

Ce qu'il faut retenir : idéalement, la science est cohérente (grâce à l'usage exclusif de la logique) et elle prédit des faits objectivement vérifiables (autrement dit : des mesures). Malgré tout, elle repose en dernier ressort sur des choses non démontrées (bien que très vraisemblables, éprouvées par l'expérience), appelées hypothèses.

Connaisance vs. croyance

Strictement parlant, il n'existe aucune connaissance scientifique réellement fiable. Car bien qu'on ait développé des cathédrales théoriques qui sont cohérentes et qui prédisent avec une grande précision une grande quantité de mesures, tout cet édifice repose sur des hypothèses, c'est-à-dire des choses non démontrées, c'est-à-dire des croyances. Cependant, notre civilisation, grâce à une accumulation d'expérience (connaissance empirique) et à des concepts philosophiques et méta-physiques tels que le Principe anthropique et le Principe de relativité, est parvenu à ne garder que des hypothèses réellement difficile à remettre en cause, comme par exemple le fait que les lois de la physique doivent être les mêmes partout et à n'importe quel moment.

Mais il existe des hypothèses cachées, qu'on admet sans même s'en rendre compte. Ce sont les plus vicieuses, car on compte sur elles et sur leur véracité sans même le savoir, or elles pourraient s'avérer fausses et faire s'effondrer toute notre physique comme un château de cartes. Par exemple, quand on parle de position d'un objet qui se déplace au cours du temps... Est-on réellement sûr qu'à chaque instant, il existe une position bien définie de cet objet ? Intuitivement, il semble évident que oui. Mais plus on s'intéresse aux très courtes échelles (au niveau des particules, ou au niveau d’intervalles de temps très courts), plus on se rend compte que c'est loin d'être évident.

Ainsi, les hypothèses sont les pieds d'argile du colosse de la science et plus généralement le point faible d'une myriade de conclusions assénées par des analystes, économistes, médecins, sociologues, politiciens, éditorialistes etc. dans les media, bien que leur raisonnement ait pu être logique (de temps en temps, ça arrive). En conséquence, moins une théorie nécessite d'hypothèses, plus elle est considérée comme puissante, robuste. Et il faut bien faire attention aux hypothèses cachées, qu'on ne se donne même pas la peine de préciser alors qu'elles peuvent tout compromettre (ce dernier point est particulièrement vrai pour l'économie, qui malgré ses prétentions ne mérite d'ailleurs pas encore le statut de science, notamment -mais pas seulement- à cause de ses hypothèses farfelues ; rendez-vous dans un prochain billet de cette série pour plus ample développement).

Malgré les efforts pour se passer des hypothèses, il en reste toujours, notamment des cachées, des implicites. Donc, strictement parlant, on ne peut considérer la science que comme un ensemble de théories cohérentes (ou presque) et extraordinairement performantes en termes de pouvoir prédictif, mais pas comme les théories ultimes. Pas comme la vraie Connaissance avec un "C" majuscule.

Pire : même si la science était la Connaissance, comme chacun de nous en ignore tout ou presque (même les chercheurs ne connaissent réellement que leur spécialité), nous sommes condamnés à croire les spécialistes. Presque personne sur Terre n'a la connaissance que la Terre est sphérique. On croit qu'on le sait, mais qui a réellement fait des expériences, collecté des données, ou consulté des données fiables, qui les a interprétées soi-même, avec un raisonnement logique rigoureux et des calculs acharnés, pour conclure que la Terre est bien sphérique ? Ou qui, plus simplement, est allé dans l'espace pour constater empiriquement que la Terre est sphérique ? Très peu d'humains, en réalité. La quasi-totalité des humains pensent que la Terre est sphérique parce qu'on le leur a répété durant l'enfance. Pour ces 99,999% d'humain, la sphéricité de la Terre est une croyance, et non une connaissance. On ne peut pas tout connaître, et l'on est donc obligé de choisir qui l'on veut croire.

Et malheureusement, tout comme à l'ère où les gens choisissaient de croire les prêtres, les puissants cherchaient à corrompre les prêtres et biaiser leur discours, aujourd'hui où les gens croient les scientifiques (à raison !), les puissants cherchent à les corrompre et biaiser leur discours (en ne finançant que les recherches qui les arrangent, par exemple). Et comme l'ambitieux de l'époque se donnait des airs de prêtre, prêchant la sainteté avec solennité et passion, l'ambitieux d'aujourd'hui se donne des airs scientifiques, avec jargon technique et conclusions apparemment sensées et "mesurées".

Chacun de nous a quelques connaissances, et complète sa vision du monde avec un tas de croyances, héritées, fabriquées soi-même, lues quelque part... Certaines de ces croyances sont vraies, comme la sphéricité de la Terre. D'autres sont totalement fantaisistes, comme le mythe très répandu mais absurde de la vitamine C qui donnerait de l'énergie. L'agnosticisme consiste à se contenter des connaissances, et n'adopter aucune croyance. Seules les machines en sont réellement capables.

Les limites de la science

Contrairement à une idée reçue largement répandue, aucun scientifique sérieux ne croit que la science a -ou aura un jour- toutes les réponses. D'ailleurs, certains parmi les plus grands scientifiques de l'Histoire avaient une spiritualité volontiers assumée, voire étaient mystiques. C'est quand on connait bien la science qu'on est le mieux placé pour connaître ses limites.

La science (et là je ne parle que de science dite "dure") a la particularité d'être le seul mode de la pensée humaine qui poursuit l'idéal de cohérence totale. Ce but n'est pas atteint. Comme évoqué ci-dessus, il existe des incohérences entre la théorie qui fonctionne à très petite échelle (la théorie quantique) et la théorie qui fonctionne à échelle humaine et cosmique (la Relativité générale). Il existe même de petites incohérences à l'intérieur de ces deux théories. Mais ces incohérences sont circonscrites : on les connaît, on connaît leur "zone d'influence", on sait en quelles prédictions on peut avoir confiance et en lesquelles on ne le peut pas. Les scientifiques pourchassent ces incohérences, soit en modifiant la théorie, soit en imaginant d'autres théories plus cohérentes.

Cette cohérence de la science, idéalement totale, a un prix : l'incomplétude.

Un logicien de génie nommé Gödel a dévoilé un cruel dilemme au travers de deux théorèmes publiés en 1931.

Je rappelle qu'un théorème est une conclusion qui est démontrée, au sens de la logique et des mathématiques, et qui n'a pas besoin d'hypothèse. Un théorème peut toujours être formulé (ou éventuellement reformulé) par une phrase du type "Si ... Alors ...". Peu importe que ce qui se trouve derrière le "si" soit vrai ou pas, le théorème ne parle que de l'implication, du "alors". La démonstration n'utilise que la logique, ne souffre aucune incohérence, a été décortiquée, vérifiée et validée par la communauté des mathématiciens.

Je m'excuse par avance auprès des puristes, je vais caricaturer ces théorèmes pour illustrer cette idée de dilemme. Les deux théorèmes de Gödel démontrent qu'une théorie cohérente est nécessairement incomplète. On peut immédiatement en déduire qu'une théorie complète est nécessairement incohérente. Autrement dit, Gödel a conclu mathématiquement que les mathématiques (théorie cohérente) ne pourraient jamais conclure à propos de tout.

Ainsi, la science -qui s'appuie sur les mathématiques par souci de cohérence- n'aura le choix qu'entre deux options :

  • rester 100 % cohérente et s'interdire de se prononcer sur certaines questions
  • se prononcer sur tout en s'autorisant de l'empirisme/croyance/dogmatisme et en renonçant à la cohérence totale.

La voie que les humains choisissent pour développer la science est clairement la seconde. Les scientifiques sont donc conscients (pour la plupart), que pour conserver une science crédible (et surtout performante dans sa tâche de prédiction), il ne faut utiliser l'empirisme et le dogmatisme (c'est à dire des hypothèses discutables) qu'avec parcimonie et d'extrêmes précautions. Mais même dans ce cas, les connaissances empiriques n'étant pas infinies, la science devra jeter l'éponge sur certaines questions. Les croyances et la morale (qui est la croyance que telle action procède du Bien et telle autre du Mal) prendront le relais.

Petits exemples ludiques de questions que la logique ne peut pas traiter

On se propose d'écrire un livre qui soit un catalogue de tous les livres qui ne mentionnent pas leur propre titre dans le corps du texte. Est-ce que notre livre doit se mentionner lui-même ?

S'il ne se mentionne pas, il fait partie des livres qui ne se mentionnent pas et doit donc figurer dans la liste, et il doit donc se mentionner. Mais s'il se mentionne, il ne fait pas partie des livres qui ne se mentionnent pas, et donc il ne doit pas se mentionner. On arrive à une absurdité du type "si A est vrai, alors A est faux, et si A est faux, alors A est vrai".

Autre question inaccessible à la logique : un robot programmé pour préserver la vie humaine en priorité, puis de rester fonctionnel si possible, est confronté à deux personnes qui sont chacune dans des pièces éloignées et soumises au dispositif suivant :

  • La première personne est attachée à une bombe qui explose si la seconde personne est délivrée
  • La seconde personne est attachée à une bombe qui explose si la première personne est délivrée, ou si le compte à rebours de son minuteur arrive à zéro.

Quelle que soit la décision, ou même l'absence de décision du robot, un être humain mourra. Le programme du robot, d'un point de vue logique, est parfaitement cohérent, mais incomplet car il existe (au moins) une situation dans laquelle il ne peut pas trouver de solution. Il aura vraisemblablement un bug, un plantage système, et il ne sera donc plus fonctionnel ; c'est quasiment un suicide de l'intelligence artificielle purement logique face à une situation "indécidable".

Pour palier cela, on peut ajouter une ligne au programme du genre :

  • "si la situation des deux personnes avec les bombes arrive, sauve la personne numéro 1"

En effet, le bilan en perte humaine sera de toute façon le même, alors autant préserver le robot du "suicide" ; peut-être même que cela lui permettra de sauver un autre humain en danger cinq minutes plus tard. On a alors fait un pas vers la complétude (pour atteindre la complétude, il faudrait prévoir toutes les situations indécidables comme celle-ci et les programmer), mais on a perdu la cohérence, puisque désormais notre robot est capable de prendre une décision qui détruit une vie humaine pour préserver la sienne, en contradiction avec son programme de base. Un individu assez pervers et bon en logique (ça va souvent de pair) saura imaginer une mise en scène pour manipuler ce robot et le faire commettre un assassinat, alors qu'il était programmé pour en être incapable.

Ce qu'il faut retenir : l'humain (ou même un robot qui ne pète pas les plombs à chaque situation indécidable) a besoin d'une vision du monde la plus complète possible pour faire face aux différentes situations possibles. La connaissance scientifique offre une vision du monde cohérente (et donc une capacité de réagir avec cohérence), mais très limitée. Son étendue progresse et on peut raisonnablement imaginer une humanité future dont la vision du monde sera principalement cohérente, donc scientifique, donc constituée principalement de connaissances et non plus de croyances. Mais aussi loin que s'étende la science dans toutes les directions, comme elle est fondée sur la logique, elle restera incomplète. Le programme du robot ou la vision du monde de l'humain auront toujours besoin, en plus ou moins grande quantité, d'instructions complémentaires, de croyances additionnelles (ce qui inclut les connaissances empiriques et la morale), qui complèteront sa capacité à faire face aux différentes situations que le monde offre, mais qui en conséquence rendront sa vision du monde un peu incohérente (et donc potentiellement effrayante), et ses réactions un peu incohérentes (et donc potentiellement dangereuses). C'est une des problématiques explorées en filigrane par 2001 : l'Odyssée de l'espace.

Remarque : garder des croyances (notamment en termes de morale), sur des questions qui ont déjà été tranchées avec certitude par la science (dure) est philosophiquement absurde. On garde une source d'incohérence là où on pourrait faire progresser sa connaissance, et (ré)agir de manière sensée (littéralement). Mais nous le faisons tous, parce que notre cerveau est câblé de manière à préférer ce qui est massivement répété à ce qui est objectif et logique (les publicistes et ingénieurs en Relations publiques en savent quelque chose). Un exemple typique est la relation amoureuse entre frères et sœurs. Elle est un tabou de la morale, alors que rien de scientifique ne s'y oppose, dans un monde mouvementé où la consanguinité des communautés n'est plus un véritable problème et si l'on respecte la précaution de dépistage des maladies génétiques. (Je précise à tout hasard que je suis fils unique et que ce long billet n'est pas une tentative désespérée de justifier une sexualité que j'aurais du mal à assumer :) ).

Épilogue

A priori, ce premier billet sera le plus long et chiant de la série. Mais il faut un minimum de concepts de base pour comprendre la valeur intrinsèque de la science, voir les énormes services qu'elle peut nous rendre au niveau rhétorique, voire politique et économique, mais également comment elle est instrumentalisée et dévoyée pour justifier tout et surtout n'importe quoi. Un esprit scientifique aiguisé peut "débunker" à peu près n'importe quelle connerie (et Dieu sait que le web est un terrain d'entraînement particulièrement fertile en la matière, de la blogosphère aux journaux les plus respectés en passant par les éléments de langage des élites politiques ou économiques). Bien que ce billet soit très long, j'ai en fait essayé de faire court et j'ai beaucoup simplifié et caricaturé. Mais je suis prêt à améliorer, modifier, ou répondre à des questions en commentaire... Mon but est seulement que les billets suivants soient compréhensibles.

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