Et le coeur fume encore, le coup d'oeil critique de Caroline Châtelet

Cie NOVA - Conception, montage et écriture Alice Carré et Margaux Eskenazi / Avec Armelle Abibou, Elissa Alloula, Malek Lamraoui, Yannick Morzelle, Raphael Naasz, Christophe Ntakabanyura et Eva Rami / Espace Julie Boillot-Savarin / Lumières Mariam Rency / Création sonore Jonathan Martin / Costumes Sarah Lazaro - À 18h05 au 11-Gilgamesh Belleville du 5 au 26 juillet 2019

> Le coup d’œil critique de Caroline Châtelet – Émission Grand Large le 18 juillet 2019

Caroline Châtelet est journaliste à AOC, Sceneweb, France Culture (La Dispute).

Retranscription 

"Ce spectacle s’intitule Et le cœur fume encore. Alors Il faut savoir qu’en 2016, la metteuse en scène Margaux Eskénazi et la dramaturge Alice Carré, qui font partie de la compagnie Nova, avaient conçu Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre. C’était un spectacle qui explorait les courants de la négritude et de la créolité, et qui était basé sur les écrits de figures telles qu’Aimé Césaire, Suzanne Césaire, Patrick Chamoiseau, Léon Gontran-Damas, Édouard Glissant, ou encore Léopold Sédar-Senghor. Elles avaient inscrit cette création dans un diptyque qui s’intitulait « Écrire en pays dominé ». Et donc actuellement, elles jouent à Avignon le second volet de ce projet, soit Et le cœur fume encore. Et dans celui-ci, le duo Carré-Eskénazi s’intéresse à la question de l’Algérie.

Alors, si l’intitulé du diptyque « Écrire en pays dominé » est peut-être moins pertinent pour ce spectacle – parce que Et le cœur fume encore se base certes sur des écrits littéraires, mais également sur un quand même minutieux et très important travail d’enquête documentaire – tout cela n’enlève rien à son intérêt.

Lorsque le spectacle commence, les sept comédiens en scène vont exposer chacun tous les personnages qu’ils vont interpréter ; manière un petit peu de nous amener, de nous introduire aussi dans le spectacle et dans la complexité des histoires que nous allons traverser. À travers les rôles qu’ils incarneront, c’est toute la complexité les liens entre la France et l’Algérie, comme de la guerre d’Algérie et de ses suites que nous allons traverser.

Donc le spectacle est construit autour de témoignages qui ont été recueillis auprès d’anonymes, d’historiens, d’associations de poètes ou d’intellectuels. Il se déplie ainsi dans une succession de séquences. On croise par exemple un jeune homme qui est issu d’une famille pied-noir qui va interroger sa grand-mère et ses amis sur leur retour en France dans les années 60 ; un harki dont la famille a combattu comme tirailleurs français durant les deux guerres mondiales, et qui, une fois rapatrié en France, passera une dizaine d’années dans les camps de harkis ; un membre du FLN section algérienne qui, lui, émigrera en France dans les années 70 pour travailler ; ou encore une militante anti-colonialiste qui participe à Paris au réseau de porteurs de valises, et qui devra ensuite fuir la France suite à des dénonciations pour rejoindre l’Algérie, devenant un pied-rouge et aidant à la construction du pays post-indépendance.

Donc, embrassant plusieurs décennies et territoires, Et le cœur fume encore dessine un paysage complexe ; ce sont un peu les multiples facettes des mémoires de la guerre d’Algérie, de ses non-dits, de la honte, des clivages, des luttes et des convictions diverses qui s’entrecroisent. Tout cela se déploie dans un théâtre qui est à la fois très simple et astucieux : l’équipe a peu de moyens, le dispositif scénographique est modeste (il y a juste quelques chaises, une table, quelques parois signalant des murs, un voile), mais avec tout ça Margaux Eskénazi invente vraiment plusieurs espaces. On passe d’une atmosphère et d’un lieu à l’autre très aisément, sans que cela n’entrave les récits. Il y a une ingéniosité qui n’appuie pas mais qui signale de manière simple et efficace les différents lieux.

Ça, c’est particulièrement visible lors des séquences qui travaillent une parole documentaire brute qui sont retransmises en voix off : à ce moment-là, l’équipe ne cherche pas à faire image à tout prix, elle aménage plutôt des espaces qui permettent d’entendre tous les discours. Et on retrouve aussi cette fluidité de circulation d’un espace et d’une séquence à l’autre dans le jeu des comédiens. L’équipe réunie dans ce projet interprète vraiment avec justesse tous les personnages.

C’est vraiment un spectacle où il y a du théâtre, du théâtre avec très peu de choses et qui crée aussi beaucoup de plaisir et d’émotion [...]."

Écoutez l'audio pour connaître la suite, sur Assia Djebar !

Critique de Et le coeur fume encore

Caroline Châtelet

 

⇒ Retrouvez Caroline Châtelet en podcast sur notre site (émission Grand Large du 18 juillet 2019)

 

Et le coeur fume encore © Loïc Nys Et le coeur fume encore © Loïc Nys

 

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