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Billet de blog 10 déc. 2019

Interminable Adieu - Hippolyte & Phèdre / Garnier & Racine / Christian Schiaretti

Fin de règne au TNP-Villeurbanne. Velours usés, fourreaux égarés, langue en-cloquée, splendeurs d'un autre âge, misère des espaces (in)finis, Christian Schiaretti, en passeur épuisé et rincé, peine à trouver la sortie. Par Dan Kroukov.

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Phèdre © Michel Cavalca

Ultime création signée par l'inaltérable locataire du Théâtre National Populaire, pour ses derniers mois aux commandes de la sacro-sainte caravelle de la décentralisation française : cinq heures d'une tragédie à double entrée sobrement intitulée Hippolyte – Phèdre, actent la fin d'un mandat dont on retiendra surtout l’improbable longévité.

Vers à soi 

Qui s'est imaginé que la trame dramatique du Phèdre de Jean Racine fait suite à l'Hippolyte de Robert Garnier se verra déçu ou ravi, d'être contraint ou surpris de se trouver dans les conditions idéales pour s'atteler à une étude littéraire comparative digne des plus savoureuses problématiques d'oral type bac. Si une grande partie de la note d'intention distribuée par les ouvreurs cravatés du théâtre se trouve justement consacrée à expliquer le degré artistique de cette proposition scénique double qui consiste à accoler les deux heures vingt minutes de la pièce de Robert Garnier à la bonne heure cinquante du chef d’œuvre de Jean Racine. Audacieux pari intellectuel qui à priori tend à mettre en valeur la dualité de la littérature française sur un siècle, mais dont l'intérêt artistique fait brillamment défaut. En effet, au delà de la dimension pédagogique exposée en clôture de cette même note d'intention, la construction historiographique de ce projet se révèle au bout du compte profondément suffisante. L'argument pilier tient en ceci qu'il s'agit pour le metteur en scène de figurer et de résumer à son public son "parcours d'homme de théâtre", qui va de la tragédie humaniste et baroque de Garnier au classicisme pur de la tragédie racinienne. Parcours digne d'un thésard en lettres classiques, qui nous ferait oublier la diversité des littératures abordées ces dernières saisons.  

La jonction des deux pièces, loin d'être absurde, est en définitive bien abrupte et ne dépasse pas l'argument théorique. Comment aborder des époques, rythmes d'écriture, vocabulaires et thèmes remarquables par leurs différences sans opérer de réel bouleversement esthétique ? Christian Schiaretti réalise cette prouesse artistique en capitulant à tous les points de vue : Qu'il s'agisse de dramaturgie, de scénographie, de son, de lumière, ou de l’interprétation, les deux spectacles souffrent d'une mise en scène appauvrie par une désinvolture progressive.

Crise, cris et cire

 En effet, si les moyens employés d'une pièce à l'autre sont à priori différents, produisant ainsi la semblance d'une réflexion distincte propre à chaque texte, difficile d'être dupe. La mise en scène prend paresseusement en charge les grands traits, devenant par là irréprochable d'un point de vue universitaire : Tandis qu'Hippolyte se voit doté d'une nombreuse suite d'acteurs et de musiciens, exigés par la présence d'un chœur, Phèdre est réduite aux confidentiel. Spatialement, l'ensemble du plateau est occupé en première partie quand la seconde n'investit que le proscenium. Explosion infernale, trompettes, musique baroque et velours colorés font place au silence, à la pâleur des lumières et au noir des étoffes. Difficile d'apprécier cette rupture de ton quand l'ensemble des deux œuvres ne produit finalement qu'une impression de tiédeur suprême. On ne s'étendra pas sur une description rigoureuse de chaque aspect du spectacle, l'ensemble de l’œuvre se fond en un agrégat d'éléments spectaculaires dont l'unité et la conduite échappe. 

Hippolyte s'ouvre sur une explosion qui laisse apparaître, isolé en fond de scène-jardin, un trou béant, destiné à figurer les enfers dont sort Egée (Phillipe Dusigne) pour déclamer le premier des très nombreux monologues qui composent la structure dramatique du texte de Robert Garnier. L'acte IV et V sont d'ailleurs une succession exclusive de monologues dont la longueur dépasse généralement les cinq minutes. Nette difficulté de théâtralisation, que la mise en scène ne prend pas en charge, la déclamation n'aidant pas. Aucune invention convaincante ne parvient à extraire le théâtre de la littérature, les monologues se suivent et se ressemblent, dits dans la plus pure maîtrise de la prosodie française, qui est le seul souci apparent du professeur. On comprend que les acteurs n'ont pas été dirigés mais corrigés. Cette technique de diction du vers qui se fait irréprochable vient souligner les faiblesses techniques de l'interprétation. La saturation vocale de Louise Chevillote en Phèdre épuisante et pleurnicharde en est le point névralgique et semble progressivement contaminer le reste de la distribution qui ne manque pourtant pas d'acteurs qu'on a vu talentueux. Francine Bergé et Marc Zinga, respectivement nourrice et Hippolyte, se démènent pour apporter le concret qui fait défaut à l'ensemble des situations. Car s'il s'agit bien de situations de jeu, l'enjeu des scènes est effacé par une « manière de dire » qui empêche tout concret. Une interprétation maniérée toute droite extraite des poncifs très identifiables de la tragédie classique. À observer le corps et les mouvements qui animent chacun des acteurs, on ne perçoit en effet rien d'autre que des manières. Une stylisation du mouvement dite “très classique” et qui n'a pourtant pas la rigueur et l'exigence qu'on pourrait en attendre. Les passages de chœur, que Garnier emprunte directement aux chœurs antiques et qui clôturent chaque acte sont assurés par une ribambelle de jeunes acteurs et actrices au teint pâle, la maîtrise de l'exercice de la prise de parole collective n'est pas meilleure que l'exercice solitaire. Julien Tiphaine en Thésée, dont la rage et le dépit relève de la haute-fabrication, met fin à l'Hippolyte au terme d'un monologue interminable, en lumière crue, qui semble prononcer l'abdication de la mise en scène (devant on ne sait trop quel démon) tant cette ultime prise de parole face-public, au ton monocorde, se désintègre dans une forme d'abstraction nébuleuse, caractérisée par un désinvestissement symbolique de l'acteur qui amène plus que jamais le texte à un point de parfaite in-audibilité. La conscience du rythme est au même titre imperceptible. Ni la musique médiévale live, ni le living chien décoratif d'Hippolyte, ni les costumes brodés renaissance, ni la fresque antique sous-éclairée gravée sur le mur de fond ne parviennent à donner la substance poétique au spectacle pourtant détenue par les textes. 

On ne s'étendra pas sur Phèdre qui présente les mêmes caractéristiques que précédent, auxquelles viennent s’ajouter une démission effective de la mise en scène : plein feu sur quatre bancs à la face. Les acteurs semblent de cire, les bancs de marbre, la beauté de la langue racinienne s'évanouit dans la froideur d'un théâtre sans vie qui rend caduque, par cette absence, tout tragique. 

Christian Schiaretti © Creative Commons

Misère de la pédagogie

Le travail est empêtré dans une paresse qui atteint son paroxysme dans Phèdre que Schiarretti ne rechigne pas à qualifier lui même de décevant, allant ainsi au devant d'une critique dont il jouit en toute modestie. Néanmoins, le contenu théorique de la leçon académique de théâtre donnée est tout à fait irréprochable, du point de vue de la règle et de la connaissance, toutes les cases sont cochées : la prosodie est impeccable, le vers est mélodieux, la compréhension des enjeux est assurée par le déploiement d'un jeu aux accents simples issues d'une palette d'états sentimentaux aisés à identifier, les passages de chœur chez Garnier dont le rythme alterne l'alexandrin et le quatrain (un archaïsme délicat à rendre concret) titille la curiosité de l'élève assidu et les cancres ne seront pas en reste devant l'attraction principale d'Hippolyte : à mi-chemin entre Vulcania et la Tour infernale, j'ai nommé « L’ascenseur pour les enfers » où la cruelle Phèdre et ses amis impies finissent leurs jours avant de renaître dans Phèdre pour mourir plus dignement. On aimerait mieux mourir mille morts. 

C'est que chez Schiaretti, l'argument théorique et pédagogique est majeur, il vise à démontrer qu'il importe bien plus d'être au plus près de la vérité de la langue et de son histoire en déroulant une galerie de signes primaires hérités du classicisme de la renaissance dont notre perception contemporaine est intrinsèquement modifiée par ce qu'en a perçu la génération précédente, par ce qui en a été rendu au plateau sur des décennies de théâtre d'institution. A cet égard, le directeur du TNP propose une vision artistique et esthétique dont l'essence relève directement de la plus pure tradition classique française, dont ce dernier se rêvait il y a quelques années le primat puisqu'il a longtemps convoité la succession de Muriel Mayette aux commandes de la Comédie-Française. Le bilan n'est que plus triste lorsque l'on se surprend à constater qu'une quantité grandissante de spectacles produits en salle Richelieu se révèlent plus avant-gardistes que ne le sont les dernières productions exclusives du TNP. L'opposition historique entre l'idéal du Théâtre populaire et le projet éternel de la société-troupe-élite de la nation paraît anéanti comme si l'un s'était réformé en même temps que l'autre s'assouplit.

Dans ses choix esthétiques, le spectacle reflète parfaitement les choix et les non-choix de politique culturelle du TNP : Purement théoriques. Cette même pureté dont s'est empourpré ce théâtre : comme un arbre qui cacherait une bien piteuse forêt, sans vie. Le travail de territoire et d'éducation populaire autour des œuvres est pensé à l'envers, puisque autour du spectacle, il n'est rien : la pédagogie est l'argument du spectacle quand  elle devrait l'accompagner, être un médium, un outil. Christian Schiaretti est-il lui aussi porté par cette noble intention républicaine qu'Ariane Mnouchkine qualifiait discrètement de «modestement civilisatrice » lors de sa dernière création internationale, ou s'est il simplement égaré un instant dans les méandres de la contemplation de soi ?  Le théâtre n'a pas vocation à instruire les foules, il n'est pas destiné à être classé ni archivé, le théâtre n'est ni une visionneuse d'image bas de gamme, ni une silo-thèque. Les œuvres dramatiques ne sont pas des documents publics, la mise en scène n'est pas une académie de la pensée. On ne peut aujourd'hui se contenter de réduire des pièces d'envergure à des pièces de musée. Et si le contentement est l'ennemi des solitudes, la solitude n'est pas l'ennemi du théâtre. Rendre concrète et présente la tragédie de Phèdre suppose une réelle recherche artistique brûlante, qui soit plus salissante, plus sauvage, nettement moins consensuelle et autrement plus audacieuse. Le théâtre exige par dessus tout que le travail ne soit pas feint. Qu'il s'accoutume au risque d'être vain. « A tant vouloir connaître, on ne connaît plus rien, ce qui me plaît,chez toi c'est ce que j'imagine » chantait Léo Ferré.C'est précisément à l'endroit de l'imagination qu'Hippolyte/Phèdre ne travaille pas, faute d'un savoir qui soit mis au service du théâtre, ce qui supposerait un savoir-faire, ce qui semble-t-il échappe. Christian Schiaretti, faute d'un goût autre que le soit-disant acquis et la complaisance millimétrée, n'affirme rien d'autre que sa modeste suffisance et son style univoque : le « style du pouvoir ». 

Aigre-amer

De manière plus concise, Hippolyte-Phèdre, pensé comme le dernier adieu d'un capitaine à ses fidèles marins, présente une avarie double : premièrement, la suffisance de l'argument intellectuel fondateur qui annonce une mission pédagogique, deuxièmement, le pilotage parfaitement approximatif et désinvolte du navire dû à une absence relative de savoir-faire en la matière. Morne traversée d'un rafiot désuet sur une mer sans sel. On remarquera en outre que le second point annihile par là l'intérêt tout relatif qu'aurait pu avoir le premier. Un spectacle dont l'argument nous est hostile mais dont l'exécution est excellente a cela de nettement moins révoltant qu'il est à la hauteur de ses propres prétentions, si factices ou inconsistantes soient-elles. Ici, le naufrage est inévitable. L'expérience a le mérite de mettre en pleine lumière les intimes convictions artistiques d'un metteur en scène qu'on aura plus souvent vu appliqué à s'affirmer auprès du public et des tutelles comme ce fils légitime et incontestable du "grand" théâtre populaire dont le théâtre français ne devait pouvoir se passer, que pleinement s'impliquer dans une création théâtrale de conviction résolument avant-gardiste. Fidèle à lui-même avant tout, Christian Schiaretti parvient une dernière fois en ces lieux qu'il a fait siens à prouver son attachement profond à la littérature, à l'identité qui fait culture, à la culture qui fait théâtre, au théâtre qui fait peuple. Hippolyte – Phèdre, malgré une distribution flatteuse, laisse ce goût "aigre-amer”, n'en déplaise aux amateurs de Claudel, d'un théâtre sans vie et sans odeur, épuisé de l'intérieur, se ventant de la noblesse de sa vocation "pédagogique" comme dernier argument d'un art qui, s'il n'est pas parfaitement scolaire, n'a plus cure d'être populaire. Le spectacle ne manque pas de soulever quantité de questions conjointement relatives à la création artistique et au projet culturel propre au TNP tel que l'a imaginé son directeur depuis plus de quinze ans. Les œuvres de ce dernier nous laisseront en héritage cette interrogation  : Comment diriger un théâtre pour tous et de haute exigence sans plier artistiquement et politiquement sous le poids d'une fidélité intellectuelle enracinée dans une idéologie républicaine naïve qui assimile le théâtre à un musée, pauvre argument d'un théâtre qui se prétend essentiellement politique par son attachement brutal et radical à une Langue soit disant "travaillée", mais qui se révèle inapte à faire un théâtre qui soit bouleversé par ces langues et qui bouleverse à son tour la langue, et les yeux, les oreilles, et le reste. Le langage de Christian Schiaretti et de son théâtre ruiné par son classicisme mordant et la raideur de sa physicalité ne fait plus illusion. 

La nuque avachie de Phèdre baignant dans le fiel et la rudesse de cet adieu à la scène, dernier instant du spectacle, semble sonner la fin de règne. La tant redoutée Tragédie du Roi Christian est désormais achevée. On eut, bien entendu, mieux aimé saisir la violence et la cruauté organique de l'inépuisable tragédie de Phèdre et d'Hippolyte. Gardons espoir que l'inattendu nous la mette un jour à portée des mains.

Le TNP accueillera la reprise de l’Échange crée l'année passée, dernière occasion de voir le travail de Christian Schiaretti sur un spectacle plus réussi.

Dan Kroukov

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