Tristes Paysages - "La posibilidad..." / El Conde de Torrefiel

Rentrée aux Subsistances avec le collectif El Conde de Torrefiel : Là où l'on cherche à confondre le réel derrière le paysage, il ne subsiste qu'une série de tentatives insolites, contemplatives, sans audace, qui échouent à percuter l'imaginaire et les sens, produisant une performance théâtrale bavarde et étouffante. Par Dan Kroukov

La Posibilidad que desaparece frente al paisaje - El Conde de Torrefiel © Claudia Pajewski La Posibilidad que desaparece frente al paisaje - El Conde de Torrefiel © Claudia Pajewski

Quatre acteurs (et un dos) nous servent cette performance haute en couleur sur le plateau blanchâtre du hangar, qui se révélera plus aseptisé qu'un sanctuaire hospitalier. C'est à la recherche de nouvelles esthétiques performatives que la Posibilidad investit des territoires urbains: creuser le(s) réel(s), disséquer le paysage afin de révéler la substance mémorielle enfouie sous le vide photographique, masque de l'insidieuse inhospitalité de nos cités. Tel est l'argument de la chose. Un tour d'Europe en une heure qui va de Berlin à Thessalonique pour questionner anthropologiquement et sociologiquement les douces heures des peuples européens. Passé la réjouissance d'assister à une énième proposition minimaliste spectaculaire d'ordre réflexive sur la profonde et insondable passivité de la vie européenne, parfaitement amenée dès les premiers instants par un texte qui, sous couvert d'introduire la fiction en évoquant un discours rapporté d'une assemblée quelconque, annonce grossièrement les tenants et les aboutissants du travail scénique : qu'est ce qu'il y a derrière le paysage.

On ne doute pas de la pertinence de la question, France Culture pourrait s’enorgueillir de se l'être posée assez de fois dans ses docu-fictions pour y consacrer une rediffusion de quinze ans d'antenne. Or, là où l'on cherche ce qui fuit sous le paysage, on croirait que c'est le paysage qui fuit, si tant est qu'il ait existé pour le spectateur à un moment. Le spectacle se décompose en une série de tableaux de taille et d'humeur variable, qu'on aurait décroché des murs d'un Carré d'Artistes local pour les laisser s'éventer au milieu d'une foule piétinante de touristes bavards. 

La matière « littéraire », que l'on doit directement au metteur en scène Pablo Gisbert se révèle vite être la strate la plus captivante du spectacle. Si les textes dits en espagnol, par une actrice au ton neutre, au micro, ne commentent nullement ce qui se passe au plateau, ils semblent vouloir amener le spectateur à divers endroits de réflexion, avec des procédés littéraires assez variables puisque parfois la simple évocation dite contemplative côtoie des textes plus discursifs, proposant ainsi une variété de points de vues sans liens évidents. Chaque texte se trouvant être introduit comme une fausse citation d'un artiste plus ou moins influent, produisant un effet assez déroutant, qui en plus d'une certaine intelligence dans le propos, permet parfois d'ouvrir une brèche dans l'imaginaire collectif en manipulant l'image d'icônes culturelles. Multiples sont les manières d'évoquer différents aspects du mal-être bourgeois européen : description d'un happening imaginaire au mémorial de la shoah, évocation d'une famille embourbée dans les faux-semblants, de nouveaux forains inspirés par la crise, des auteurs désabusés en manque d'ennui ou encore des touristes égarés dans les ténèbres de la mondialisation sauvage… On retiendra particulièrement un savoureux passage sur Michel Houellebecq, bavardant de la vanité des artistes avec une prostituée dans un hôtel marseillais, on se passe aisément d'image. 

Mais à se plonger véritablement dans l'ensemble de la création, le décrochage est douloureux. En parallèle, les quatre acteurs creusent, creusent, et creusent à tout va, glissant maladroitement en traînant leurs savates et leur nudité fade sur la surface lisse du plateau, déployant sans grande ingéniosité un arsenal de suggestions physico-plastiques insolites sur un faux rythme quasiment inchangé du début à la fin, que seul un gong insolent viendra, à un moment crucial, rompre, sous les coups forcenés d'un déchaînement beaucoup trop maîtrisé pour être organique (néanmoins l'occasion pour les spectateurs de goûter par les oreilles aux qualités évidentes du concepteur son dans le domaine de l'infra-basse). Ni variation, ni rupture : La création prétend ainsi s'inscrire dans un rythme refusant le temps capitaliste marchand et réglé en laissant place à un ennui salvateur. Intention louable qui ne va malheureusement pas plus loin que l'argument énoncé tant le spectacle semble subir sa durée sans parvenir à nous emporter dans sa temporalité propre. On assiste à une succession d'effets sommaires où la désincarnation vient souligner la pauvreté des images qui se retrouvent en permanence effacées par des textes dont la résonance finit par échapper. 

Tout est « faire semblant de », chaque élément est trop peu exploité pour provoquer le véritable décalage « lourd de sens » : Que ce soit les séances collectives de redécouverte de l'appareil reproductif mâle (repeint pour chacun aux couleurs des JO) ou le montage et démontage express d'un château gonflable (lui aussi aux couleurs des JO), l'étrangeté contenue dans l'énoncé bref de la proposition est à chaque fois désamorcée par un manque cruel de crédibilité au sens théâtral du terme. On ne contemple que des semblants de dessous de paysages nus et désincarnés, qu'on ne peut ni sentir, ni toucher, la possibilité même de s'y perdre un instant échappe. Le spectacle force dans les corps une neutralité assourdissante qui étouffe l'imaginaire. Et ce paysage fuyant nous laisse pantois devant une scène où les corps des acteurs semblent errer ne sachant que faire de leurs pieds et de leurs mains, discutant entre deux prises pour un bête effet de réel, se tenant fragilement sur le plateau avec un air si peu convaincu qu'on pourrait croire assister à une mauvaise répétition.


Que ce soit sur le fond ou sur la forme, El Conde de Torrefiel ne convainc pas. Le collectif passe superficiellement sur les sujets évoqués, se perd dans un désir d'abstraction et d'hybridation des genres trop peu audacieux et terriblement vain, et manque sans cesse le décalage. La poétique des images est absente et le propos « politique » sonne creux, se résumant grossièrement à de courtes diversions descriptives pour évoquer à mi-voix la part du mal-être intellectuel et bourgeois. Si le spectacle évite l'écueil du moralisme à deux sous ou du plébiscite en faveur de la cohésion sociale, il ne parvient néanmoins pas à transcender son sujet d'une quelconque manière. Si le temps paraît perdu, les dernières minutes laissent peut-être entrevoir une Possibilité de ne pas repartir dans nos propres paysages complètement bredouille. Le dernier tableau, où les acteurs disparaissent, peut se targuer d'être plus réussi : la voix se tait, le plateau s’éteint progressivement sur le grondement des ombres mouvantes de petits arbustes. On repense à la performance magistrale de Phia Ménard qui avait conclu la saison des Subsistances, lors des Livraisons d'Eté de l'année passée, sublime et sans voix, dans son effort pour mener à bout la construction d'un temple grec en carton et son impuissance devant sa destruction immédiate par les eaux. Une force de proposition au-delà du discours et de la morale. Il faut croire que l'été n'a pas subsisté. 

La posibilidad que frente al paisaje du collectif El Conde de Torrefiel aux Subsistances (Lyon) du 3 au 5 octobre. En tournée du 14 mai au 16 mai 2020 au Théâtre Saint-Gervais Genève

 

Dan Kroukov

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