Dyptique Investigation - Festival Sens Interdits 2019 - Lyon

Deux expériences de six mois dans une ville dont on ne connaît rien, pour se confronter aux conditions de travail et de vie de ceux qui n’en connaissent pas d’autre. Un dytique où le premier spectacle souligne, par sa maladresse et son égocentricisme, la justesse et la densité humaine du second. Par Bertho Trukhiev.

Ouistreah © Les Clochards Célestes Ouistreah © Les Clochards Célestes

Réunir deux spectacles, Tijuana et le Quai de Ouistreham, au Théâtre Nouvelle Génération, deux idées similaires pourtant séparées de quelques milliers de kilomètres, voilà l’audacieux pari du Festival Sens Interdits en sa 10ème édition

L’acteur mexicain Gabino Rodriguez se rend à Tijuana dans l’objectif d’y vivre seul avec le salaire minimum, pendant six mois, sous une fausse identité. Il y documente sa vie à travers un carnet de notes, quelques vidéos en caméra cachée et photographies de lui(dont le cadrage soigné fait se demander comment elles ont bien pu être prises) qu’il projette en racontant son récit au plateau. Il signe avec son collectif l’une des 32 pièces qui constituent leur projet« La démocratie au Mexique, 1965-2016 », une pour chaque état du pays.

Louise Vignaud signe la mise en scène d’une adaptation du Quai de Ouistreham, récit de la journaliste Florence Aubenas, qui s’est rendue à Caen dans pour y mener une enquête qui doit durer jusqu’à l’obtention d’un CDI. Paru en 2010, le texte est porté au plateau par Magali Bonat, sobrement accompagnée d’un paperboard.

Tijuana © Festival Escenas do Cambio Tijuana © Festival Escenas do Cambio

L’autobiographie comme recherche sociale

Le théâtre documentaire a le vent en poupe, les compagnies amassent de la matière en pagaille, structurent le tout et en informent le spectateur, lui livrent un condensé spectaculaire dans une forme qui fait souvent oublier ses manques de rigueur par ce qu’elle a de percutant. Tijuana cherche encore plus loin, puisque Gabino Rodriguez est à la fois l’acteur, le chercheur et le matériau, superposition tortueuse dont il prouve l’échec à chaque fois qu’il change de casquette. Le matériau de recherche est Santiago Ramirez, personnage qu’il incarne à Tijuana et qui ne diffère de son interprète que par la perruque et la moustache presque comique dont il est affublé, car ses pensées sont celles de Rodriguez, qui décrit plus la confrontation de ses habitudes à la vie locale qu’elle même. En résulte un texte qui ne parvient pas à nous apprendre quelque chose de plus sur la misère que ce que l’on en imagine, car il est surtout question de l’homme qui s’y confronte, des privations et des sentiments qui ne semblent presque pas le surprendre. Les conversations qu’il rapporte, auxquelles on souhaiterait se raccrocher, ne dépassent jamais l’anecdotique, où laissent entendre qu’il ne comprend vraiment pas, ou ne cherche pas vraiment à comprendre ses compagnons.

Pourtant, le récit d’une telle expérience peut se montrer juste, c’est ce que prouve le texte de Florence Aubenas, dont la prose surprend agréablement par sa subtilité et son ton quelquefois lyrique, où son travail d’insertion dans la précarité du travail semble plutôt être un prétexte à décrire des figures de femmes dans leur quotidien, touchant parfois à leurs désirs et aspirations. Elle s’efface d’ailleurs presque complètement dans la narration pour ne devenir qu’un spectateur à l’affût, dont la naïveté et l’incompréhension apparaissent sans prendre trop de place. Sans doute, une enquête journalistique transposée au plateau semble plus pertinente, parce qu’elle ne se borne pas à faire un séjour, mais cherche à en dire quelque chose, qu’elle souligne les incohérences d’un système de chômage risible et les contraintes implicites du travail invisible des techniciens de surface.

 Seuls en scène

Gabino Rodriquez semble parti pour une mission d’infiltration, dont il appuie le danger, avec un jeu qui frôle le film d’espionnage, lorsqu’il rapporte plusieurs fois les dialogues lors desquels il se présente, annonçant son nom en jetant brièvement le menton en avant. Il y a vécu cinq mois, et pourtant Gabino Rodriguez parle de Tijuana avec l’intonation masculine et endurcie d’un homme qui y aurait passé l’entièreté de son existence, s’adressant à une foule à impressionner. L’acteur présent se superpose au même acteur qui joue dans le passé, lors de son enquête, c’est sans doute ce qui provoque cette absence de recul, les intentions de jeu qui ne font que souligner ce qu’il raconte, notamment lorsque qu’il parle de plus en plus gravement, de plus en plus vite et de plus en plus fort d’une émeute. («Vivre. Survivre. » annonce-t-il d’une voix menaçante et résolue, comme au début d’une émission de télé-réalité sur une île déserte)

La comédienne du Quai de Ouistreham se révèle être le point le plus intéressant du spectacle: Magali Bonat alterne le concret des situations et la poésie de certains passages, dans un travail d’adaptation très juste, et évite les écueils de l’acteur qui doit convoquer à lui seul différents personnages, en évoquant des figures qui sont uniques tout en se ressemblant. Les femmes du récit en sont touchantes, attachantes, on se prend à écouter l’actrice sans se souvenir qu’elle en est une et que le récit n’est pas sien. La subtilité et la justesse du projet tient sans doute à un équilibre d’observation et d’ajouts de la journaliste, rendus avec la finesse du jeu de Magali Bonat.

 Accompagner, interrompre ou dénuder par la mise en scène

Toute la mise en scène du Quai de Ouistreham tient sans doute dans la corps de sa comédienne: le paperboard structure les passages de manière suffisamment intelligente pour ne pas être redondant avec le texte, et le bref passage musical amplifie assez joliment l’émotion que l’actrice laisse en suspens.

Traitement musical plus questionnable dans Tijuana, où les morceaux classiques parfois trop longs viennent interrompre le récit, à la manière des passages filmés qui n’illustrent à vrai dire pas grand chose (il semble que tourner en caméra cachée ne peut avoir d’intérêt que s’il ne s’agit pas de plans de rues vides ou de toilettes d’usines fermées de l’intérieur). L’acteur délimite au sol avec du scotch les espaces de la maison où il loge, sans vraiment s’en servir de manière pertinente, si ce n’est lorsqu’il mime avec brio le rideau qui sépare sa chambre du sas. Point surprenant: des extraits filmés de Gabino Rodriguez où il parle à posteriori de son projet, comme dans une sorte d’interview, jalonnent également le récit, moment inconfortables tant ils semblent souligner avec prétention que l’expérience tient plutôt du jeu d’acteur que de l’enquête, sans parler de ce qu’il y a d’étrange à s’adresser au public à propos du spectacle qu’il est en train de regarder. L’ironie atteint son paroxysme au moment où, lors d’un de ces extraits où il parle de la difficulté de son séjour passé, l’acteur est interrompu par le serveur qui vient lui apporter son café. Subsiste une légère interrogation quant aux propos tenus à propos du corps de l’adolescente de quinze ans qu’il côtoie chez ses logeurs, il est préférable d’imaginer que ceux-ci manquaient simplement cruellement de distance, et quant à la brève image du corps ensanglanté d’un jeune homme suite à un règlement de comptes, étrange et inadéquate (pour ne pas dire inutile et révoltante)

Sans doute sans qu’il s’agisse de son intention première, l’acteur ne se sert pas de son infiltration comme d’un moyen d’en savoir plus sur la vie au salaire minimum, mais d’une fin en soi, d’un travail théâtral qui sonne amèrement comme le fait de « jouer à être pauvre », en craignant d’être découvert dans son imposture. Il semble l’avouer assez justement, en soulignant à la fin du spectacle que s’il peut se mettre à la place d’un pauvre de Tijuana, l’inverse est impossible. Triste aveu que celui de la presque inutilité d’un projet, triste sentiment de succès dans la salle, comme une reconnaissance d’un milieu qui remercie l’un de ses membres de s’être si durement confronté à une réalité qu’il semble difficile d’encore ignorer. Subsiste l’intérêt d’avoir pu observer ces deux spectacles en miroir, même si seul le second parvient à ne pas uniquement montrer son propre reflet.

 

Tijuana de Gabino Rodriguez du 20 au 27 octobre au Festival Sens Interdits à Lyon du 17 au 18 octobre 2019. En tournée du 7 au 10 novembre 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne.

Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas (Magali Bonat/Louise Vignaud) au Festival Sens Interdits à Lyon du 17 au 18 octobre 2019. En tournée à Saint-Genis-les-ollières le 14 février 2020, à Largentière le 11 mars 2020 et à nouveau à Lyon au Théâtre de la croix- rousse du 19 au 28 mars 2020.

 

Bertho Trukhiev

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