Chères Mémoires - Un instant / Jean Bellorini

O Tendres mémoires ! Deux voix se lancent à la recherche du temps perdu : Jean Bellorini revient à l'adaptation de roman, en plus intimiste et moins audacieux. Un spectacle d'une grande exigence qui parvient à toucher juste sans être bouleversant. Par Dan Kroukov.

Un Instant © Pascal Victor/Artcom Press Un Instant © Pascal Victor/Artcom Press

 

S'il faudra sans doute attendre la fin de saison pour espérer assister aux premiers émois Belloriniens – on peut se permettre de l'adjectiver - sur le plateau du Théâtre National Populaire, dont le transfuge de Saint-Denis reprendra la direction dès janvier 2020, les programmateurs Lyonnais n'ont pas dédaigné leur futur collègue, c'est ainsi que le public croix-roussien a pu découvrir le travail de ce dernier autour de l’œuvre incontournable de Marcel Proust. Construction dramaturgique que l'on entendra en dialogue avec une autre mémoire, celle de l'actrice Hélène Patarot, qui raconte sa propre enfance et son exil. Un spectacle porté par deux voix entremêlées tissant ensemble deux récits autobiographiques accompagnées par un musicien et une infinité de chaises. L'objet de cette critique n'est pas de s'atteler à une analyse l’œuvre de Marcel Proust, elle se portera spécifiquement sur les modalités de mise en scène.

Temps d'adaptation

Du côté de chez Proust, c'est fidèle au sillon qu'il creuse depuis plusieurs années au Théâtre Gérard Phillipe que Jean Bellorini s'immisce tout doucement, avec tendresse, précision, foi et espérance, au cœur de La Recherche du temps perdu sans pour autant résoudre la complexité inhérente de mise en scène d'un tel projet littéraire. Comment projeter au théâtre une œuvre à priori si étrangère au spectacle vivant ? Par quel procédé de théâtralisation est-il possible de faire exister grâce au plateau cette sensation brûlante de mélancolie typiquement Proustienne, qui illumine la Recherche du début à la fin, sans sombrer dans l'artifice et le superficiel, sans passer à côté de l’œuvre par une vue d'ensemble appauvrissante ? C'est tout le paradoxe de ces œuvres que l'on dit «fleuve », il s'agit d'arriver à les traverser en touchant aux profondeurs sans pour autant se faire emporter par le courant, dans la précipitation. Le travail mené par Jean Bellorini illustre parfaitement toute la difficulté de parvenir à plonger dans la densité intime de l'oeuvre Proustienne au lieu de la contourner maladroitement en n’esquissant que de gros traits facilement reconnaissables. La Recherche se révèle théâtralement incontournable, il faut y rentrer à corps perdu pour espérer en restituer l'essence littéraire et y inventer la théâtralité qui ne relève, cela ne fait aucun doute, rien de l'évidence. Or, l'artiste derrière ce projet n'en est pas à son coup d'essai pour les grandes œuvres romanesques, puisqu'il s'est déjà donné l'occasion de mettre en scène d'autres morceaux imposants de littérature, son adaptation des Karamazov de Dostoïevski, spectacle de mémoire absolument éblouissant, montrait déjà des qualités plus qu'évidentes en la matière. Avec Un Instant, le metteur en scène poursuit en quelque sorte son exploration et ses tentatives d'adapter sans se borner à restituer platement le texte (ce qui, on le verra, n'empêche nullement la sobriété) mais en se laissant emporter par la puissance de ce que produisent les mots mis en chair.
Si la proposition ne manque pas de force et de travail à tous les niveaux, que ce soit sur le mot, la syntaxe, le son, le mouvement, elle se heurte peut-être aux limites de l'exercice, en peinant parfois à maintenir le spectateur complètement immergé dans l’œuvre. C'est que l'on oublie trop vite que l’œuvre théâtrale en question est double, puisque, aux textes de Proust viennent s'ajouter ,à la manière de collages, les textes évoquant les souvenirs d'une femme de Saïgon à la campagne française, directement écrits par Jean Bellorini et ses deux acteurs (ils signent à eux trois l'adaptation). Cela produit toute autre chose qu'un spectacle qui se concentre, comme il est d'usage, de manière exclusive sur un unique objet littéraire sans y apporter d'autres textes qui agiraient en résonateurs.
Un Instant n'a en tout cas de cesse de faire résonner les questions évoquées ci-dessus. Comment faire exister la Recherche et donner corps à la mémoire ?
La seule piste de réponse est peut-être finalement contenue dans le premier instant du spectacle (dont le titre est aussi singulier) : Avec le Temps.

Tendres mémoires 

Le spectacle s'ouvre après un bref moment de silence et d'obscure clarté, sur le chef d’œuvre, Avec le temps, de Léo Férré qui émerge, d'un vieux transistor placé en fond de scène, en prince de la mélancolie (s'il est un royaume de misère quelque part, où il repose). Ce n'est qu'après avoir entendu la chanson dans son intégralité que la lumière révèle les deux acteurs, d'abord une petite femme âgée voûtée sur une chaise en marge du plateau, et ensuite un jeune homme grand, d'allure tout à fait Proustienne. Entre eux, pléthore de chaises en bois, rangées et dérangées, de tous côtés, contre les murs et éparses au sol, marquant dès le début le contraste assez saisissant entre les chaises vides, chacune abandonnée de leur propriétaire, si il en est un, et la tendre solitude partagée des deux individus. Ils prennent d'abord tour à tour la parole, introduisant la question de la mémoire comme amorce. Peu à peu, ils vont rentrer dans un dialogue régulier, évoquant chacun leurs souvenirs. Dialogue d'une petite vieille et d'un jeune médecin, d'une grand-mère et de son petit-fils, ou simplement de deux inconnus, la nature de ce qui lie ces deux présences reste obscure, aucune psychologie ne vient interférer avec les souvenirs qui se tissent progressivement ensembles, se répondent, s'évitent, sans jamais donner d'indications précises sur le cadre. C'est sans doute là une des forces du spectacle d'un point de vue esthétique, parvenir à laisser libre l'imaginaire sans donner d'éléments psychologiques accessoires, tout en posant une situation de jeu épurée, claire et pourtant très concrète : Un homme, une femme sont là, pour se raconter chacun le fond de leur mémoire. Il incombe au spectateur de relier lui même les fragments de deux vies distinctes qui vont au fur et à mesure se fondre l'une dans l'autre, l'une avec l'autre. Car en effet, c'est là l'une des subtilités qui sont propres à la liberté prise dans le travail d'adaptation et de mise en scène. Si l'on a cru intuitivement en assistant au spectacle que le découpage des deux récits, consiste à ce que les souvenirs de la vie (réelle) de l'actrice Hélène Patarot soient portés par elle-même tandis que Camille de la Guillonière porte lui la voix de l'écrivain Proust, on est surpris d'apprendre qu'en réalité les souvenirs sont très souvent mêlés les uns aux autres, si bien que l'acteur dit aussi les souvenirs de l'actrice tandis que cette dernière dit ceux de Proust.

Parti pris remarquablement intéressant à l'endroit du trouble dans la mémoire qu'il produit, trouble qui est évoqué dans un des premiers dialogues frontaux, lorsque l'acteur questionne Hélène Patarot, qui peine à se souvenir des premiers instants de son exil. Enchaînant petits dialogues et grands monologues, le spectacle creuse le rapport à l'intime et la pluralité de ces mémoires qui résonnent entre elles, se raccrochent les unes aux autres. Jean Bellorini va plus loin que la confrontation de ces deux réalités en créant un troisième niveau qui est peut-être celui de la fiction et de la théâtralité. La fusion de ces deux vies est d'une grande discrétion puisqu'elle est presque invisible, si bien qu'on se sent presque dupé, devrait-on dire, joyeusement dupé. Certains événements de la vie de Proust, comme ces petits coups qu'il frappe contre le mur pour communiquer à travers le mur, sont transposés comme un passage de la vie d'Hélène Patarot. Le deuil de l'un vient rencontrer et se substituer au deuil de l'autre tandis qu'en surimpression, le corps de la petite vieille évoque pour le spectateur aussi bien la grand-mère fermant ses yeux sur son lit de mort que la petite fille embrassant ces mêmes yeux. L'image de cette tendresse parfois cruelle rend la mémoire plus vive encore tandis que, progressivement, ces fragments de vie se soustraient au Temps pour rentrer dans le temps de la représentation.

Temps et Tempête

On tente d'apprivoiser peu à peu le rythme du spectacle sans bousculer le rythme propre de notre imagination. Loin de survoler complètement l'entiereté de l'oeuvre de Proust, un long moment est consacré à l'un des souvenirs les plus célèbres de la recherche, magistralement porté par Camille de la Guillonière, bouleversant par la précision et l'acuité de sa prise de parole toute en retenue, voyageant du concret au lyrique de manière parfaitement dosée. Le théâtre parvient à se nicher dans ces instants où la brûlure mélancolique se ressent dans l'impressionnante sobriété de l'acteur, où chaque phrase semble s'enfoncer incisivement et plus profondément au cœur de la toute petite (et pourtant si violente) douleur de l'enfant Proust prêt à perdre l'estime du père et ruiner son existence pour un dernier baiser de sa mère avant le coucher. La mélancolie s'immisce entre les chaises comme emportées par le souffle de l'acteur. Les deux présences habitent la scène de bout en bout, ne s'éclipsant qu'un instant pour marcher dans le théâtre, laissant le public avec le seul son des acteurs au micro. Moment d'une rare perplexité pour le public, c'est l'occasion de reposer ses yeux ou de guigner son voisin tandis que les plus pressés regardent leur montre. Dramaturgiquement et rythmiquement, l'alternance des voix ponctuées par des moments de courts déplacements cherche à nous amener dans une temporalité et un endroit de parole tout à fait particuliers. Le spectacle s'inscrit dans des rapports d'intimité multiples: celle à la fois contenue et enlevée de chacun des acteurs, celle douce et élégante que ces derniers partagent entre eux ou encore celle joyeuse et savoureuse que partagent l'actrice et le public, lors d'un bref effet de réel où, se remémorant ses expériences gustatives, cette dernière nous conseille un excellent restaurateur vietnamien de la ville. On peut monter Proust et faire guide du routard, la pluri-disciplinarité ne connaît pas de limites. Ce moment reste d'ailleurs l'un des plus concrets pour Hélène Patarot, dont les ruptures peuvent parfois manquer de finesse et de vérité. Certaines envolées paraissent parfois plus fabriquées, le placement soudainement haut de la voix dé-concrétise trop brutalement le récit. 

Cette hésitation est contre-balancée par le travail très précis apporté aux mouvements des interprètes, une grande économie de gestes rend chacun de ces moments, souvent silencieux, assez fascinants à regarder pour ce qu'il sont. Chaque geste est d'une grande douceur et d'une grande élégance : Une main vient se poser sur un bras, un sourire tendre, un hochement de tête, le spectacle s'inscrit dans un rythme précis et tenu de bout en bout qui admet ces micro-variations faisant véritablement événement. Le choix d'une grande lenteur et la présence de quantités de temps de silence, produisent une cohérence esthétique qui nous laisse parfois noyé dans une mélancolie enivrante. Le minimalisme couvre la tempête mémorielle.
C'est sans doute à cet endroit que le spectacle devient grisant, et que la théâtralité tend à s'effacer progressivement, dans ce rythme et cette économie particulièrement contenue et restreinte. Au delà de cette tension, certaines prises de paroles ont tendance à retomber à plat par le caractère finalement très monocorde de la narration que seuls certains passages plus brillants font oublier. La musique jouée en direct par le musicien placé sur le côté de la scène, qui devrait accompagner, ne produit malheureusement qu'un effet d'habillage sonore soulignant grossièrement les moments potentiellement plus émouvants par des envolées lyriques assez fades. Il y a difficulté à apporter de réelles nuances à la narration malgré l'attention portée à la diction du texte, la chair de l’œuvre se perd peu à peu dans ce manque et risque cette confusion propre au moment qui précède le sommeil.

Les derniers instants, où l'actrice se trouve emportée dans une tempête, après avoir évoqué la mort de sa grand-mère, dans son propre flot de parole, tentent de conclure le spectacle de manière plus aérienne mais c'est à cet endroit que le concret se perd réellement. Peut-être reprochera t-on un manque d'audace et de lucidité sur ce point.

Le théâtre de Jean Bellorini est profondément attaché au texte, à ce que peut produire la littérature, il parvient à donner corps à ce qui fait l'immense beauté et l'originalité de la plume de Proust. Sa tentative de toujours sublimer l'objet littéraire par une grande exigence vis à vis de l'interprétation, de la sonorisation, de la spatialisation, fait de lui un artiste rare dans le paysage théâtral. C'est en cela que son théâtre séduit mais il est difficile d'expliquer pourquoi il gagnerait à aller plus loin dans la théâtralisation. Pourtant, le spectacle bien que très prometteur, est assez peu marquant à posteriori. Paradoxalement, la mise en scène se trouve être d'un côté, radicale dans son traitement spécifique de la parole, et d'un autre côté, trop sage dans son ensemble. Y a t-il excès de formalisme ? Est-ce à cet endroit que le théâtre se repose, alors qu'il devrait trembler ? Le dispositif s'use t-il comme la mémoire ? Serait-ce aussi juste à ce titre : Avec le temps, va, tout s'évanouit ?.. Il est heureux de dire au théâtre, qu'on a les défauts de nos qualités, et les qualités de nos défauts. On perçoit aisément toute la difficulté de maintenir le jeu et de cultiver l'inattendu dans une forme excessivement tenue, qui admet peu les éclats de fureur et d'anéantissement qui jalonnaient Karamazov, projet littéraire, d'ailleurs, autrement plus théâtral. Aller chercher et inventer la théâtralité dans des romans plutôt que de monter des œuvres dramatiques constitue un travail qui n'est pas dénué d'intérêt et qui semble ouvrir de très grandes possibilités de mise en scène. Un instant s'inscrit dans cette esthétique et cette démarche de manière peut-être trop sage et trop claire en parvenant, à restituer sur scène le flot Proustien en le mêlant à d'autres mémoires afin de créer le trouble, sans pour autant bouleverser ni transcender scéniquement La Recherche du Temps Perdu. Le mariage des deux mémoires crée des échos intéressants bien que sortant parfois difficilement du caractère anecdotique. On s'en souviendra, peut-être, au gré des courants et des vents, car "aux troubles de la mémoire, sont liées les intermittences du cœur". La tentative et la recherche sont là, bien que l'on n'arrive pas toujours à saisir le temps du spectacle, il ne paraît pas complètement perdu.

Un Instant d'après l'oeuvre de Marcel Proust / Mise en scène de Jean Bellorini / Avec Hélène Patarot et Camille de la Guillonière. Au Théâtre de la Croix-Rousse du 8 au 12 octobre 2019. En tournée dans toute la France jusqu'à juin 2020.


Dan Kroukov

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