Montagnes mouvantes - Des Caravelles et des Batailles / Doratiotto et Piret

En clôture du festival, Des Caravelles et des Batailles investissent le Radiant-Bellevue pour dénouer le temps et faire éclater l’imaginaire. Les liégeois offrent un très beau spectacle, dans un geste rêveur et précis, joyeusement politique. Par Bertho Trukhiev

des caravelles et des batailles © Anthony Henry des caravelles et des batailles © Anthony Henry

 

La scène est presque vide, transpercée en son centre d’une haute structure de bois, comme le tronc d’un arbre gigantesque, un trio se presse et attend d’une nervosité mêlée d’excitation, espérant un inattendu, sur ce qui se révèle être un quai de gare. Ils accueillent Andreas, qui rejoint cette minuscule communauté indescriptible, vivant quelque part au fond de l’Europe, dans une temporalité toute à eux. Le spectacle suit sa découverte du lieu et de ses curieux habitants avec simplicité et lenteur.

 

Un espace (de l’) imaginaire

Le festival en soit témoin, le théâtre semble peiner à trouver geste pertinent dans ses ambitions politiques, comme s’il se trouvait tristement enfermé dans la crainte à l’égard de la fiction, l’ambition d’information qui engrange un théâtre du constat, l’ambition de dérangement qui forme un théâtre du contentement.

Eléna Doratiotto et Benoît Piret creusent une perspective contraire, un lieu à mi-chemin entre le présent et l’avenir, une tentative souhaitée, imaginée, observée, dans le concret et l’abstraction de sa structure. L’intention précisée, celle d’une citation d’Heiner Müller: « Créer des foyers pour l’imagination est l’acte le plus politique, le plus dérangeant que l’on puisse imaginer », dessine exactement la réussite de ce tableau mouvant. Les artistes puisent librement dans l’univers de La Montagne Magique, de Thomas Mann.

Cette ouverture de l’imaginaire apparaît sous plusieurs aspects: celui qu’inspire le spectacle et son lieu dans son fondement même, comme s’il livrait le désir de faire, de chercher, mais également dans les espaces laissés au spectateur en jachère concrète au plateau. 

Ainsi, il se figure le hall de briques rouges qu’Andreas visite avec ses nouveaux compères, et les quatre tableaux qui ornent ses murs, pour un polyptyque imaginaire et anonyme qui retrace la Bataille de Cajamarca, la conquête de l’Empire inca par les espagnols au XVIe siècle. Jubilation de la distance qui sépare le récit de la toile en l’esprit, et passage du récit d’une simplicité et d’une curiosité qui amène le poids de l’Histoire et la cruauté du déséquilibre avec une lenteur, une justesse, et pourtant une légèreté subsistante, qui transpercent la salle, le quatrième mur devenu celui du grand massacre final.

Le spectacle retire les mots pour le décrire, il jouit de la suggestion des choses et de la subtilité précise des raretés qu’il laisse entrevoir. Tout existe dans un mouvement qui se détricote  lui-même, pour trouver cet équilibre, qui s’apparente tout à fait à la description faite par Andreas, un spectacle où « le vide se remplit, le rempli se vide »

 

Mystérieux et gentils

Les personnages qui peuplent le lieu vivent avec évidence, subtilité de cette écriture qui ne cherche pas à s’expliquer et se fait comprendre. Le spectateur a le plaisir de dialoguer avec l’absence, le mystère et le manque. Madame Stöhr, Clawdia, Monsieur Obertini sont immanents, curieusement habités par leurs recherches informes, ils ne se présentent pas, ne remplissent pas une case fonctionnelle, que ce soit dans la fiction du lieu ou dans l’écriture de la pièce. Ils sont doux et précis, ils investissent le silence et partagent avec distance une pudeur sublime. Tous les acteurs de cette fresque sont précis et lumineux, peut-être parfois trop attendrissants, mais d’une gentillesse extrêmement vive. Ils parviennent à mettre en relief des instants ou le réel surgit dans l’idéal, quand ils quittent pour un bref moment leur douceur tenue. Clawdia, par exemple, dessinée par Eléna Doratiotto, entre par moment légers dans une offuscation contenue quant à l’impossibilité de tendre vers une généralité, elle est émue un court instant en disant qu’on ne peut viser un tilleul tout entier, qu’il faut en choisir un point précis, comme si ces instants donnaient à voir que le réel qui traverse le lieu tient dans les idées éparses de ses habitants.

Andreas attend de pouvoir « commencer » ce pour quoi il est venu, tandis que les habitués de l’endroit s’affairent d’ores et déjà à des travaux ineffables, Monsieur Gürkan ne trouve pas les quelques phrases qui doivent conclure son roman, et rédige le discours qu’il adressera au monde. La beauté de l’espace commun tient à ce que les autres mettent immédiatement en place les possibilités de réalisation de tout (en témoigne une touchante cérémonie de remise du prix Nobel au romancier).

Incroyable dans la très belle scène du conte musical du retour des conquistadors, Benoît Piret joue un Monsieur Obertini dont la beauté transparaît aussi très drôlement dans ses brefs écarts à  sa gentillesse érudite, lorsqu’il fait le récit sublime de la bataille de Cajamarca, et qu’il est par exemple interrompu par Andreas pour sa prononciation française de olejones.

Jules Puibaraud est quant à lui une belle révélation de ce festival, impressionnant en un Andreas qui semble toujours osciller entre une curiosité ahurie et un désespoir face à la beauté, qui le traverse parfois dans ses monologues épistolaires. Concret et drôle, plus succulent encore qu’il ne l’était déjà dans J’abandonne une partie de moi que j’adapte, avec son homme d’affaires qui quitte la caricature pour entrer dans un travail d’une précision époustouflante.

 

Le temps d’imaginer

La description du spectacle par ses auteurs comme un « conte réaliste » met en exergue la dualité fascinante de la représentation, où se côtoient le réalisme et la convention, où les artistes parviennent à se faire juxtaposer l’imagination et le figurant dans ce qui justement fait transparaître la qualité politique du propos. Ils donnent à imaginer un espace des possibles qui transcende la représentation pour que sa fiction se mêle joyeusement au réel. Le lieu décrit s’écarte du monde et de son bruit, le spectacle tend vers son rapprochement.

Ils s’amusent avec les suspensions d’incrédulité du spectateur, notamment lors de la scène où Clawdia enseigne le maniement de l’arc et des flèches à Andreas, qui bande un arc imaginaire sur le plateau. À cet arc imaginaire vient se superposer un arc réel, dans un mouvement comique, arc dont Andreas ne se servira justement plus dès lors qu’il est matériel, et le spectacle parvient ici à prendre complètement en main les possibilités de l’art qu’il façonne.

Des Caravelles et des Batailles existe dans une temporalité fascinante, il adopte un rythme lent en creusant le dialogue comme de légères taches précises qui fondent les unes dans les autres et laissent des espaces blancs, significatifs. La lenteur sans ennui, qui retire vraiment le spectateur du temps quotidien et anecdotique, pour se fondre dans son propos et dans sa dualité du réel et du rêve, sans en faire une excuse formelle sans direction.

Le spectacle est une merveille dans ce qu’il cherche les possibilités d’action de ce que son art a à offrir lorsqu’il est judicieusement manié, il cherche cet espace de l’art et du réel, de l’image et de sa distance, pour faire de son travail le support d’un sentiment de l’existence et de l’attente du meilleur. Il offre le plaisir du paradoxe de la reconnaissance face à l’inconnu, la reconnaissance de ce qui est cherché et presque inenvisageable. Il est drôle, mais ne force rien. La démarche politique est accomplie par ce qu’elle n’entretient justement rien, elle ouvre librement, sans pointer inutilement ce qui est connu. Des Caravelles et des Batailles allume quelque chose.

Des caravelles et des batailles © Hélène Legrand Des caravelles et des batailles © Hélène Legrand

 

Des Caravelles et des Batailles, porté par Eléna Doratiotto et Benoît Piret, du 26 au 27 octobre au Radiant-Bellevue dans le cadre du festival Sens Interdits et du 3 au 5 mars au théâtre Sorano de Toulouse.

 

Bertho Trukhiev

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