Le 9 Avril 2025, une étude intitulée « Amendes, évictions, contrôles : la gestion des indésirables » a mis une nouvelle fois en lumière l’acharnement policier contre des populations dans leur écrasante majorité noires et arabe de milieux populaires à travers la distribution d’amendes, au nom de la prévention de lutte contre la délinquance et pour le respect de la tranquillité publique.
Rédigée par Aline Daillère (CRIS, CESDIP) et Magda Boutros (CRIS, Sciences Po), et soutenue par le Défenseur des Droits, elle s’appuie sur l’analyse d’un “dossier judiciaire qui a révélé des consignes et pratiques policières de contrôles et évictions des indésirables” ainsi que sur le suivi d’une quarantaine de jeunes multi-verbalisés et contrôlés, issus de différentes villes de banlieue parisienne, sur une dizaine d’années, en se basant “sur leur âge, genre, assignation ethno-raciale et précarité économique”. Resituant le contexte historique français, elle souligne le double phénomène d’extension du pouvoir de la police par l’adoption d’une législation toujours plus répressive, et l’effritement de celui de la Justice, de moins en moins à même d’assurer sur elle la moindre surveillance.
Sans surprise, le document révèle une forme de harcèlement institutionnalisé à l’encontre de ces jeunes, criminalisés quoi qu’ils fassent pour des faits bien souvent peu établis, voire même inexistants.
Dans certains cas, les procès verbaux sont même distribués directement depuis des voitures en patrouille, sans le moindre contact physique entre jeunes et policiers. Bénéficiant d’un sentiment d’impunité totale, ceux-ci ne prennent ainsi plus la peine de justifier ces mises à l’amende, au sens propre et figuré. Certaines victimes de cet acharnement accumulent plus de 30 000 euros de dettes, contractées au fil des années.
La pratique de la multi-verbalisation s’inscrit également dans une logique de ségrégation de l’espace public, où la présence de jeunes majoritairement issus de l’immigration post-coloniale est jugée « indésirable », en particulier dans des quartiers connaissant un processus de gentrification, comme c’est le cas du 12ème arrondissement sur lequel porte l’étude. Elle vise littéralement à broyer la vie de ces adolescents, qui évoluent déjà le plus souvent dans des milieux précaires, en les criblant de dettes.
Ce type de pratique avait déjà été mis en oeuvre contre un certain nombre degilets-jaunes et de manifestant·es , il faut toutefois souligner la différence qui y a à essayer de dissuader certains groupes de se mobiliser politiquement, avec celle qui consiste à s’en prendre à des individus qualifiés « d’indésirables » non pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont : des jeunes noirs et arabes.
Si le rapport pointe du doigt la Police Nationale, il est important de rappeler que l’éviction par la verbalisation s’inscrit aussi dans des dynamiques plus locales.
Dès les années 2000, certaines municipalités telles que Nice ont été à l’avant-garde de ce type de pratiques, en armant leur police municipale et en multipliant la vidéosurveillance. À Orléans, celle-ci s’accompagne de dispositifs illégaux tels que la diffusion de sons stridents insupportables, mais inaudibles pour les plus de 20 ans ou d’arrêtés liberticides contre le bivouac, le stationnement dans les rues en groupe, les gens du voyages ou la mendicité, ou encore la mise en place de couvre-feux.
Ce genre d'initiatives locales se sont depuis généralisés un peu partout en France, et la verbalisation abusive en est devenu le fer de lance ciblant également les populations les plus précaires et marginalisées, notamment les SDF. Les villes de « gauche » ne sont pas en reste, à l’exemple de Saint-Denis, où le maire PS Mathieu Hanotin mène une politique très répressive contre les habitants qui ont le malheur de stationner là où ils résident.
Rappelons si besoin que pour nombre d’habitants de quartiers populaires et/ou d’homme noirs et arabes, la confrontation avec la police commence généralement dès le collège avec des palpations, des fouilles abusives, des provocations, sous-entendus, voire des propos ouvertement racistes visant à les faire craquer.
Leur expérience matérielle du rapport avec l’État consiste ainsi à grandir au rythme des palpations, où des agents le plus souvent de la BAC ou des CSI insistent sur leurs parties génitales alors qu’ils marchent simplement dans les rues. Si ces contrôles sont généralement menés au prétexte d’une suspicion de détention de drogue, leur leur but premier est bien d’humilier.
Lorsqu’ils ne trouvent rien, certains policiers cherchent d’autres motifs pour verbaliser : présence d’un mégot, de détritus ou de crachats sur le sol qu'ils attribuent sans preuves à ceux qu’ils contrôlent.
L’exemple des massacres d’Octobre 1961 et de Charonne, de Mai 1967 en Guadeloupe, de la grotte d’Ouvéa en 1988, où plus récemment encore des personnes tuées et réprimées en Kanaky prouvent que les violences d’État n’ont rien d’incompatibles avec les valeurs républicaines. Elles en sont au contraire une émanation.
Derrière les morts de Malik Oussekine, de Nahel, de Zyed, de Bouna, et des dizaines de familles et de proches de victimes endeuillés par les violences d’État, se cache une administration et des structures bien établies désireuses d’empêcher toute transformation de l’ordre des choses. Au contraire, le désir d’asservissement des corps racisés empire à mesure que s’affaissent les libertés publiques.
Ces cas sont certes parmi les plus violents.
Mais ce que met en lumière ce nouveau rapport, c’est qu’il existe une multitude de procédés encore moins médiatisés, et tout aussi banalisés et systémiques, pour rendre le quotidien des habitants de quartiers populaires et de certains groupes racisés invivable.
Aucune lutte contre le racisme un minimum conséquente ne peut ainsi être menée sans une remise en cause totale des institutions policières, mais également judiciaires et légales, qui forment en réalité un tout visant au contrôle de certains corps.
De nombreuses études sociologiques ont déjà démontré que les contrôles d’identité, que les forces de polices peuvent exercer de manière parfaitement arbitraire, ne présentent non seulement aucun intérêt en matière de sécurité publique, mais bien plus qu’ils sont eux-mêmes à l’origine de nombreuses violences. Le meurtre d’Adama Traoré et tant d’autres est ainsi l’aboutissement d’un processus qui part d’une scène banale : la volonté pour des gendarmes d’exercer ce droit de contrôle sur les corps des jeunes hommes noirs et arabes, alors même qu’aucune infraction n’avait été constatée. Dans cette perspective, l’interdiction du contrôle d’identité devrait figurer parmi les priorités de n’importe quelle force de gauche réellement désireuse d’entamer la domination raciste de l’État sur certaines populations.