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Le Club de Mediapart sam. 27 août 2016 27/8/2016 Dernière édition

Une fois par siècle

Dans les échos suscités par la mort de Germaine Tillion, on a mis en avant sa qualité de résistante de la première heure. Et c’est vrai qu’elle a cherché à « faire quelque chose » contre l’occupant allemand dès le mois de juin 1940 et qu’elle a poursuivi cet engagement jusqu’à son arrestation en août 1942.

Dans les échos suscités par la mort de Germaine Tillion, on a mis en avant sa qualité de résistante de la première heure. Et c’est vrai qu’elle a cherché à « faire quelque chose » contre l’occupant allemand dès le mois de juin 1940 et qu’elle a poursuivi cet engagement jusqu’à son arrestation en août 1942. Mais si Germaine Tillion occupe une place unique dans l’histoire de France du XXe siècle, ce n’est pas à cause de sa participation à la résistance, c’est parce qu’elle a su faire de ses expériences passées un usage tout à fait particulier.


Cela commence au camp de Ravensbrück, où Germaine Tillion est déportée en novembre 1943. Dans sa vie antérieure, elle a été ethnologue, spécialiste des populations berbères dans l’Aurès algérien. Son cadre d’activité est une science humaine, son but l’avancement de la connaissance, son idéal la recherche de vérité. Une fois au camp, plutôt que de sombrer dans le désespoir ou la rage, elle choisit de mettre à profit ses capacités scientifiques et commence aussitôt à étudier la mécanique de l’enfermement, de l’exploitation et de l’extermination dans un lieu comme Ravensbrück. Ce savoir une fois établi, elle le met au service de ses camarades, convaincue comme elle est que comprendre une oppression permet de mieux lui résister.


Son métier d’ethnologue la sert aussi d’une autre manière. En Algérie, elle est à la fois proche et distante des populations qu’elle étudie ; au camp, cette expérience lui permettra de garder une certaine distance par rapport à ses propres souffrances, et même de les voir avec une dose d’humour. Grâce à ce clivage intérieur, mais aussi à son passé d’étudiante parisienne amoureuse de littérature et de musique, elle compose à Ravensbrück sa première « œuvre », un texte unique sorti des camps de la mort, son « opérette-revue » Le Verfügbar aux enfers, représentation tragi-comique des malheurs des détenues, qui leur permet de se voir comme du dehors et donc de mieux résister à leur sort.


Au camp, la connaissance sert l’action. Une fois libérée, Germaine Tillion inverse cette hiérarchie : elle décide d’interrompre ses recherches ethnologiques et de se consacrer, dans l’urgence, à l’étude de ce qu’elle et ses camarades viennent de vivre, la résistance et la déportation. Elle collecte les informations, établit les faits, engage les analyses. Mais si l’on se voue ainsi à la recherche de vérité, il faut être prêt à accepter aussi des vérités parfois dérangeantes. A cette époque se situe un épisode bien caractéristique de la « méthode Tillion ». Dans un procès instruit en Allemagne, en 1950, deux surveillantes de Ravensbrück ont été accusées d’avoir décapité à la hache des détenues françaises. Germaine Tillion en est alertée ; elle convainc sa camarade Geneviève De Gaulle-Anthonioz, qui vient pourtant d’accoucher d’un bébé, d’aller avec elle au procès à Rastatt pour témoigner à décharge. Sa camarade se souvient, cinquante ans plus tard : « Tu m’as dit : “Si nous devons continuer à dire la vérité, nous devons aussi dire la vérité quand cela nous coûte”. »


Ce principe la guidera jusqu’au bout. Elle réécrira plusieurs fois son Ravensbrück parce qu’elle a découvert des informations supplémentaires et qu’elle doit les intégrer, sans se soucier de savoir si elles servent bien une thèse quelconque. Comme elle le dira quarante ans plus tard, en 1990 : « En 1945, tout ce qui participait de l’Allemagne, à cause de la nationalité des nazis, m’inspirait encore de l’horreur, et nous étions nombreuses à partager cette horreur… Quelques dizaines d’années plus tard, il me semblait que, pour ne pas être une mauvaise action, un livre sur les crimes concentrationnaires devait mentionner aussi le calvaire du peuple allemand et ses efforts pour échapper à l’emprise totalitaire. » Et elle conclut : « Dire le vrai ne suffit pas, il faut aussi dire le juste. »


La connaissance et l’action, le vrai et le juste, se rendent des services réciproques. En même temps, les actions passées motivent celles accomplies dans le présent. C’est ainsi qu’agira, à la fin des années quarante, un autre ancien résistant et déporté, David Rousset, qui s’engagera dans une action courageuse contre les camps de concentration toujours en activité, notamment dans les pays communistes. Germaine Tillion sera parmi les premières à le rejoindre, elle ira participer aux séances publiques organisées à Bruxelles, où sont présentés les résultats des enquêtes. Cet engagement ne lui vaut pas que des amis, elle est vivement prise à partie par ses anciennes camarades communistes, avec lesquelles elle a partagé combats et souffrances. Pourtant, elle n’hésite pas ; comme elle l’écrit à l’une d’entre elles : « Je ne peux pas dire qu'une chose n'est pas vraie, quand je pense qu'elle est vraie. Et je pense, de toutes mes forces, que la justice et la vérité comptent plus que n'importe quel intérêt politique. » Et à une autre : « Je ne peux pas ne pas penser que les Patries, les Partis, les causes sacrées ne sont pas éternelles. Ce qui est éternel (ou presque éternel), c'est la pauvre chair souffrante de l'humanité. »


En 1954 commence le conflit franco-algérien ; des amis lui demandent d’aller en Algérie pour voir si l’on ne peut pas « faire quelque chose ». Elle obtient une mission, y va et, selon son habitude, enquête pendant plusieurs mois avant de tirer des conclusions. Ce qui la frappe avant tout, c’est la misère nouvelle qui touche la population musulmane : arrachés à leur terre d’origine, des masses d’anciens paysans s’agglutinent autour des villes, sans métier, sans informations, incapables de s’adapter aux nouvelles conditions ; cette détresse contribue aux tensions en cours. Ces miséreux lui font penser aux détenues émaciées de Ravensbrück. Elle invente alors les Centres sociaux, des lieux d’éducation pour tous, enfants et adultes, hommes et femmes.


Pourtant le conflit ne cesse de s’envenimer. Au bout de quelques mois, il devient clair pour elle qu’on ne peut plus s’attaquer efficacement à ses causes et qu’il faut désormais s’employer à en atténuer les conséquences. Germaine Tillion est déchirée sur le fond : elle est toujours aussi patriote que pendant la Deuxième Guerre, mais elle connaît aussi de l’intérieur la mentalité de ces Algériens qui combattent les Français. L’expérience de la résistance revient ici au premier plan. Elle n’est pas la seule à s’en souvenir : de nombreux anciens résistants font maintenant partie des cadres de l’armée française. Eux aussi relient passé et présent : ils n’ont pas su défendre la patrie en 1940, ils parviendront à protéger son intégrité en 1954, se promettent-ils. Pour servir cette noble cause, tous les moyens sont bons : répressions massives, torture, exécutions. Du même passé Germaine Tillion tire une tout autre leçon : elle reconnaît en ces « terroristes » honnis les frères des anciens résistants, elle sait qu’ils sont coupables comme elle l’avait été en 1940. Elle décrit ainsi ses sentiments dans son journal, le 28 juillet 1957 : « Ce n’est rien d’autre qu’une réaction, et je l’explique par l’influence du passé où, pendant cinq ans, j’ai révéré le “terroriste” et haï le bourreau. »


A partir de ce moment, elle n’a plus qu’un souci : empêcher les massacres, quelle qu’en soit l’origine. Une violence, aussi légitime soit-elle (parce qu’au service d’une juste cause ou parce que découlant des lois du pays), conduit inévitablement à une nouvelle violence en retour. Germaine Tillion veut rompre ce cycle infernal ; par delà les causes et les lois, elle défend les êtres humains. C’est à ce moment que se situe sa rencontre avec Yacef Saadi, chef militaire de l’insurrection à Alger, qu’elle tente de persuader d’arrêter les attentats aveugles dans les cafés européens. Dans le même sens vont ses interventions auprès du gouvernement français pour empêcher la torture, à laquelle se livrent systématiquement les militaires, et les exécutions capitales qui se poursuivent impitoyablement. Ce qui la révolte profondément, c’est la « sombre bêtise de la mécanique » qui fait qu’on se sent obligé de rendre le coup pour le coup.


Germaine Tillion ne fait pas de tri parmi les victimes, provoquant l’incompréhension, voire l’indignation de ceux qui militent pour une juste cause et croient que leurs victimes valent bien mieux que celles de leurs adversaires. Elle trouve des ressemblances entre les insurgés d’Alger en 1957 et ceux de Paris en 1940, mais cela ne l’empêche pas de prendre en considération les souffrances des pieds-noirs nés en Algérie et qui, s’ils doivent partir, risquent de perdre tout. Elle intervient donc régulièrement en leur faveur aussi, ou en celle des harkis. En 1964, on la voit écrire des lettres au général De Gaulle pour plaider la cause d’anciens militaires putschistes, maintenant emprisonnés. Son argument : il faut se défendre contre les dangers présents plutôt que de punir les erreurs passées, il est nécessaire d’empêcher l’acte criminel mais, une fois ce but atteint, l’emprisonnement n’est plus nécessaire.

 

Protéger toutes les victimes, de quelque bord qu’elles soient : ce principe vaut à Germaine Tillion quelque mécontentement de la part des autorités au cours d’un autre épisode caractéristique. La mairie de Paris avait décidé d’apposer une plaque commémorative pour les victimes de la répression subie par les manifestants algériens, le 17 octobre 1961. Au cours de la cérémonie, Germaine Tillion tient à rappeler que les fonctionnaires de police, à Paris, avaient eux aussi été victimes d’actions terroristes. Dire le vrai, une fois de plus, ne lui suffit pas, il faut aussi dire le juste.


Elle avait donc été, toute sa vie, une personne « engagée », mais son engagement était de nature bien particulière : jamais pour une cause politique mais, d’abord, pour la vérité, ensuite pour la justice, enfin pour la « pauvre chair souffrante de l’humanité » : la compassion lui paraissait supérieure à la justice même. Elle était en tout cela très différente de la figure habituelle de l’intellectuel engagé, tout en étant l’un et l’autre.


On peut observer particulièrement bien ce contraste au cours d’une des péripéties liées au sort de Yacef Saadi. Celui-ci sera arrêté peu après sa rencontre avec Germaine Tillion ; elle veut sauver sa vie. Elle parvient, dans un premier temps, à le faire transférer, lui et ses complices, des mains des militaires entre celles de la justice, ce qui les sauve de la torture et de l’exécution immédiate. Elle rédige ensuite, en octobre 1957, un témoignage qu’elle adresse à la justice militaire française, dans lequel elle raconte par le menu ses pourparlers avec le détenu. « Entre eux et la guillotine, il n’y eut, pendant toute cette période, rien d’autre que la timide velléité de négociation qu’on m’avait chargée d’amorcer. » Pendant l’été 1958 se tient son procès ; malgré les menaces qu’elle reçoit, Germaine Tillion se rend à Alger pour témoigner en sa faveur. Saadi est condamné à mort (trois fois) mais l’élection de De Gaulle à la présidence de la République lui sauve la vie : De Gaulle gracie tous les condamnés à mort. Le témoignage de Germaine Tillion sera publié dans l’Express à la fin août 1958.


En septembre 1958, raconte Simone de Beauvoir dans son autobiographie La Force des choses, elle « plonge, à la Nationale, dans la guerre d’Algérie » et tombe sur le texte publié dans l’Express. Elle transcrit ainsi son impression : « Nous avons tous dîné… en mettant en pièces l’article de Germaine Tillion que nous tenons, Bost, Lanzmann et moi, pour une saloperie. » Ayant lu cette appréciation à la parution du volume, en 1963, Germaine Tillion adresse en réponse une brillante lettre ouverte au journal Le Monde, publiée en mars 1964.
Simone de Beauvoir n’a jamais fourni d’explication détaillée pour son jugement de 1958, mais on peut la deviner par le contexte. L’équipe des Temps modernes, à laquelle appartiennent les trois personnes concernées, est engagée à l’époque dans le soutien au FLN. La teneur du témoignage de Germaine Tillion est beaucoup plus mitigée, il cherche en quelque sorte à excuser l’action de Saadi en rappelant ses bonnes intentions, ses regrets pour les victimes civiles ou ses promesses de suspendre les attentats. Au regard de l’intransigeance des intellectuels parisiens, les propos de Germaine Tillion qui cherche à sauver de la mort un « terroriste » arrêté, apparaissent forcément comme une concession inadmissible aux pouvoirs en place, donc comme une « saloperie ». On remarquera que Zohra Driff, arrêtée en même temps que Saadi et également menacée de mort mais sauvée par l’intervention de Germaine Tillion, campe toujours sur cette même position : tout récemment encore, elle déclarait n’avoir d’estime que pour ceux qui soutenaient sans réserve la cause du FLN, et mépriser les « leçons de morale » que leur donnait Germaine Tillion au cours de leur rencontre.


On défend, d’un côté, une cause ; de l’autre, un homme. Nous pouvons relever aussi les autres éléments du contraste : la découverte de l’Algérie et de sa guerre à la Bibliothèque nationale, là, et, ici, le séjour de l’ethnologue dans le pays entre 1934 et 1940, puis de l’envoyée du gouvernement, entre 1954 et 1958. On n’insistera pas inutilement sur le fait que l’une risque sa vie en intervenant au procès de Saadi dans la ville d’Alger enflammée par la haine, pendant que l’autre dîne avec ses amis à Paris.
Venu à l’enterrement de Germaine Tillion à Paris, Yacef Saadi répétait à qui voulait l’entendre : « Je viens de perdre ma deuxième maman. La première m’avait donné la vie, la deuxième me l’a donnée, elle aussi, une nouvelle fois. »
Cette femme exceptionnelle, sage et drôle, vient de s’éteindre à sa maison, dans sa cent-unième année. Apparemment, on ne trouve pas plus d’une de ce genre au cours d’un siècle. La place est désormais libre.
Les principaux ouvrages de Germaine Tillion :
- Le Harem et les cousins, Points-Seuil, 1982.
- Ravensbrück, Points-Seuil, 1997.
- Combats de guerre et de paix, Opus-Seuil, 2007 (contient trois ouvrages : A la recherche du vrai et du juste, L’Afrique bascule vers l’avenir, Les ennemis complémentaires).
- Une opérette à Ravensbrück, Le Verfügbar aux enfers, Points-Seuil, 2007.

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Tous les commentaires

L'expression "cette résistance le rire aux yeux" va comme un gant à Germaine Tillon.

Elle ne se contentait pas de faire des commentaires avisés, elle-même travaillait, faisait, prenait des risques.

 Elle ne prenait pas son parti de la torture, elle ne prenait pas non plus son parti de la violence aveugle, elle cherchait des solutions "raisonnablement humaines".

Je ne comprend pas pourquoi les médias l'ont tellement ignorée alors qu'elle avait des choses à dire à la jeunesse parceque même à 90 ans elle était jeune, jeune d'une expérience douloureuse surmontée, jeune d'un courage tranquille.

Elle racontait avec modestie des péripéties incroyables qui auraient fait rouler des mécaniques à plus d'un.

Elle va rentrer au Panthéon pour dérider tous les grands hommes et faire rigoler un peu cette austère Patrie.

 

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