L'expérience péruvienne

Le président du Pérou, Ollanta Humala, est venu en France en novembre 2012. Il y a vanté les ressources de son pays et son indice de croissance, en invitant les entreprises françaises à s’y installer. Sur un tout autre terrain pourtant, l’expérience péruvienne mérite aussi l’attention : la manière exemplaire dont le pays a su traiter son récent passé traumatisant.

Le président du Pérou, Ollanta Humala, est venu en France en novembre 2012. Il y a vanté les ressources de son pays et son indice de croissance, en invitant les entreprises françaises à s’y installer. Sur un tout autre terrain pourtant, l’expérience péruvienne mérite aussi l’attention : la manière exemplaire dont le pays a su traiter son récent passé traumatisant.

A la différence de ce qui s’est passé dans des pays voisins comme l’Argentine, le Chili, le Brésil, etc., où un coup d’Etat militaire avait renversé le pouvoir civil et instauré un régime dictatorial, au Pérou, c’est une guérilla d’extrême gauche qui a mis en danger le gouvernement légalement instauré et conduit le pays au bord de la guerre civile. Ce mouvement, qui s’est donné le nom de Sentier lumineux (c’est ainsi qu’il décrit la doctrine marxiste-léniniste), est d’obédience maoïste, Pol Pot ne l’aurait pas désavoué. A partir de 1980, ses partisans exterminent des villages entiers, placent des bombes dans les lieux fréquentés par la population, torturent, détruisent les lieux de vie. Ils se comportent comme des membres d’une secte religieuse, en vouant un culte hyperbolique à leur chef Abimael Guzman, surnommé « le président Gonzalo ». Un second mouvement révolutionnaire, dit « Tupac Amaro », d’inspiration guévariste, agit en parallèle, mais de manière beaucoup moins efficace. La répression qui s’abat sur eux transgresse souvent le cadre légal (actions de type escadrons de la mort), surtout après l’élection d’Alberto Fujimori à la présidence du pays. En 1992, double renversement : Guzman est arrêté (et le Sentier commence à faiblir) ; de son côté, Fujimori opère un auto-coup d’Etat, s’emparant de la totalité des pouvoirs. La guérilla cesse en 2000 ; au même moment, Fujimori est amené à démissionner de son poste.

Ce qui est remarquable dans cette histoire n’est pas seulement la force de l’unique mouvement maoïste du continent américain ; c’est aussi la manière dont, au début du XXIe siècle, la société péruvienne a réagi au traumatisme. Devant l’énormité des crimes commis de part et d’autre, actions terroristes et exécutions extra-judiciaires, la tentation de produire un tableau manichéen du passé immédiat s’évanouit, alors qu’elle reste bien présente dans les pays qui ont souffert d’un seul ennemi de la démocratie, la dictature militaire.

La justice a condamné les uns et les autres : Guzman à la perpétuité, Fujimori à vingt-cinq ans de prison. Une Commission de vérité et réconciliation, composée de personnalités indépendantes sous la présidence de l’universitaire Salomon Lerner Febres, a établi un rapport précis et mesuré. Elle enregistre plus de 69 000 morts violentes, dont 54% ont été provoquées par le Sentier, 1,5% par Tupac Amaro, les autres se répartissant entre les actions illégales de la police, de l’armée et des comités d’autodéfense. La principale responsabilité du conflit incombe au Sentier, mais celle des représentants de l’Etat n’est pas négligeable, puisque leurs actions ont eu pour effet de compromettre les notions de justice et de pouvoir légal, minant ainsi les bases mêmes de l’Etat.

Le parallélisme entre les deux types d’ennemis de la légalité démocratique a été rappelé ces derniers mois. D’une part, les partisans du Sentier, anciens sentiéristes ayant purgé leur peine ou nouvelles recrues, essentiellement étudiants des universités d’Etat, demandent la libération du bien-aimé « président Gonzalo ». Autrement dit, ils cherchent à profiter des libertés et des garanties de la société démocratique, qu’ils se proposent pourtant de détruire : nouvelle version d’un dilemme ancien, faut-il tolérer l’intolérance ? D’autre part, au même moment, les partisans de Fujimori demandent que leur champion bénéficie à son tour d’une amnistie – n’a-t-il pas combattu efficacement les terroristes ? Pour l’instant, le gouvernement péruvien tient bon : il a fermement rejeté les deux demandes.

Une ombre au tableau néanmoins : les jeunes Péruviens, dans leur grande majorité, ignorent le passé de leur pays. Le gouvernement, qui conduit une politique favorisant l’enrichissement des individus plutôt que le renforcement de l’Etat, n’attribue pas de fonds destinés à entretenir cette mémoire. Seule l’aide des pays étrangers a permis l’édification du bâtiment d’un futur centre éducatif, un Lieu de la mémoire, dédié à cette période ; son budget reste incertain. La démocratie péruvienne, qui a su résister à des attaques venues d’horizons opposés, mérite de surmonter le péril ultralibéral.          

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