Anouk Grinberg expose

Pendant près de quatre siècle, du début du XVe à la fin du XVIIIe, la peinture européenne obéit à un grand principe : elle a pour tâche de représenter le monde visible. On devrait ajouter aussitôt : ou de pourvoir de formes tirées du monde visible les êtres et les choses issus de l’imagination ou de la mémoire, des récits anciens, des légendes ou de la mythologie.

Pendant près de quatre siècle, du début du XVe à la fin du XVIIIe, la peinture européenne obéit à un grand principe : elle a pour tâche de représenter le monde visible. On devrait ajouter aussitôt : ou de pourvoir de formes tirées du monde visible les êtres et les choses issus de l’imagination ou de la mémoire, des récits anciens, des légendes ou de la mythologie. Avant cette date, les arts de l’image restent figuratifs mais sans avoir la prétention de représenter un fragment du monde : ils ont pour but de transmettre un sens, un savoir, un dogme, non de témoigner du regard que le peintre ou le sculpteur aurait jeté sur le monde. Ce point de départ dans le visible n’exclut évidemment pas que les objets et actions représentés renvoient à leur tour à d’autres êtres, attitudes, pensées, qui relèvent d’un autre registre : accessibles aux yeux de l’esprit seulement, non à ceux du corps. 

Goya n’est pas le premier peintre à déroger à cette règle, mais après lui on ne peut plus ignorer l’existence d’une autre voie. Non seulement il la pratique (en alternance avec la première), mais il est conscient de la rupture qu’il incarne, et le proclame en toutes lettres. Lorsqu’il met en vente son premier recueil révolutionnaire de gravures, les Caprices, en février 1799, il fait paraître dans la presse un « Avis de publication » anonyme – mais très certainement inspiré, sinon rédigé par lui. Il y déclare, formule exceptionnelle pour lui, que le projet de son ouvrage est unique,  « l’auteur n’ayant suivi l’exemple de quiconque ». Il s’en explique : « la majeure partie des objets représentés dans cette œuvre sont imaginaires », le peintre s’est « entièrement séparé » de la nature visible et s’est fixé un autre but, à savoir « exposer à la vue des formes et des attitudes qui ont seulement existé jusqu’à présent dans l’esprit humain ». Goya revendique pour lui la priorité dans la figuration de cet invisible qui habite l’esprit. Les artistes qui, au Moyen âge ou à la Renaissance, avaient peint ou sculpté monstres et chimères n’apportent pas un démenti à sa prétention : ils combinent en agencements inédits ce que leurs yeux ont vu ailleurs, ils fabriquent des êtres inexistants qu’ils ne tirent pas de l’intérieur d’eux-mêmes. Goya, si. Deux siècle plus tard, l’œuvre d’Anouk Grinberg est engagée dans la brèche ouverte par le peintre espagnol.

Comment fait-on pour accéder à ce territoire invisible ? On est tenté de dire, en empruntant la célèbre distinction de Léonard de Vinci : en enlevant des savoirs plutôt qu’en en ajoutant. Pour commencer, un oubli actif est indispensable. Il faut mettre de côté les images stéréotypées du monde, au milieu desquelles nous vivons ; en même temps, les mots et les discours qui servent à le découper et qui enferment chacune de ses parcelles dans une cellule isolée ; et aussi la routine, les habitudes, les coutumes qui nous permettent d’aller vite, de regarder sans voir. Il faut suspendre la volonté et les raisonnements familiers, les projets établis de longue date, les arrangements commodes. L’aspiration à la puissance et à la maîtrise provoque l’impuissance et la paralysie. Anouk Grinberg écrit : « On ne capture les papillons qu’en se baladant, rien dans la tête, en oubliant sincèrement qu’on voudrait bien des papillons. Les papillons se laissent attraper par ceux qui ne les veulent pas trop fort. Pas de main mise, pas de main basse. La main qui dessine (au moins au début) veut ne pas vouloir. Lâche ça. »

La manifestation de trop de désir entraîne sa frustration. Le visionnaire ne voit pas tout ce qui l’entoure, la cécité n’est pas incompatible avec la lucidité, l’aveugle est destiné à devenir un voyant.

Il faut écarter tout amour-propre et toute aspiration à « s’exprimer », pour laisser advenir à travers soi les mondes. Il faut renoncer à toute pose, à tout paraître, s’obliger à une sincérité absolue. Il faut savoir se laisser envahir par l’inconnu : avant d’exposer des œuvres on doit être prêt à s’exposer soi-même aux dangers et aux risques, aux lumières qui vous rendent visibles aux autres. Il faut repousser le trop plein d’émotion  sans pour autant faire le vide des sentiments. Il faut aussi oublier les règles de bonne conduite, de savoir vivre ; également les règles de la peinture. Il faut retrouver la naïveté des enfants ou des aliénés, ces maîtres de l’art brut, pour échapper aux conventions qui empêchent de voir. Et, une fois ce travail prophylactique, hygiénique avancé, on parviendra peut-être à établir une ligne directe entre l’œil intérieur qui entr’aperçoit les êtres en dehors de soi et la main qui transcrit leur image.

Ce qu’on trouve à l’intérieur de l’être n’est pas sans rapports avec le monde extérieur – mais celui-ci a subi une métamorphose. Le réel peut cacher – ou (plus rarement) révéler – le vrai. La poétesse russe Marina Tsvetaeva dit de son propre art : « Travailler le visible pour servir l’invisible – voilà ce qu’est la vie du poète… Il faut tendre à l’extrême sa vision extérieure pour rendre visible l’invisible. » C’est parce qu’il a parcouru intégralement ce chemin que l’artiste parvient à nous convaincre de la vérité de ses visions – alors qu’à l’instant d’avant on ignorait jusqu’à leur existence. Il ne se satisfait pas des clichés qui recouvrent le monde au point de le cacher à nos yeux, mais ne se contente pas non plus de nous faire part de ses délires : aucun culte de la folie ici. Il parvient à écarter les apparences, comme si elles étaient des écorces qu’il faut éplucher pour accéder au fruit. Rester vivant, c’est atteindre cet invisible-là. Anouk Grinberg écrit : « Si je dessine quelqu’un qui mange un autre, c’est que j’ai vu quelqu’un manger un autre. Il peut bien avoir l’air d’un agneau, c’est un loup et moi je l’ai vu. Ce qui est caché est aussi réel, voire bien plus – que ce qui est montré. »

 © Anouk Grinberg © Anouk Grinberg
L’une des trouvailles qu’elle rapporte de son immersion à l’intérieur du monde réfracté en elle-même, quand elle parvient à contourner tous les pièges qui la guettent, c’est la continuité entre l’humain, l’animal et le végétal (le minéral viendra-t-il les rejoindre ?). Or le monde occidental est dominé par une tradition contraire, qui va de la Bible à la société industrielle contemporaine, en passant par Descartes. Dans la Genèse, livre inaugural, Dieu dit aux hommes : « Multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la, ayez autorité sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, sur tout vivant qui remue sur terre » (Gn, I, 28). D’emblée, les êtres humains sont opposés à tout ce qui n’est pas eux, comme le maître l’est à ses subordonnés. Son rôle est de se soumettre la nature – donc il n’en fait pas partie. Et ce ne sont pas seulement les injonctions de Dieu qui vont dans ce sens, c’est leur auteur lui-même qui incarne un tel idéal : à la différence des dieux païens, celui du monothéisme ne se connaît aucun collaborateur ni rival, ne subit aucune contrainte venue du dehors, n’a pas à se mettre à l’écoute du monde – puisque c’est lui qui, par un acte souverain de sa volonté, a créé ce dehors. L’homme, fait à l’image de Dieu, l’imite en cela aussi : il se croit seul, les animaux et les plantes (à plus forte raison les rochers) ne sont là que pour le servir, il a le droit d’en disposer à sa guise.

Ce n’est pas ce qu’ont pensé du monde les adeptes d’autres traditions, ni même, en Occident, les esprits hétérodoxes. Ainsi, souvent, les peintres, qui savent que le corps humain n’existe pas isolément mais seulement entouré d’autres êtres, d’autres éléments terrestres, de lumière et d’ombres qui ne viennent pas de lui.

 © Anouk Grinberg © Anouk Grinberg
Les oiseaux et les poissons que dessine Anouk Grinberg ne sont pas anthropomorphes, pourtant ils nous dévisagent d’une manière troublante. Les humains, eux, sont attirés du côté animal (Baudelaire disait des visages peints par Goya qu’ils « tiennent le milieu entre l’homme et la bête »). Pas au sens de bestialité : ces têtes de mi-hommes mi-bêtes, dont on ne sait s’ils participent du singe ou du chien, du sanglier ou de l’ours, sont pensives, elles expriment l’incompréhension, la perplexité, parfois résignés, parfois désabusés.

Une autre recherche se poursuit à travers la représentation de quelques éléments du visage : la bouche, les yeux. La gueule des animaux devient parfois menaçante, l’oiseau avale un petit homme à lunettes, l’ours engloutit une sorte de petit chaperon rouge. La bouche humaine n’absorbe personne, elle est tantôt fermée d’une manière qui paraît définitive, irrémédiablement cousue, et tantôt grande ouverte : un cri en sorte-t-il ? On y a du mal à ne pas voir ces êtres pris dans un état de détresse. Les visages dessinés par Anouk Grinberg vont des portraits évoquant des individus que nous pourrions rencontrer autour de nous, aux images qui soumettent la face humaine à une transformation brutale. Ces visages sont parfois fendus à la verticale, d’autres fois la séparation avec ce qui l’entoure n’est pas clairement marquée, la figure s’étale à l’infini, les êtres naissent de la masse environnant ou y retournent.

Ces têtes, ces corps, ne traduisent pas le désespoir, ni la violence, ni le mal, ils ne participent ni de l’hystérie ni de l’indignation. Anouk Grinberg ne désigne pas des postures, elle ne fait pas de caricatures, la satire comme le prêche lui sont étrangers. Aucun jugement moral n’est porté sur ses personnages, c’est pourquoi elle peut écrire : « C’est gai même si c’est triste. » Ses créatures témoignent avant tout de l’empathie de l’auteur avec le reste de la Création, de son acquiescement, de son amour du monde, condition incontournable de son art. Et en même temps du rejet de tout ce qui l’avilit ou le travestit. En cela, son premier métier, celui de la comédienne, communique avec celui du peintre : l’un comme l’autre demandent de faire en soi une place pour les autres, l’un comme l’autre laissent apparaître ce qui est caché. Mais l’auteur des tableaux  est, selon les moments, sensible à des facettes différentes de ces êtres : dans sa première exposition, de pastel, prédominaient les bouches fermées, aujourd’hui, plutôt, les yeux ouverts. Le monde est multiple, chacun de nous aussi, il faut s’approcher de l’un et de l’autre de plusieurs côtés : Anouk Grinberg fait tantôt de grands dessins à l’encre de Chine, tantôt, très lentement, des broderies miniatures multicolores – les uns participant de l’inquiétude, de la rage à calmer, les autres de la sérénité. « La nappe des sentiments me passe au travers. » 

> L'exposition se tient à la galerie GNG, 3 rue Visconti 75006 Paris, jusqu’au 8 février 2014.

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