Les primes de la honte

L'annonce par la CGT Cheminots jeudi 30 janvier du versement d'une prime par la SNCF aux non-grévistes soulève colère et écœurement au moment même où les grévistes ont reçu leur fiche de paie largement amputée par la grève.

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Ainsi, des non-grévistes se sont vu gratifiés de primes allant de 300 euros à 1500 euros avec un courrier d'accompagnement remerciant ces agents pour leur « professionnalisme », leur « implication » et leur « grande disponibilité dans le cadre du mouvement de grève ayant débuté le 5 décembre ».

La SNCF assume et trouve « tout à fait déplacée » la polémique et les protestations syndicales. Elle « confirme et assume l'attribution de primes exceptionnelles à certains agents qui se sont mobilisés de façon exceptionnelle et sur une période particulièrement longue pour assurer la continuité du service public pendant la grève ».

Selon la direction, ces primes seraient attribuées par des managers locaux pour récompenser ceux qui ont limité l'impact de la grève. Ce n'est apparemment pas la première fois que l'entreprise ferroviaire recourt à ces stratagèmes ainsi, selon les syndicats, en 2016 et en 2018, des primes avaient déjà été versées aux salaries non-grévistes. On peut d'abord s'étonner du rôle que l'entreprise fait jouer à ses managers locaux en les incitant à trier le bon grain et l'ivraie. Quelle est cette conception du rôle de l'encadrement qui enjoint les cadres de participer à une manœuvre à la fois immorale, mais aussi très probablement illégale. Ce sont ces mêmes cadres locaux qui vont devoir gérer les tensions qu'une telle décision ne manquera pas de créer entre salariés non-grévistes et ceux qui ont choisi de défendre l'intérêt général en s'opposant depuis deux mois à une réforme largement réprouvée par les Français.

Ce dévoiement du rôle de l'encadrement cheminot peut être interprété comme une reprise en main car on se souvient que durant le conflit contre la réforme ferroviaire la direction de la SNCF, Guillaume Pépy et le gouvernement avaient été contestés par une lettre ouverte des cadres supérieurs de la SNCF. Il s'agit bien là de mettre au pas l'encadrement en lui faisant jouer le rôle de garde-chiourme, d'utiliser les managers à des basses besognes en les exposant à la colère des salariés victimes de cette discrimination car il s'agit bien d'une discrimination déjà jugée illégale par la Cour de cassation. « Est discriminatoire l’attribution par l’employeur d’une prime aux salariés selon qu’ils ont participé ou non à un mouvement de grève », estimait la Cour en 2010

« Dans la bataille contre la réforme des retraites, le patronat met les moyens des entreprises au service de la politique du gouvernement. Et après, c’est nous qu’on traite de partisans !!! La CGT-Cheminots va engager des procédures ! », a protesté, dans un Tweet, Laurent Brun, secrétaire général de la CGT-Cheminots. Il y a fort à parier que la direction de la SNCF se fera étriller en justice car le Code du travail stipule que l'exercice du droit de grève ne peut donner lieu à aucune mesure discriminatoire, notamment en matière de rémunérations et d'avantages sociaux. Aucun salarié ne peut être sanctionné, licencié ou faire l’objet d’une mesure discriminatoire mentionnée en raison de l’exercice normal du droit de grève.

Gageons qu'à défaut de sanctionner l'immoralité de la direction de la SNCF, la justice remettra le droit sur de bons rails.

 

Par FD, journaliste engagé et militant Ugict-CGT

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