Le télétravail s'est imposé... mais il est aussi subi

Depuis le 15 mars, le télétravail s'est imposé comme un mantra dans le discours gouvernemental. Il serait devenu la solution miracle pour dédensifier les open-space, réduire l'affluence dans les transports en commun, faire tourner les équipes, afin de respecter les distances sanitaires..

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Bref, c'est devenu la panacée. Le télétravail n'est pourtant pas une idée totalement neuve si l'on considère qu'il a fait l'objet d'un accord national interprofessionnel... en 2005.

Quinze ans, rien de moins et il a fallu une saleté de virus d'une taille nanométrique pour que cette forme de travail devienne un vrai sujet... Alors que depuis plusieurs années il avait du mal à s'imposer comme un sujet de négociation, il est brutalement -le mot est faible- devenu une réalité imposée par la crise sanitaire pour 7,5  millions de Français. Et la réalité, c'est l’Ugict-CGT qui la révèle cette semaine avec une enquête inédite réalisée en partenariat avec les statisticien.ne.s CGT de la DARES : confinés en famille, plus de 80% des télétravailleurs et surtout des télétravailleuses sont supposé.e.s s’occuper de leurs enfants en même temps…Bilan, pour 46% des femmes, cela nécessite plus de 4 heures supplémentaires par jour, à ajouter à leur temps de travail qui en général n’a pas été réduit, au contraire…40% des encadrant.e.s expliquent avoir subi une hausse de leur charge de travail depuis le début du confinement. Près de 50% des télétravailleur.se.s disent avoir des douleurs physiques, plus d’un tiers une anxiété inhabituelle, un cocktail inquiétant de risques psychosociaux….


Dans un article publié sur le site nvo.fr , Caroline Blanchot, secrétaire nationale de la CGT des ingénieurs cadres et techniciens remarque que "lorsqu'il n'existe pas d'encadrement négocié du télétravail" propre à l'entreprise ou au service public concerné, sa mise en place va relever plus du bricolage que d'une réelle mise en situation opérationnelle des différents membres du collectif de travail ». Pour plus de 30% des répondant.e.s à l’enquête UGICT, c'est avec leurs propre matériel, 80% leur propre connexion partagée en famille avec les enfants et le conjoint, et pour la moitié sans mobilier adapté….

Dans bien des cas, les employeurs ont du jour au lendemain trouvé à minima les solutions matérielles et logicielles pour rendre possible la continuité de l'activité... alors que ces mêmes directions rechignaient jusqu'alors à ouvrir des négociations et refusaient les demandes individuelles au motif par exemple que les serveurs de la boite étaient inaccessibles de l'extérieur. Il ne viendrait à l'esprit de personne de comparer la situation de télétravail en mode confiné avec la pénible et dangereuse surexposition des métiers indispensables à notre vie en période de crise, mais cela ne rend pas cette forme de travail socialement satisfaisante. La distance n'abolit pas le rapport de subordination. Pire, en isolant les individus claquemurés chez eux, la distance peut fragiliser le collectif de travail et favoriser les comportements managériaux délétères. D’ailleurs, dans l’enquête UGICT, les manageurs se plaignent de l’isolement vis-à-vis des équipes, à l’infobésité et à des consignes inapplicables et contradictoires ! Grâce aux applications et plateformes qui ont fait flores ces dernières semaines, la réunionite est toujours une maladie récurrente.

Ce qui se règle dans l'informel au bureau demande des mails, des coups de téléphone, des visio-conférences. Et que dire des objectifs qui n'ont pas été revus à la baisse, de la pression managériale, du soupçon de flemmardise, des heures supplémentaires, du travail gratuit, de l'abolition de la frontière avec la vie privée, de la culpabilité ressentie qui pousse à rester connecté. Alors oui, pour limiter les risques sanitaires, le télétravail à temps plein va devoir s’installer dans la durée. Mais pas question de le faire en mode dégradé ! Il faut imposer dans chaque entreprise la présentation d’un bilan et d’une négociation pour définir ses conditions d’organisation. L’ANI de 2005 gagnerait également à être toiletté par un nouvel accord interprofessionnel pour intégrer les transformations technologiques survenues depuis !


Quand Covid-19 sera passé, quand viendra le jour d'après, il est possible, il est même nécessaire que le télétravail soit pris à bras le corps comme un sujet de négociation, donc comme un vrai sujet revendicatif et syndical dans toutes les entreprises. Pour que notamment les outils de travail soient pris en charge intégralement par l’employeur (ordinateur, téléphone, connexion, fauteuil et bureau ergonomique, logiciels…). Pour que le temps de travail et du droit à la déconnexion soient respectés. Cette séquence du télétravail en mode confiné et trop souvent dégradé doit être l'occasion de repenser un management adapté au travail totalement à distance, d'adapter les objectifs de travail…

Pour l'Ugict-CGT qui a édité un guide pour négocier le télétravail, « le caractère maltraitant que revêt le télétravail à temps plein en mode dégradé et improvisé nécessite de donner à l’encadrement les moyens de le sécuriser dans toutes ses dimensions. La conduite opérationnelle de l’activité doit prendre en compte les contraintes d’environnement personnel et familial qu’un télétravail constant impose au détriment de la qualité de vie et de la santé mentale notamment. Le rôle contributif de l’encadrement de proximité sur les choix de gestion et le fonctionnement des équipes doit être reconnu. »  

Le jour d'après, le télétravail ne devra pas avoir été juste une manière de sauver les meubles. Il faudra aussi se souvenir qu'il répond à une aspiration des salariés qualifiés et en responsabilité de travailler mieux, moins et autrement. Mais ces aspirations largement partagées par ces catégories se heurteront très vite à la volonté du Medef de faire payer la facture de la crise sanitaire aux travailleurs.

 

Par FD, journaliste engagé et militant Ugict-CGT

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