Bac 2021 - Quand le lycée s’aligne sur le marché

En 9 mois, tout est passé. Épreuves, filières, programmes, Blanquer a réussi à réformer le lycée en esquivant les mouvements sociaux. Comment en sommes nous arrivés là et surtout que change vraiment la réforme du Bac 2021 ? Retour, un an après, sur cet épisode de la Macronie.

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“C’est lui qui décide.” Fin 2017, au troisième étage de l’Hôtel de Rochechouart où siège le ministère de l’Éducation nationale, une douzaine de délégué-e-s d’une large intersyndicale font face à l’administration Blanquer. Au milieu des représentant-e-s ministériels, Pierre Mathiot, ancien directeur de Sciences Po Lille, orchestre la concertation avec le peu de marge dont il dispose. Aux questions, il tente de répondre en lançant quelques regards vers les délégués ministériels qui en vérifient l’adéquation avec la feuille de route de Blanquer. On en vient à parler des fameuses quatre matières qui seront évaluées à la fin de la terminale. “Pourquoi quatre ?”, Pierre Mathiot lève le doigt et pointe le portrait vertical qui trône au dessus de sa tête, c’est celui du président Macron. “C’est lui qui décide.” Rires nerveux et regards gênés de l’administration, tout était plié. Dès cet instant le voile est levé, la concertation est un écran de fumée, et il est assumé.

 

Une réforme inspirée des thinks tanks libéraux

On retrouve les esquisses de la réforme du baccalauréat dans le programme d’Emmanuel Macron. Le projet présidentiel porte alors sur deux éléments du lycée : l’enseignement et le baccalauréat. Pour le premier, le président souhaite des cursus plus individualisés et une meilleure orientation. Pour le baccalauréat, il s’agit de le “revoir sur la forme” avec 4 matières obligatoires et le reste en contrôle continu. On trouve les racines de ce baccalauréat allégé dans les thinks tanks qui gravitent autour du pouvoir. Terra Nova conseille depuis longtemps un baccalauréat plus court et une individualisation du parcours pour s’aligner sur le supérieur quand, de son côté, l’institut Montaigne prône plus de sélection et des économies. Ces lobbies libéraux ont une large place dans les couloirs des ministères. Ainsi, au cabinet Blanquer, c’est entre les recasés des administrations Baroin et Chatel qu'apparaît une certaine Fanny Anor, ancienne “Chargée d’étude senior” à l’Institut Montaigne. Les lobbies ont l’assurance que les réformes soient élaborées sous un regard averti.

 

Les annonces, entre austérité et projet novateur

Une fois élu, le président Macron place une importance particulière dans son projet pour le baccalauréat. La réforme a ainsi le privilège, le 4 juillet 2017, d’être décrite lors du discours de politique générale d’Edouard Philippe avec 2021 comme horizon. Pour autant, lors de son annonce, le projet est loin de rencontrer un front uni contre elle, bien au contraire.

Preuve que le projet peut séduire largement, le 19 octobre 2017 est signé une déclaration favorable au lycée modulaire par un large bloc d’organisations (l’UNSA et la CFDT chez les personnels ; la FCPE pour les parents d’élèves ; la FAGE et l’UNEF chez les étudiant-e-s et le SGL et l’UNL pour les syndicats lycéens). Pour comprendre cette étrange alliance de circonstance il faut en observer trois logiques sous jacentes. Tout d’abord il faut savoir ce qu’est le lycée modulaire. Il s’agit d’un projet de refonte de lycée où les parcours sont individualisés et où le cursus est composé d’une part de tronc commun et d’une partie d’enseignements choisis. Le lycée modulaire est donc en contradiction avec le système de filières. Cette vision du lycée est défendue par certaines organisations dans une réflexion sur l'évolution du lycée et peut être liée aux nouvelles pédagogies. Pour les organisations lycéennes et étudiantes, cette proposition s’inscrit plus dans une logique de prise en main par l’élève de son parcours. Si ces deux objectifs peuvent se recouper, ils se sont fédérés avec l’existence d’un groupe de travail sur l’éducation. Ce groupe qui rassemble les syndicats d’enseignants dits réformistes, la FCPE, des associations dites “pédagogistes” et occasionnellement des organisations de jeunesse, représente un large pan de la communauté éducative. Le ministère jouera sur la corde de l’innovation en reprenant lors des concertations le terme de “lycée modulaire”. La plupart des syndicats qui défendaient cette innovation s’en désolidariseront alors.

Pour autant, le projet présidentiel a également d’autres objectifs plus ou moins affichés, en premier duquel l’objectif économique. Dès lors, tout est bouclé.

 

Des idées à la promulgation

La démocratie lycéenne a été largement consultée pour la réforme, non pas dans sa construction mais bien dans sa communication. De fait il faut différencier la démocratie lycéenne de la représentation lycéenne qui y joint syndicats et CSE.

La démocratie lycéenne par le biais du CNVL et du CAVL (instances nationales et académiques de la vie lycéen-nene, voir ce précédent article) a été largement consultée. Inscrite dès les premières séances à l’ordre du jour, elle a occupé une place importante dans les agendas de ses instances. 

Premièrement, il y a un manque de temps pour débattre, les instances lycéennes ont un agenda plus ou moins chargé mais ne peuvent pas se vouer entièrement à un seul thème, c’est pourtant ce qu’elles ont fait entraînant un retard sur l’agenda et surtout ce qui a obligé à sauter les points les plus importants. Ensuite, les comportements des élus “pragmatiques”, en somme ceux qui se sont alignés sur le ministère et qui sont parfois adhérent-e-s à LREM, ont été valorisés. Enfin, toute parole contraire à l’esprit de la réforme a été balayée au nom de l’ “idéologie” qu’elles porteraient et surtout du fait qu’elles ne soient pas réalistes. Il faut alors bien comprendre que le ministère a avancé le fait que les hauts fonctionnaires en charge de la réforme “savent ce qu’ils font” et “s’y connaissent mieux”, l’argument de l’autorité est devenu “there is no alternative”.

Retour sur le Conseil national de la Vie Lycéenne

Lors du CNVL du 21 novembre 2017, c’est le rapporteur du projet, Pierre Mathiot, qui est venu s’exprimer devant l’instance dans un rez-de-chaussé d’une auberge de jeunesse Porte d’Italie (le manque de sérieux accordé au CNVL mériterait une saga entière…). Lors de la séance de questions-réponses qui en a suivi il faut noter le comportement des Délégués Académique à la Vie Lycéenne (les “adultes” qui encadrent les élus) qui ont valorisé la parole des élus “pragmatiques” et n’ont pas manqué de remettre à leur place les idéalistes qui pouvaient aller jusqu’à demander plus de moyens. Cette consultation est une belle image de toutes celles qui ont eu lieu que ce soit lors des CNVL et des CAVL.

Anecdote lors de la séance du 24 janvier qui prouve le rôle des DAVL et le fonctionnement de la démocratie lycéenne : le ministère a tenté d’empêcher une motion contre la sélection qui ralliait pourtant un quart des élu-e-s du CNVL. Les DAVL ont remis en cause cette motion du fait qu’elle n’avait pas été validée par les élu-e-s académiques que représentent les CNVL, une précaution qui n’a jamais été demandée pour soutenir la réforme. Ce jour là, seuls les élus favorables à la réforme ont été interviewé par la presse, presse qui a été limogé une fois les élu-e-s d’oppositions arrivé-e-s.

 

Un dialogue social contourné

Pour montrer sa volonté de dialogue avec les lycéen-ne-s, le ministère a décidé d’aller directement à leur contact en mettant en place un questionnaire en ligne. Il nous faut alors souligner la méthodologie de cette opération. La consultation, mise en ligne en décembre 2017, pouvait ainsi être remplie plusieurs fois, par la même personne et depuis le même appareil. Résultat, 40 000 lycéen-ne-s ont répondu soit, en considérant que personne n’a rempli plusieurs fois le questionnaire, moins de 2% de l’ensemble des lycéen-ne-s, de la grande démocratie.

En parallèle du travail des instances lycéennes s’est joué le bal des réformes au Conseil Supérieur de l’Education. Le 19 octobre la consultation (et non concertation) est annoncée à la communauté, la réforme sera moins discutée que celle de l’entrée dans le supérieur qui commence alors. 

Le 21 mars commence le travail sur le texte. Celui ci est présenté seulement pour moitié avec le déroulé des épreuves mais pas leur contenu. Un voeu est alors déposé pour le retrait des textes, il obtiendra 49 voix sur 70. Le texte sur les épreuves sera refusé par 40 voix contre 19 et celui sur le contrôle continu par 48 voix contre 11.
Le 12 avril un autre voeu est présenté demandant le retrait du texte et s’opposant à la réforme, il obtiendra lui 43 voix sur 47. Les deux textes qui portent l’organisation horaire seront refusés par 53 voix contre 10 et 35 voix contre 7.
Le 12 juillet, dernière séance de l’année, la majorité des membres du CSE quittent la séance pour protester contre l’attitude du ministère.

 

Sur le fond, une orientation précoce

L’un des principes fondateurs de la réforme est le choix de spécialités au lieu du choix des filières. De cette manière, la loi somme dès la fin de la seconde - soit le plus souvent entre 15 et 16 ans - à un choix très spécifique sur trois spécialités. Si les premiers retours des conseils de classes nous montrent que le bac S est remplacé dans les coeurs par la triplette Maths-Physique-SVT, il ne faut pas se tromper sur ce que cela signifie. L’absence annoncée de passerelles accessibles à tous pour changer de spécialités en terminale et la réforme de l’accès à l’enseignement supérieur forment un tout qui donne au choix à la fin de la seconde une grande importance pour la suite. On peut nous répondre qu’il en était de même avec l’ancien système, démontrons l’inverse par quelques exemples. Pour les formations qui n’ont pas de spécialités associées, on peut considérer que la réforme aura peu d’influence mais dans les autres cas il en sera tout autre. Ainsi, comment imaginer qu’il n’y aura aucune sélection auprès des jeunes n’ayant pas fait les spécialités philosophie ou langue pour les formations qui y sont liées ? Ces matières restent dans le tronc commun mais leur enseignement de spécialité de 4h puis 6h par semaine sur deux ans laisse les élèves en fin de course à des niveaux tout à fait différents.

Dans ce contexte de précocité de l’orientation, on peut imaginer que les fameuses “voies royales” toute-scientifique seront mise en avant pour garder le plus de portes ouvertes, à défaut en réalité, d’en fermer en sciences humaines.

 

On doit bien comprendre que la réforme du lycée se pose dans la lignée des réformes du supérieur. En obligeant les lycéen-ne-s à se spécialiser plus tôt et de manière plus restreinte, elle les oriente pour le supérieur. L’entrée à l’université se conditionne alors à des choix d’orientations de plus en plus précoces avec la volonté affichée de limiter l’échec dans le supérieur. Dans les faits, cet échec est relatif puisque près de quatre cinquièmes des inscrits au supérieur obtiennent un diplôme (OCDE, 2013) même si cela passe par une réorientation. Toutefois, dans une logique où la réorientation est perçue comme du temps perdu et une faute évitable, la mise en place d’une orientation en entonoire prend son sens.

 

Une offre de formation inégale, des discriminations territoriales renforcées

Le problème avec les 12 spécialités, c’est aussi qu’elles ne seront pas partout enseignées contrairement à ce que promettait le ministre le 15 février 2017 dans l’Emission politique. Il en était de même avec les options ? Sans doute, mais le poids des spécialités est sans commune mesure avec le principe d’option. Ainsi, dans certains territoires il sera impossible d’aller dans son lycée de proximité sous peine de se voir fermer des portes. Le gouvernement parle alors de réseaux d’établissements, c’est bien mal connaître la réalité des disparités territoriales dans certaines régions et d’autant plus dans les lycées en dehors de l'hexagone.

Nous passons ainsi d’une situation ou un établissement devait se contenter d’enseigner 3 séries dans l’enseignement général à 220 combinaisons, une tout autre affaire.

Il faut aussi faire la vérité sur un mythe : celui du lycée à la carte. A en écouter les discours de Jean Michel Blanquer, les lycéen-ne-s seront tout à fait libre de choisir, à leurs guises ses spécialités, il n’en est rien. Pour des raisons de moyen et d’emploi du temps, les établissements limitent les choix et en viennent à proposer des bouquets de spécialités. Aurait on supprimés trois filières pour en créer une dizaine ?

 

Le mensonge de la revalorisation des lycées défavorisés

Face à la levée de boucliers des syndicats, le ministère a vite fait une promesse : celle de valoriser les lycées défavorisés en y enseignant des spécialités rares (Arts, Sciences de l’Ingénieur, Numérique et sciences informatiques, Littérature, langues et cultures de l’Antiquité, Biologie-Écologie). Pour vérifier l’authenticité de l’annonce, nous avons vérifié avec un échantillon de trois académies : Montpellier, Rennes et Paris représentant près de 10% des effectifs lycéens. Comme critère pour définir les lycées défavorisés nous avons pris comme critère l’appartenance ces dix dernières années à un dispositif d’éducation prioritaire (ex-Zone Education Prioritaire, Dispositif Exceptionnel à la Réussite Scolaire, plan Espoir Banlieue et Site d’Excellence).

Il y a deux façons de considérer l’attractivité d’un lycée avec ses spécificités, la première est purement quantitative, on compte le nombre de spécialités proposées. Sur les 12 spécialités, les lycées de l’académie de Rennes en proposent en moyenne 9, ceux de Paris 8 et ceux de Montpellier 7,5 dans lycées défavorisés c’est 8.3 à Rennes, 7.8 à Paris et 8,2 à Montpellier. C’est moins dans deux cas sur trois.

La seconde façon de considérer l’attractivité est qualitative. Sur les 12 spécialités, 4 sont considérées comme rares (Arts, Antiquités, Sciences de l’Ingénieur et Numérique). Les lycées de l’académie de Rennes en proposent en moyenne 3.6, ceux de Paris 1.8 et ceux de Montpellier 1.6. Dans l’enseignement prioritaire c’est 1 à Rennes, 1 à Paris et 1.25 à Montpellier, les lycées considérés comme peu attractifs sont constamment en dessous de la moyenne.

cacap

 

Créer le lycée en marche pour 2022

La réforme du baccalauréat a été faite dans une précipitation totale. Utilisant la représentation lycéenne et syndicale comme un instrument dans sa stratégie de communication, Blanquer a tenu coûte que coûte la feuille de route de l’Elysée. En 9 mois, il a été fait le choix d’un lycée qui somme les lycéen-ne-s, dès la seconde, à trouver leur place. Aligné avec la sélection, le Bac 2021 ferme progressivement des portes aux jeunes tout en laissant toujours plus de place aux classements des lycées. 

La réforme a été l’occasion de changer les programmes : plus denses, plus spécialisés, ils répondent à cette logique propre à imaginer le lycée comme l’antichambre de l’enseignement supérieur. Macron s’est offert un beau spot de publicité pour 2022 avec la sortie de la première Génération Macron juste avant les présidentielles.

 

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