Retraites: Delevoye rend sa copie

La réforme proposée par Jean-Paul Delevoye est conforme au "cahier des charges" fixé par le gouvernement : il s'agit de mettre en place un système unique appelé à remplacer les multiples régimes (fonctionnaires, privé, professions libérales, etc.) existant actuellement, chaque euro cotisé donnant les mêmes droits à tous.

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Les cotisations seront converties en points et non en trimestres comme c'était le cas jusqu'à maintenant. Cela signifie que le calcul de la retraite ne se fera plus sur la base des trimestres cotisés, comme c'était le cas jusqu'à maintenant. Par conséquent, la référence de calcul ne sera plus les 25 meilleures années, mais la totalité de la carrière. Ce système assurera la prise en compte de chaque jour travaillé, mais il est à craindre que pour tous les autres, cela amène à une baisse des pensions.
Les droits acquis au 1er janvier 2025 seront transcris en points "à l'euro près". Mais, pour le futur, il est prévu que le nouveau régime doit se développer à enveloppe budgétaire constante. On voit mal comment, dans ces conditions, la valeur du point pourrait "ne pas baisser dans le temps" et, en cas de déficit, elle  risque de devenir la variable d'ajustement du système. Le système, contrairement aux allégations de monsieur Delevoy, ne peut pas être à prestations constantes et chaque salarié ne peut plus, ainsi, estimer le montant de sa retraite future.

L'âge légal de la retraite est conservé, mais la mise en place d'un âge pivot ou âge d'équilibre révèle bien le double langage d'un gouvernement qui n'ose pas s'attaquer à ce sujet tabou, mais prévoit un mécanisme qui permettra d'appliquer une décote aux pensions des salariés qui voudraient faire valoir leurs droits à partir de l'âge légal (62 ans) : monsieur Delevoye propose de fixer cet âge pivot à 64 ans pour la génération 63 (cette précision impliquant que l'âge pivot peut lui aussi servir de variable d'ajustement). Il ne faut donc pas s'étonner que les français considèrent l'âge pivot comme une façon sournoise de revenir sur une de ses promesses de campagne de ne pas toucher à l'âge de la retraite.
Le Monde a comparé à l'ancien système la retraite de deux salariées toutes deux âgées de 39 ans et ayant toutes deux commencé à travailler à 22 ans. La première, rémunérée autour de 3200 euro par mois, devra attendre l'âge de 66 ans si elle ne veut pas subir de décote. La seconde, payée au SMIC, aura à 64 ans la retraite qu'elle aurait touchée dans l'ancien système. Cependant, Jean-Paul Delevoye préconise le maintien de la possibilité de partir à 60 ans pour les carrières longues et maintient les dispositions qui permettent de partir deux ans avant au titre de la pénibilité.

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Médiapart souligne l'absurdité de cette notion de l'âge pivot, car parfaitement inutile : "Une fois le système transformé, les Français accumuleront des points de retraite pendant toute leur carrière. Ce capital engrangé sera ensuite transformé en pension de retraite grâce à un coefficient de conversion. Coefficient que l’exécutif a de toute façon prévu de faire varier pour chaque Français, en fonction de son âge de départ à la retraite, mais aussi de l’espérance de vie de sa génération".
Cet "âge pivot" est un des points de la réforme les plus controversés par les syndicats : en effet, cette incitation à travailler plus longtemps ne tient pas compte du sous-emploi chronique des seniors. Et même dans le cas miraculeux où on arriverait à remettre ceux-ci au travail,  cet encouragement à travailler plus longtemps ne peut que nuire à l'emploi des jeunes actifs.

Finies les pensions de réversion différentes en fonction du régime : la réforme prévoit une harmonisation qui garantira pour les conjoints survivants un revenu équivalent à 70% des revenus du couple. Sur ce point, il y aura des gagnants et il y aura des perdants. Mais c'est globalement une bonne nouvelle, car on pouvait craindre une disparition pure et simple des pensions de réversion, qui aurait, en très grande majorité, pénalisé les femmes. Concernant les droits familiaux, le haut commissaire propose qu'une majoration de 5% soit appliquée dès le premier enfant, sans plafonnement, répartie entre les deux parents ou, par défaut, attribués à la mère.

Il ne faut pas perdre de vue que les conclusions du rapport Delevoye ne sont que des préconisations et que les arbitrages finaux reviennent au gouvernement. Or, pour celui-ci, il n'est pas question que la part des retraites dans le PIB dépasse les 14% de 2016 et l'augmentation prévisible du nombre de retraités étant de 35%, les retraites baisseront de façon mécanique. La Suède, modèle dont se réclame la réforme, en a fait l'amère expérience, car le taux de renouvellement des pensions est passé en 19 ans de 60% à 53% du dernier salaire.  Cela signifie que, malgré les préconisations de Delevoye, il pourrait être tenté de ne pas rétablir l'indexation des retraites sur l'inflation.  De plus, la pratique de ce gouvernement laisse augurer de la façon dont il conçoit  les "négociations" avec les syndicats : décider d'abord et ensuite imposer par ordonnance après un simulacre de consultation. De cela, on a l'habitude !

Ces différents points sont repris dans l'argumentaire fourni par l'UGICT, la branche "ingénieurs, cadres et techniciens" de la CGT. Le syndicat voit également dans cette réforme une volonté d'inciter les salariés à compléter leur retraite par capitalisation, pour la plus grande joie des banquiers. Mais outre le fait que la grande majorité des salariés n'ont pas les moyens de cotiser, peut-on mettre les retraites de 18 millions de personnes à la merci des requins de la banque et de la finance ?

Le diable est dans les détails :  les préconisations de Jean-Paul Delevoye recouvrent l'abandon d'un système à prestations définies contre un autre à prestations constantes, et ce renversement de logique tend à  préserver les intérêts du capital.  Pour Médiapart, "désormais, il faut maintenir un taux de cotisation stable afin de ne pas influer sur les demandes salariales. Et ce sont les retraités qui s’ajusteront par leur niveau de vie et qui viendront ainsi payer les effets de la baisse de la productivité et préserver la part du capital dans le partage des richesses". Mais les salariés, soucieux de préserver leur future retraite, se tourneront vers la capitalisation et ses aléas boursiers. Et le pouvoir ultralibéral, qui ne demande que ça, n'aura plus qu'à encourager la tendance pour se débarrasser définitivement de la retraite par répartition.

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