Umar Timol
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Billet de blog 6 déc. 2022

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Père et fils

Aucune vindicte, aucun mépris, ce n’est qu’un constat, froid et lucide. Tu es un petit bourgeois papa. C’est ce que son fils lui dit. Il a de l’admiration pour sa démarche intellectuelle et son engagement auprès des mouvements de l’extrême gauche.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nul narcissisme, par ailleurs, chez ce jeune, il ne fait pas étalage de sa ‘révolte’ ou de ses exploits en ligne. Et il a raison. Il est effectivement un petit bourgeois. Où est le mal pourrait-on se demander ? Est-ce un péché de faire le choix du confort matériel, d’une vie stable, de pousser les enfants à 'réussir' dans la vie, de voyager de temps en temps, de se prélasser sur son lit pour lire un bon livre, de cultiver un bonheur tranquille. Même si cela signifie qu’on choisit d’occulter le réel, un monde qui est sur le point d’imploser, la déliquescence d’une société pourrie, les inégalités croissantes et infernales entre riches et pauvres, les logiques totalitaires ou encore l’anéantissement de la nature. Il a, cependant, plusieurs alibis. Je fais ce que je peux. Je ne peux pas changer le monde. Et j’écris. Oui, j’écris, des poèmes, des romans, du théâtre, des articles dans la presse locale et internationale, qui suscitent pas mal de réactions. Il a des alibis mais il n’est pas tout à fait convaincu. Parce qu’il sait qu’il veut plus que tout demeurer dans son confort petit bourgeois. C’est un engagement de surface, calibré, qui satisfait son ego et qui plaît à la foule. Il ne le met pas en danger. Sortir hors de cet espace, s’engager véritablement, exercer non pas une parole délicate et pseudo subversive mais une parole vraie, précise, percutante est synonyme de prise de risques, taire le sommeil tranquille de celui qui ne souhaite qu’une chose, la paix, qu’on lui foute la paix. Qu’on ne l’emmerde pas de grâce. Son fils ne le juge pas pour autant. Ils ont toujours été proches. Ils se respectent.

Mais il a raison.

Ce dernier, dans une lettre touchante, lui écrit qu’il est tiraillé entre la fardeau des rêves de ses parents ( étudiant dans une université de renom, dans quelques années, ils l’espèrent, enseignant dans une grande université, qu’il fasse honneur à la famille ) et son destin d’anarchiste. Son père a envie de lui dire qu’il est, lui aussi, tiraillé entre ce qu’il est et ce qu’il pourrait être. Mais qu’il a fait le choix de la facilité. De la complaisance. Un choix qui rend le bonheur possible. Et qu’il n’a pas son talent. Qu’il a toujours été plus ou moins médiocre. Qu’il est parvenu à accomplir une ou deux choses au prix d’un effort monumental. Alors que son fils à tous les talents. Il sait l’alchimie de l’intelligence et de la discipline. Et il a ce talent fondamental, qui lui manque cruellement, qui est la faculté de s’affranchir de la peur et ultimement de la mort. Car s’engager est cesser d’avoir peur. Et son fils n’a pas peur.

Son père se dit qu’il croit être un anarchiste alors qu’il est un soufi. Qu’il doit aller au-delà de l’emprise de la pensée occidentale. Qu’importe. Car c’est d’une spiritualité qu’il s’agit. Son fils deviendra ce qu’il est. Quant à lui, il demeurera un petit bourgeois. Il a fait le choix du bonheur.

Umar Timol

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