Les mémoires de Barack Obama: au cœur du paradoxe américain

La biographie d’Obama, Une terre promise, est passionnante à plus d’un titre. Obama nous raconte, porté par le souffle d’une belle et ample écriture, ce parcours, qui ressemble à un conte de fées ou à un film hollywoodien, qui a mené un Noir, au pays de la ségrégation et de l’esclavage, à la Présidence des États-Unis.

C’est un livre complexe et riche, qui recèle de nombreuses strates, parmi l’itinéraire d’un homme clairement hors normes qui a su se frayer un chemin dans les labyrinthes de l’empire pour accéder au plus haut poste, une analyse souvent brillante de la société américaine, de la problématique notamment du racisme, une fascinante plongée dans les rouages du pouvoir, ou encore un décryptage de la politique étrangère américaine. C’est un véritable livre ‘grand écran’, susceptible de plaire à un vaste lectorat, l’ex-Président sait mêler l’émotion, en parlant, par exemple, de sa relation avec sa mère, une figure qui l’a profondément marqué, au questionnement philosophique, quand il s’interroge sur les mécanismes psychiques de la quête du pouvoir et à un rêve, celui d’un pays susceptible de transcender les différences de races afin d’inventer un nouveau monde. Il est difficile, dans un sens, de résister à la séduction du personnage, il a tout pour plaire et il puise dans ce romantisme du dépassement qui gît en chacun de nous, ainsi le rêve est effectivement à portée de mains, il suffit d’y croire, nous y arriverons, yes we can, yes we can, oui nous le pouvons, il suffit de vouloir.

Obama est le rêve américain incarné. Et n’est-ce pas le sentiment du rêve qui nous agite quand nous nous rendons en cette terre promise, ces villes grandioses ornées de gratte-ciel qui disent et célèbrent la vitalité d’une civilisation, ces espaces qui s’étendent sans fin comme autant de promesses, cette énergie électrique qui vibre littéralement dans l’air, qui saisit et ébranle les êtres. On peut mettre ces émotions sur le fait d’un imaginaire trop nourri d’images hollywoodiennes, on s’attend ainsi, – et on peut trouver cela comique –, quand on est dans les rues de San Francisco à voir débouler, à tout moment, les voitures de Starsky et Hutch (pour ceux qui connaissent cette série des années 70) ou à croiser dans les rues New York les personnages loufoques de Friends. Mais au-delà du fantasme, il y a un pays réel, qui projette une aura faite effectivement de rêves. Je me souviens ainsi d’une conversation avec un universitaire mauricien, qui y enseigne depuis quelques années dans une grande université, qui m’avait parlé des possibilités infinies qui lui sont offertes. Est-ce que les États-Unis ne sont finalement pas cette terre promise, qui a permis à tant d’immigrés, d’exilés, de laissés pour compte de forger un autre destin ? Est-ce qu’il n’autorise pas, envers et contre tout, un nécessaire équilibre face aux tentations du pire ? C’est un pays, à vrai dire, tellement mythifié qu’on a du mal à distinguer le mythe du réel.

Mais si tout n’est qu’illusion finalement ? Un parfait exercice de ‘branding’, un art que les Américains maîtrisent à la perfection ? Est-ce que la séduction peut résister à l’intelligence critique ? Est-ce que le mythe sert de masque à l’absence ?

Qui est donc Obama, à la lumière de sa magnifique biographie ? Progéniture de ce que l’empire a de meilleur ou pantin de ce que l’empire a de pire ?

Un simple instrument de l’empire…

Avant d’aller plus loin, il est utile de rappeler le caractère exceptionnel du personnage. Il est tentant d’en faire une caricature, de ne retenir que cet événement singulier, un Noir élu président des États-Unis. Mais en lisant sa biographie, on voit bien qu’il n’est pas que le repoussoir de Trump, son antithèse ou un simple instrument de l’empire mais qu’il est un homme élégant, réfléchi, véritable roi philosophe, qui a su s’élever par la force de son charisme et de son intelligence au sommet. Et on peut effectivement considérer qu’il est une inspiration pour les marginalisés, qu’il a su tracer une voie qui déconstruit l’enfer du racisme pour donner de l’espoir à ceux qui croient en un monde enfin humain, au-delà des clivages de la couleur et des races.

Cette terre promise là n’est pas une fiction. On ne peut la négliger, la nier. Elle relève du possible.

Puis il y a les logiques de l’empire, du pouvoir et de l’opportunisme. L’empire n’emploie que ceux qui sont au service de ses intérêts. A la limite, il lui importe peu la personne qu’il choisit, sa couleur, sa race, ses origines, il lui faut un candidat asservi à sa volonté. Et Obama est justement ce parfait candidat, certainement beau à voir et à admirer mais intégré, vicié dans un système de domination. Il est un pragmatique et plus qu’un pragmatique, au centre du centre, dans le haut lieu du compromis, celui qui fait toujours la part des choses; ainsi il écrit qu’il est « ni un solliciteur, toujours en marge du pouvoir et en quête des faveurs distribuées par les bonnes âmes de gauche, ni un professionnel de la contestation brandissant en permanence sa colère et son bon droit en attendant que l’Amérique blanche expie ses fautes » et que Singh, l’ex-Premier ministre de l’Inde, « comme moi, il en était venu à considérer que c’était là tout ce que nous pouvions attendre de la démocratie, surtout dans les grandes sociétés multiethniques et multiconfessionnelles comme l’Inde et les États-Unis. Pas d’avancées révolutionnaires, pas de réformes culturelles majeures, pas de remèdes universels, pas de réponses durables aux questions que se posaient les personnes cherchant un sens à leur vie. Rien que l’observation des règles qui nous aidaient à résoudre ou du moins à tolérer nos différences, et des politiques qui améliorent suffisamment le niveau de vie et d’éducation pour tempérer les plus bas instincts de l’humanité ». Ces extraits résument et distillent la pensée et la stratégie d’Obama. Il n’est certainement pas un révolutionnaire, ni un visionnaire, son positionnement idéologique pourrait passer pour de la modération, pour du pragmatisme mais elle ressemble, par bien des aspects, à de l’opportunisme. Obama qui n’hésite pas, par exemple, à recruter Bob Gates, comme secrétaire à la défense, « un républicain, un faucon de la guerre froide, membre de l’establishment de la sécurité nationale, qui s’était illustré dans des interventions à l’étranger contre lesquelles j’avais probablement manifesté quand j’étais à l’université….dont j’abhorre les stratégies belliqueuses ». Il s’agit donc de tout ramener au centre, un centre qui ne remet pas en question les structures de l’économie néolibérale, un centre qui s’inscrit dans le prolongement de la politique impérialiste, un centre tellement mou qu’il favorise et perpétue l’injustice, un centre qui met ultimement sur le même plan l’oppresseur et l’opprimé.

Les pages qu’il consacre au conflit israélo-palestinien en sont l’illustration. Reconnaissons-lui d’abord le mérite de la lucidité. On ne retrouve pas dans son analyse les clichés habituels sur les arabes et l’Islam ou la propagande remâchée qui fait d’Israël l’avant-poste des lumières occidentales, loin de là, le ton est docte et quasi-professorale, l’universitaire qui décrypte et décortique une situation complexe. Ainsi après avoir brossé un portrait de l’histoire de la région et expliqué sa sympathie instinctive pour Israël, il élucide les pesanteurs de la politique américaine. La toute puissance du lobby israélien, AIPAC, rend quasiment impossible tout changement, il écrit que, « les membres des deux partis préféraient éviter de s’attirer les foudres de l’American Israël Public Affairs Committee (AIPAC), un puissant lobby transpartisan qui veillait à ce que les États-Unis continuent de soutenir inconditionnellement Israël » et que « Les parlementaires qui critiquent Israël un peu trop fort risquent de se voir qualifiés d’’anti-Israël’ » (et éventuellement d’antisémites), et de découvrir en face d’eux à l’élection suivante un adversaire pourvu d’un budget confortable ». Et il ajoute, plus loin, qu’Israël « n’était plus le courageux David encerclé par des Goliath hostiles : grâce à des aides militaires américaines s’élevant à plusieurs dizaines de milliards de dollars, ses forces armées étaient désormais sans égal dans la région ». À la lecture de ces extraits on peut comprendre que certains partisans d’Israël l’accusent d’être pro-palestinien. Il est clair donc que l’homme est capable d’une lucidité cinglante. C’est tout à son honneur. Mais son action n’est malheureusement pas à la hauteur de sa lucidité. Il ne fera rien ou presque pour mettre fin aux malheurs du peuple palestinien sinon de vagues négociations de paix. Après l’échec plus que prévisible de ces négociations il écrit qu’il a « alors pensé à tous les enfants, à Gaza, dans les colonies israéliennes ou dans les rues du Caire ou d’Amman, qui continuent de grandir dans la violence, la répression, la peur et la haine parce qu’au fond, aucun des chefs d’État que je venais de rencontrer ne croyait en la possibilité d’un avenir différent. Un monde dénué d’illusions – c’est ainsi qu’ils l’appelaient ». Ainsi tout n’est qu’une vaste fumisterie, persécuteurs et persécutés se retrouvent dans le même sac, on ne peut défaire l’histoire et des politiciens sont veules et lâches.

Aux oubliettes le droit international

Obama comprend tout ou presque, son esprit aiguisé, pointu, passe au crible le monde, non pour le transformer mais pour s’en accommoder.

Du pragmatisme assumé, pour certains, de l’opportunisme pour d’autres.

Mais il y a pire, le cynisme du président. Ainsi, selon une enquête réalisée par le site The Intercept, Obama a utilisé des drones pour se livrer à une guerre secrète contre le terrorisme, qui a provoqué la mort de centaines de personnes. On estime qu’entre 384 et 807 civils, des innocents, ont été tués dans plusieurs pays. Les inévitables « casualties of war », les dommages collatéraux. Aux oubliettes le droit international, l’empire est libre de toutes contraintes, il est libre de tuer qui il veut, quand il veut et où il veut.

Le Maître de l’empire en a décidé ainsi.

Qui est donc Obama ? Progéniture de ce que l’empire a de meilleur ou pantin de ce que l’empire a de pire ?

Ni l’un ni l’autre sans doute. Car l’empire ne peut être sans des Obama et Obama ne peut être ce qu’il est sans l’empire.

Obama est ultimement au cœur même du paradoxe américain. Obama, grand homme, fin et intelligent qui surmonte les différences de races mais Obama mais créature de l’empire, agent lucide d’un système de domination. Un pays, qui comme tout projet utopique, recèle des potentialités imaginées mais qui sont nécessairement souillées.

Ce n’est, au bout du compte, rien de plus qu’un tour de magie pour des enfants qui ont trop longtemps cru aux rêves. L’illusion s’écroule sous le poids de la réalité. Tout est faux. Tout se dissipe.

Et l’illusionniste a du sang sur les mains.

Il est une terre promise dans les interstices de ce grand pays, lovée dans ces terres faites de chairs blessées mais il est une autre terre promise, la véritable, hors des sentiers du pouvoir, hors de la politique traditionnelle, hors du nationalisme, hors d’une économie qui asservit les êtres, hors de la domination, une terre qui n’a pour frontières que l’imaginaire de l’homme, une terre qu’il reste à inventer.

Yes we can, yes we can.

 

Umar Timol.

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