En résonance avec le silence de Le Clézio.

Le texte de mon intervention lors de la table ronde sur Le Clézio..

est-ce qu'il vous arrive d'écouter le silence. ce silence qui est rythme, qui est lueur, ce silence qui est une consolation, ce silence qui apaise,

sans qui on ne saurait être. est-ce que vous le connaissez ?

sans doute pas. il vaut mieux pas.

il faut s'en éloigner. fuir. déguerpir. à toute vitesse. s'en aller. car ce silence est vérité. non pas la vérité du monde.

qu'est-ce que ce monde sinon une imposture, un jeu d'ombres.

mais cette vérité qui est en vous.

est-ce que vous l'entendez ?

fermez les yeux. oui fermez les yeux. chuuut.

est-ce que vous l'entendez maintenant ?

rythme de votre coeur, de votre sang qui jaillit dans vos veines et artères, rythme de votre corps et au creux de ce corps, au fond de toutes ces strates, ce silence. hors de tout, hors de soi-même, hors de tout paraître. enfoui en nous, enfoui en l'être.

ecoutons le. écoutons sa parole. que nous dit-il ? écoutons sa parole

mais d'abord fermez les yeux.

que l'obscurité se fasse en vous pour que vous puissiez voir enfin.

chuut

d'abord le silence de la mer. je me rends parfois en compagnie d'Alexis, ce chercheur d'or, à la mer. je m'assieds sur le sable. j'oublie. je m'oublie. il est difficile d'oublier, n'est-ce pas ?

il y a dans le corps des êtres tant de prisons, tant de barreaux, tant de choses qui nous enchaînent, qui nous empêchent d'être.

on est enracinés dans la matière de nos angoisses

est-ce qu'il vous arrive d'oublier ?

ce que vous êtes ? est-ce qu'il vous arrive de ne plus être ?

et je regarde la mer. je contemple la mer. .

et je lui parle, est-ce que cela fait de moi un fou, qu'importe, je lui dis de m'emporter, qu'on s'en aille là-bas, vers les horizons sans fin, vers ces terres qui regorgent de rêves, vers toutes les dérobades de l'aventure, loin, loin des confins de l'île, qu'elle m'emporte.

car il y a là-bas tant de lumière, lumière qui brise les pores de la peau, lumière qui éviscère toute substance, lumière qui rend le monde fluide, léger, évanescent, il y a là-bas tant de lumière que je ne sais quoi en faire, lumière sur lumière

et que la mer m'emporte

et que cesse la pensée, qu'il y ait en moi que cette eau qui m'inonde, me submerge, l'eau de la mer, l'eau de son silence.

chuuut, écoutez, est-ce que vous entendez ce silence, ecoutez la mer qui respire, ecoutez la mer féconde de tant de souffles et de blessures

est-ce vous l'écoutez ? chuuut.

et laissez la mer dévorer votre corps, il s'y prendra gentiment, vous ne souffrirez pas, la mer n'est pas méchante, elle ne l'est pas, elle infeste petit à petit votre corps et ce sera bon et ce sera doux, ce corps qui se mue en eau, que ce corps soit le miroir de la mer, qu'il le soit

chuut, vous entendez la mer, l'echo de son silence dans votre corps devenu mer. chuuut. ecoutez ce silence.

moi j'aime bien les gens qui ne parlent pas. les gens silencieux. ceux qui n'ont rien à dire. ceux qui savent que la parole est mensonge.

silence de l'être quand tout s'efface, la mascarade du paraître, l'illusion d'être, cesser de prétendre, de jouer.

j'aime bien ces êtres, je les regarde, je les observe, j'ai envie d'être comme eux.

que nous dit leur silence ?

que nous parlons pour ne rien dire. que les mots sont un masque qu'on revêt pour mieux se cacher. que nous parlons pour fuir ce que nous sommes. que les mots servent à dominer, que les mots servent à exercer le pouvoir.

ceux qui ne parlent pas n'ont rien à prouver. ils n'ont a rien à inventer. ils sont et c'est tout.

et ce silence qui est en tout être. il se dévoile au bout d'un moment quand il n'est plus aux prises avec la parole. relâchement du corps. apaisement du visage, l'être n'est plus qu'un vide dans le temps, une absence.

il ne s'appartient pas. il n'appartient à personne. il appartient au silence.

il faut parfois se regarder dans le miroir, non comme un geste narcissique mais comme un geste du silence, voir le silence s'immiscer sous votre peau, cheminer sous votre peau, s'étendre, se déployer, devenir rides, fils d'araignée sous votre peau.

il faut parfois se regarder, visage rendu à la vulnérabilité du silence

peut-être qu'on est alors plus humain

peut-être que le soi alors émerge dans sa splendeur. peut-être.

vulnerable, faible, à l'orée du précipice. fragile.

plus vous êtes vulnérable et plus vous êtes humain.

un rien vous détruit. une ombre fugueuse. le songe d'une brise.

mais vous n'avez jamais été plus humain.

est-ce que vous entendez ce silence. chuuut. l'entendez-vous ? chuut.

j'aime aussi le silence de ceux qui n'ont rien. ils sont comme des ombres qui vagabondent dans l'univers, rien ne parvient à les saisir, à les enfermer.

moins vous possédez et plus vous vous possédez.

regardez dans les yeux de l'enfant, son silence, est-il quelque chose de plus beau, est-il un autre rêve

regardez le silence dans les yeux de celui qui n'a rien, qui ne veut rien

silence dans les yeux de celui qui sait qu'il va mourir

que cherche t il ? que nous dit-il ?

aux confins de l'être, quand il est entièrement démuni, quand il ne lui reste plus rien, plus rien à prouver, à démontrer, il reste ce silence là, comme une offrande,

mourir est peut-être le prélude à la vie, mourir nous ramène à l'essentiel

au seuil de la mort, il y a la vie, la vraie vie,

l'ego dilué, vous n'êtes pas et pourtant vous êtes tout,

dépositaire enfin de votre destin

chuut. est-ce que vous l'entendez ?

puis il y a un autre silence, l'ultime silence, le silence de Celui qui nous a créé, qui est à l'origine de tout, qui réside dans la sève des plantes, dans les élans des nuages, dans l'étreinte du vent, dans les étoiles ébouriffées, dans la chevelure de l'aimée, ce silence sans qui rien ne peut être, qui est le tissage de notre corps,

mais qu'on ne voit pas, qu'on n'entend pas,

qui est au coeur de notre coeur mais invisible

l'essentiel est invisible n'est ce pas

chaque instant est ainsi grâce, oui grâce, la plénitude du réel, chaque instant est une élévation, cette extase matérielle qui traverse l'être de part en part, chaque atome éveillé au sens de ce qu'il est, votre corps devenu un combustible, qui brûle sans cesse dans ces flammes plus douces qu'une nuit affamée d'étoiles, vous dansez comme ces derviches et pourtant vous êtes immobile, vous êtes l'univers et pourtant confiné dans les frontières d'un corps, vous pleurez pourtant vous ne cessez de rire, vous êtes rien et tout, vous êtes l'infini des commencements et le commencement de l'infini,

mais nous ne voyons pas, nous n'entendons pas,

ou peut-être que si mais nous préférons l'illusoire

accueillez donc ce silence en vous, taisez-vous, fermez vos yeux, chuut, il n'est rien que le silence, vous émanez de ce silence et vous y retournerez, ce silence est la Visage de celui que vous a créé, il anéantit tout, détruit tout, il ne restera au bout du compte que ce silence, rien d'autre

silence de Son amour, silence de l'amour, il vous a créé par amour, pour que vous le connaissiez, et tout en vous tend à cet amour, vous êtes fait d'amour, vous vous élevez par la force de l'amour, l'amour est votre fin

amour en résonance avec le silence qui est en vous

chut, ecoutez-le, il est temps maintenant de partir,

avec Alexis, Oumma, Nour, Lalla, l'inconnu sur la terre, partons, partons et chuut.

il est temps de revêtir nos corps du linceul du silence

partons...

 

Umar Timol

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