« THE DISCIPLE » – Sublime méditation sur la vie de l’artiste

Certains êtres sont hantés et possédés par le besoin de créer, par l’art. Ils sont des artistes. Et peut-être des élus. Mais ce destin n’est pas sans embûches. Il est fait d’interrogations, de doutes, de remises en question. Pourquoi créer ? Pour qui créer ?

Où trouver l’énergie pour continuer ? Quelle est la finalité de l’art ? Comment parvenir à la transcendance dans sa création ? Est-ce seulement possible ? Comment créer alors qu’on est conscient de ses limites ? Faut-il s’enfermer dans l’exigence d’une œuvre réservée à des initiés ou essayer, au contraire, de toucher le grand public ? Quelques questions parmi tant d’autres. L’artiste authentique chemine sur un sentier chaotique, parfois transi par la lumière de son œuvre, parfois anéanti par les ombres de l’incertitude, une quête qui parfois se réalise et qui est à jamais inachevée.

Le film « The disciple », réalisé par Chaitanya Tamhane, nous propose des réponses à ces questions et des pistes de réflexion sur la condition de l’artiste. « The disciple » raconte le parcours de Sharad Nerulkar, un apprenti chanteur de musique classique indienne. Il est le disciple d’un grand chanteur, son guru, qu’il vénère quasiment. Sharad vit par et pour son art, il y consacre toute son énergie, il lui voue une dévotion totale. Il refuse, par exemple, de se marier malgré les constantes sollicitations de sa mère car il considère que le mariage l’empêchera de trouver du temps pour son art. Mais le malheur de Sharad, c’est qu’il n’est pas très doué.

Non qu’il soit mauvais, loin de là, il lui manque ce souffle qui métamorphose le banal en extraordinaire. ll est un médiocre chanteur, irrémédiablement. Et on assiste à ce cheminement, au fil des années, Sharad qui découvre qu’il n’est pas, malgré tous ses efforts, à la hauteur. Il ne sera jamais un grand chanteur. « The disciple » est parcouru par une mélancolie latente, Sharad est l’homme d’un désir impossible, triste car lucide sur ce qu’il est, sur ses capacités réelles. À la limite ce n’est pas de sa faute, il n’a pas été choisi. Le travail ne suffit pas pour réussir, il faut avoir du génie. « The Disciple » fait écho à « Amadeus » de Milos Forman et au formidable « Whiplash » de Damien Chazelle. Dans « Amadeus » le médiocre musicien Salieri renonce à la foi et décide de se venger de Dieu en tuant Mozart.

Dans « Whiplash » le musicien Andrew Neiman arrive au summum de son art en parvenant à vaincre symboliquement son mentor. « The Disciple » est plus nuancé, pas de rédemption pour Sharad, pas de gloire inattendue, rien qui ne sort de l’ordinaire, c’est une quête sans espoir, rien que la solitude de son insuffisance face à son art. Une solitude rendue d’autant plus aiguë par une conception exigeante de l’art. L’artiste, à ses yeux, ne doit désirer ni gloire, ni reconnaissance, il se doit d’être un ascète. Il doit, comme l’explique son idole, la chanteuse Maai, être « lonely & hungry ».

Ce film est un diamant à multiples facettes. On pourrait analyser, parmi tant d’autres choses, la musique, le jeu des acteurs, la mise en scène ou encore sa photographie. Il mérite, à vrai dire, un livre. Je retiens, parmi les joies multiples qu’il nous procure, son dénuement. La matière cinématographique est ainsi épurée, ramenée à l’essentiel. C’est un film de l’entre-deux, qui émerge dans l’espace des nuances, qui effleure à peine la vie mais qui parvient à ses confins. Rien n’est dit ou si peu mais l’essentiel y est. C’est un film qui est composé de silence mais un silence engorgé de sens. Prenons pour exemple une scène dans la deuxième partie du film.  Sharad est moins jeune et il ne connaît toujours pas le succès désiré. Il rencontre un organisateur de concerts pour discuter d’une éventuelle participation à un concert.

La conversation est cordiale, polie mais on comprend que Sharad est quasiment invisible aux yeux de cet homme, il veut bien l’aider mais il n’est qu’un ‘newcomer’, un débutant dans le domaine. À la fin de la conversation, il se met à regarder son téléphone et ignore Sharad. C’est une scène sobre, pas de coups d’éclat mais violente, la violence sociale du non-dit. Il n’existe pas aux yeux de cette personnalité influente dans le monde musical. Il est un fantôme. Et ce fantôme le poursuit, quand son guru critique délicatement son travail, quand il ne parvient pas à avoir un prix dans une compétition, quand il voit sa collègue réussir, devenir une star. Ce film est ainsi construit, dans les interstices des images, on aperçoit la vérité des êtres.

Toute pratique artistique est, au bout du compte, un mensonge, la fabrication d’une illusion mais il est des illusions qui sont si parfaitement ficelées qu’elles sont au plus proche du vrai. On sait, quand on regarde un film, quand on va au théâtre que tout est faux mais on sait aussi que cette œuvre artistique est susceptible d’éveiller notre vérité intérieure. Peut-être que la différence entre le cinéma commercial et le cinéma artistique est que le premier est un mensonge qui nous renvoie à nos propres mensonges alors que le deuxième est un mensonge qui nous renvoie à notre vérité. Cela explique l’impopularité de l’art. Qui veut après tout se connaître alors que tout nous invite à nous oublier ?

Il y a dans le film une scène récurrente où on voit Sharad Nerulkar qui erre à travers Mumbai sur sa moto en écoutant les paroles de Maii. Scène magnifique, dans le décor d’une grande ville, qui le ramène à ce qu’il est mais qui est aussi l’objet de son défi, ville qu’il doit conquérir, le corps de l’artiste qui creuse le temps et l’espace, en communion avec sa quête, celle de la perfection. L’image de cet homme seul, obsédé par son art, qui boit les paroles d’un maître, est sans doute la métaphore de la condition de l’artiste. Au-delà de la mondanité immédiate de l’art, le narcissisme, la vanité, la réussite, les ego, il y a un élan fondamental qui est d’incarner en soi un fragment d’absolu, d’autres diront un fragment du divin, et d’en faire don au monde. Sharad Nerulkar sait qu’il ne sera jamais un grand artiste mais il ne peut s’empêcher de créer. Il est possédé par une force qui le dépasse. Tout artiste ainsi s’enfonce dans la nuit, dans le silence de son art, en quête de l’absolu, une quête irréalisable mais sans laquelle il ne peut être.

Ultimement l’art est une trace dans le temps, tout comme l’homme. Éphémère mais nécessaire.

Tout artiste devrait regarder « The Disciple ». Ce film procède à la mise à nu de ce qu’il est. C’est un miroir tendu pour qu’il s’y découvre. Tout le monde devrait regarder « The Disciple », c’est un objet rare, une étoile filante dans le ciel de la médiocrité artistique, une œuvre d’art pour raconter et célébrer l’art.

Umar Timol.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.